samedi 25 août 2018

Le Char des âmes.





Le Char des âmes. 

L’Ariège seule, dans les pays d’Oc, semble connaître ce car de las armas ou carreta del cart très proche du véhicule propre à l’Ankou breton. Accompagné de flammes et de cris, sa vision est des plus dangereuses et dès qu’on entend son bruit il faut se jeter immédiatement à terre car sinon on serait immobilisé et transformé en bâton.
Chargé d’amener dans l’autre monde l’âme des mourants, il sert aussi d’intersigne si l’on en croit l’aventure survenue à ces deux Ariégeoises :

Deux jeunes lles, qui revenaient un soir d’une veillée entendirent des musiques qui montaient de Seintein. Elles attendirent un moment et virent arriver des personnages en compagnie de musiciens. Elles rent quelques danses avec eux puis leurs cavaliers les quittèrent en disant : « Préparez votre linceul. Vous mourrez avant la n de l’année car vous avez dansé avec les âmes des défunts de votre famille. » Les jeunes filles moururent, en effet, dans l’année.

Quant à celui qui douterait il suffirait de lui montrer, au matin, la cire déposée sur les cornes des boeufs empruntés par le diable pour tirer le char dans sa course nocturne.

Voici deux récits qui traite du char des âmes en Ariège ou plutôt carreta del cart .

Le premier est situé au dessus de Vicdessos dans le petit village de Suc.

Ce soir...
C’était ce soir ou jamais...
Ce soir enfin, il saurait.

Le vieux rémouleur, assis devant un feu mourant, attendait minuit. Qu’importait au vieillard de ne posséder ni horloge ni montre: l’heure venue, il saurait. Une intime et douloureuse satisfaction, trop longtemps contenue, le délivrait de sa peur. Un chien jaune et maigre dormait à ses pieds. Dehors, l’immense nuit montagnarde, éprise de silence, se recueillait. Tout reposait. Enfin, une lune de cérémonie se leva sur les Trois-Seigneurs, cisela les ombres, broda d’argent clair la forêt.

Il l’avait tant attendu, cet instant magique ! Depuis le jour où sa jolie femme s’était éteinte, voilà près d’un an... Il savait bien, le pauvre rémouleur, qu’elle ne reviendrait pas, mais il la verrait au moins une fois, une demière fois, sa Finette ! Il s’était apprêté comme pour une fête. Son habit démodé sentait le renfermé, et il avait délaissé sa grosse casquette de lapin pour un large béret. Ainsi vêtu de presque neuf, il se sentait rajeuni de plusieurs décades, le cœur léger, heureux pour cet ultime rendez-vous comme au jour de ses noces.

Oui, il avait épousé Finette. Mais quelle vie ne lui avait-elle pas faite ! À Beaucaire, le mari bafoué était vite devenu la risée de la ville. Et quand ce «parisian» un original, qui habitait dans un moulin délabré ! Comment s’appelait-il déjà ? Alfred ? Non, Alphonse avait écrit l’histoire de son infortune, il avait quitté sa Provence natale pour s’installer ici, dans le village de Suc, en Pays de Foix... Dans une vallée si âpre, si fermée, un village si loin de tout que jamais personne ne viendrait plus troubler son ménage… Du moins le croyait-il.



Finette n’était plus repartie. Mais des bribes de conversation, des regards narquois, des rires étouffés avaient eu raison de sa quiétude. Le doute n’était plus permis : la gourgandine reprenait ses frasques, et perdait de nouveau la tête pour tout ce qui portait pantalon.

Le forgeron de Vicdessos le premier, avait succombé à ses œillades, toisant le mari d’un air suffisant, faisant chanter haut son enclume au passage de la belle...
La rémouleuse aimait les jolies toilettes : les dentelles et les rubans ne lui faisaient jamais défaut, car elle savait, disait-on, le moyen de faire s’ouvrir, sans bourse délier, la marmotte du colporteur...
Un berger de Santenac avait eu son moment de faveur. Un matin, Finette lui avait apporté le ravitaillement dans sa cabane d’altitude au Roc de Paillères. Elle en était revenue transfigurée, plus charmante encore des parfums de gentiane et de réglisse sur sa peau, les joues roses de plaisir. Le jour de son départ, il lui avait donné un petit chien jaune, elle l’appela Adonis… mais c’est le rémouleur qui avait pris toutes les puces !

On prétendait même que le curé, dans le confessionnal, la retenait plus longtemps que nécessaire, pour mieux régaler ses yeux de cette appétissante paroissienne !

Il n’avait plus voulu la laisser au village, quand son travail l’entraînait dans la plaine, vers Foix et Pamiers : l’occasion aurait été trop belle. Il la poussait devant lui, l’obligeant à marcher sur les mauvais chemins, à crotter ses petits pieds mignons dans la boue des cours de ferme. Elle ne se plaignait jamais, posant partout son regard moqueur, provoquant les plaisanteries salaces, attirant le chaland ce qui attristait davantage à chaque voyage le rémouleur, c’était de devoir à cet humiliant manège de ne jamais manquer de clientèle !

Il aurait pu, il aurait dû partir, planter là sa jolie garce et refaire sa vie ailleurs. Seulement, il l’aimait tant, sa Finette ! Incapable de lui faire le moindre mal, il aurait plutôt étranglé de ses propres mains celui qui lui aurait brisé le cœur...
Et elle ? Elle que fascinaient les musiciens, les officiers, les forgerons, elle qui s’enflammait pour une moustache aguichante, un uniforme doré, pourquoi revenait-elle sans fin près de son vieux mari ?


Pourquoi?

Chaque jour, chaque heure, avaient fait de cette question sans réponse une torture. Même l’an passé, quand une fièvre sournoise l’avait trop vite terrassée, elle n’avait rien dit. Lui n’avait rien demandé.

Mais ce soir, il saurait.

C’était la nuit de la Toussaint. Ici, en Ariège, on racontait qu’à minuit précise passait dans les rues le Char des Âmes. Il ne s’agissait point d’étoiles, comme à Beaucaire, mais d’un chariot maudit qui, une fois l’an, promenait à travers hameaux et villages les âmes des défunts, avant de les rendre aux Enfers.

Malheur aux vivants qui posaient leurs yeux sur lui !

Les montagnards se tenaient. Dès le crépuscule, chacun avait fermement ajusté fenêtres et volets pour ne pas risquer d’entrevoir le convoi maléfique. Lui, le rémouleur, était résolu: il ouvrirait grande sa porte. Il verrait bien, sur la charrette diabolique, ceux qui accompagnaient Finette, et qu’elle avait choisis pour partager son éternité de douleur...

L’heure approchait. Dans l’étrange paix de cette nuit terrible, l’homme caressa Adonis son chien, se leva, et sortit. Il faisait froid, mais lui transpirait. Il n’avait pas vraiment peur. Juste envie d’en finir au plus vite.

Soudain, en haut du village de Suc, un grincement déchira le silence.
Le bruit grandit, se fit tumulte. Un souffle puissant et glacé descendit des ruelles du village et parvint jusqu’au rémouleur : le Char des Âmes approchait.

Le vieil homme fit quelques pas. Là-bas, à la croisée des ruelles, il vit disparaître une ridelle de bois; Il se précipita pour surprendre le char, n’aperçut, une fois de plus, qu’un montant fantomatique. . .

Il allait lui échapper !

Il coupa à travers les jardins, tomba, s’agrippa à une haie d’aubépine pour se relever. Au loin, le char atteignait déjà les dernières maisons. Bientôt, il serait trop tard !

Il courut plus vite. le cœur affolé…
Sans comprendre comment, le rémouleur faillit buter sur ce char infernale, arrêtée devant lui. Il leva la tête. Finette se tenait au centre d’un groupe ricanant, grande et magnifique. Une Finette irréelle et rieuse, et si belle, et si jeune...

Autour d’elle, ils étaient tous là, le musicien, le marinier, le marchand de chocolat... Et le forgeron ! Et le curé ! Et le colporteur ! Et le berger ! D’autres encore... À côté d’elle, pressé contre elle, il se vit, lui, le rémouleur.

Ou plutôt son âme ?

Non ce n’était pas possible ! Ses yeux l’avaient trahi ! Il devait absolument regarder une dernière fois. Mais le char, tiré par la Mort ricanante, s’ébranla, accéléra l’allure, fit jaillir sous ses roues insolentes de somptueuses et fantastiques gerbes d’étincelles. Le rémouleur bondit, les yeux fous.

Quand la charrette flamboyante s’élança dans le vide, il la suivit...

Au matin, les villageois retrouvèrent son corps disloqué dans la pente de Rive d’Aygue. L’affaire fit grand bruit. Il y avait ceux qui croyaient au suicide, et ceux qui penchaient pour l’accident. Chaque parti voulant persuader l’autre, ils discutaient, démontraient, ergotaient. Le ton montait...

Seule, une vieille aveugle apaisa la discorde :

A genoux, tous, et priez : son âme a été volée par le car de las armas.


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Le second récit nous transporte un soir d'hiver 1921 dans le village de Vals.

Il y a bien longtemps, Justine cheminait « traquet-traquet » par la rues des Cantousses à Vals ; c'était sombre comme dans une gueule de loup. Elle avait peur de trébucher sur une pierre, elle allait lentement. Elle venait de passer la veillée chez les Granjous.

Oh ! elle n'y était pas allée pour se croiser les mains : ces pauvres gens avaient tous l'influenza qui les avait tellement affaiblis que, quand ils voulaient se lever et faire quelques pas dans la chambre, ils avaient du mal à marcher.


J. d'Auriol, Vals en 1860.

Aussi, avant qu'elle ait rangé la maison, placé les cataplasmes de farine de lin et fait la tisane de bourrache, les aiguilles avaient tourné sur le cadran de la pendule.

Et maintenant, c'était une heure bien indue pour se promener dehors, elle avait peur de se trouver nez à nez avec le "Carre". Elle n'avait pas plus tôt pensé cela que le deuxième coup de minuit tinta à la haute tourdu Rahus et qu'elle entendit tout d'un coup, là-haut, du côté du couchant du cimetière, un bruit de branches écartées et de battements d’ailes.

Alors « à jambes aidez-moi », Justine épouvantée s’enfuit vers sa maison. Elle eut tout juste le temps de fermer et de verrouiller la porte. Le Carre était descendu par le sentier du Cagarot, il était passé derrière la maison de Pascali, puis par la place de la commune et, maintenant, il était devant sa porte.

Ses jambes ne pouvaient plus la soutenir. Justine s’assit sur la chaise basse, le coeur battant a tout rompre sous son corsage de pilou gris. Maintenant, le Carre était passé sous l’orme et montait au Rahus et au cimetière en passant devant la maison des Cuisiniers. Au bout d'un moment, elle n'entendit plus rien. Un peu apaisée, elle alluma les lampes et monta à la chambre.

Gustou son mari se réveilla : 

« Pauvre femme, tu es bien en retard. J'ai « fait » un fameux sommeil depuis que tu es partie. »

« Ne m'en parle pas, j'ai eu tellement de travail chez ces pauvres Granjous que, d'un peu plus, le Carre me trouvait sur le chemin. Il vient de passer. »



« Je parie, dit Gustou, que Ramel, le boeuf blanc du château y sera allé, il ne manque pas une de ces processions. Demain quand Poulitou lui mettra le joug, il s'apercevra qu’il a de grosses gouttes de cire sur les cornes. Et dire que c'est une bête si vaillante et si forte : ils ne peuvent pas le vendre, ce serait bien dommage. Et, pourtant, cette bête dans l'étable est quelque chose de mystérieux qui les trouble beaucoup. »


Contes du pays de VALS.

Yvonne Fabre-Raynaud





dimanche 19 août 2018

La crabe est morte.


C’était mon premier poste d’instituteur, j’avais réussi le concours au mois de juin 1940 à l’école Normale de Foix. A la rentrée de septembre j’ai été affecté à la petite école du Carol, la-haut, dans la montagne sur les pentes du Pic de Bernes à cinq kilomètres à vol d’oiseau de Massat…

Quatre murs de blocs sans crépi, un chapeau d'ardoises grossières, une porte et une fenêtre sans mastic et sans peinture, un poêle de corps de garde  consistant en un cylindre de fer surmonté d’un tuyau crevé qui pleurait sur les cahiers blancs les gouttes couleur de café de son éternelle roupie. Une de ces petites écoles miséreuses où le vent joue comme dans un ocarina, donnant le do d'en bas sous la porte, le do d'en haut par les crevasses du plafond, et où les rats renoncent eux-mêmes à habiter.



     Devant le seuil, l'abîme d’une pente herbue qui s'achève tout en bas dans l’Arac un torrent parsemé de blocs ronds, de courants verts et d'écumes blanches, pour se relever aussitôt en un autre plan vertical hérissé de bois, et si proche qu’on se sent comme dans une ruelle. Derrière l'école, l’échine de la montagne qui continue, monte roidement vers les bois de l’Aras, fuse jusqu’aux sommets où sont les hêtres, et, plus haut encore, le gipset et les rhododendrons.

  Un chemin, vertigineux à flanc de pente; et des sentiers; zébrant de-ci, de-là les croupes escarpées comme d’effrayantes cicatrices laissées par les éclairs. A droite. au bout de l’étroite vallée, les lointains; bleus des régions plus basses et plus douces; à gauche, à l'autre bout, le proche mur des sommets hautains où vivent les isards et d'où tombe en octobre le frisson de la première neige.

Par endroits, posés sur le gazon comme des champignons monstrueux, de ces rocs gris qui mettent des siècles à émerger du sol et cinq secondes à bondir, avec un bruit de foudre et de tonnerre mélés, jusqu'au lit du torrent. Non, même si votre suspension s'est un jour décrochée, vous n'avez pas idée de ça...

Ma petite école du Carol, là-haut, dans la montagne. où je vivais comme un anachorète... un anachorète n’ayant au menton que le duvet de sa vingtième année…

Le matin, un peu avant huit heures, ceux d’en bas du Pas de Carol  montaient lentement, la boîte à livres construite par papa sur les reins, se dandinant dans les escaliers abrupts avec la grâce pataude des jeunes ours ; et ceux d’en haut de Dézil arrivaient d’un trait, tombant sur l’école comme des buses en chasse. Mais le soir les rôles étaient renversés. Voilà. mes buses reprenant le chemin du retour d’une patte lourde, et mes oursons s'envolant à leur tour dans l’abîme, sur lesquel, me penchant pour une dernière recommandation, je ne voyais plus à travers les broussailles que des bérets ronds déjà hors de portée de ma voix.
Le village du Carol.

Photographie: VACANCESLEPERE
Les petits gars de la montagne, trapus et agiles, hardis et timides, les belles filles sauvages dont les rires s'entendaient d’aussi loin que les clarines des troupeaux, clarines vivantes égrenant les syllabes sonores, lestes et naïves, d'un patois vieux comme la montagne elle-même ! Les petits gars, les belles filles, mes écoliers du Carol !

Ils étaient fagotés de vêtements tirés des hardes usées de leurs parents, et portaient des bas de grosse laine blanche, si frustes qu'on eût dit que les brebis les leur avaient tricotés elles-mêmes, de leurs pattes maladroites, en prenant l’écheveau à même leur toison. Ils étaient nourris de pommes de terre, de crêpes de blé noir et de castagnes. Car si toutes les bonnes choses d’ici-bas ont été créées pour la bouche des enfants, ce sont précisément les enfants qui en sont d'ordinaire privés, les petits montagnards combien plus que les autres ! Et pourtant ils étaient robustes, résistants, durs à la peine, à cause de la coupe d’air champagnisé qu'ils avaient sans cesse aux lèvres.

Robustes, tous, sauf un, Bruno venait de la petite ferme suspendue là-haut, entre le pâturage, du Ponteau et le Picou noir qui surgit comme une bosse de dromadaire hors des grands bois de Massat où, en automne, s’arrête la bécasse. Il était le dernier de six enfants venus au monde en se poussant les uns les autres : il y a des familles que Dieu semble fabriquer à la chaîne. Une belle misère. La maigreur de ses jambes, où saillaient de gros genoux frottant l’un contre l’autre, m’effrayait ; et quand il m’arrivait de prendre son poignet dans ma grosse main, je pensais à des os d'alouette. Un poignet délicat, sous lequel il m’était arrivé de sentir battre son cœur dans l'émoi d'un pouls imperceptible. . .
     Oui, quand je sentais vivre ainsi son cœur fragile, il me semblait qu'allait s'arrêter le mien. Avec cela, un œil en perdition.

     Sa mère, l'ayant montrée a un docteur sur mes instances, m’apprit enfin qu'il faisait « de la démolition ». La pauvre femme voulait dire de la déminéralisation. Evidemment ! Évidemment ! Il lui aurait fallu de temps en temps une côtelette grosse comme une noix, toute menue, toute rouge. Mais je vous ai déjà dit que les côtelettes que Dieu fait pour les petits êtres sortis trop frêles de ses usines, ce sont les riches qui les mangent.

Quant à l'œil de Bruno, on ne pourrait le soigner que plus tard, il fallait attendre, cela résultait de son état général... Et je n’avais pas eu le courage de plier cet arbuste de la montagne du Picou aux rudes travaux scolaires. Il savait un peu lire de son œil encore sain. Pour le reste, tout le reste, ce qui fatigue, à quoi bon ? à quoi bon ? S’il allait devenir aveugle au milieu d’un problème ?... Impuissant à le sauver, à tout le moins ne voulais-je pas aider à le perdre. 

Quand une douce familiarité se fut établie entre moi, nouveau maitre, et mes élèves, j'appris que mon petit Bruno n'était point aussi nul que cela. Son talent, son unique talent était d'imiter la chèvre. C’était un autodidacte, il avait appris cela tout seul ! Les autres me dirent qu'il s'amusait parfois à rendre folles les vieilles mères en emplissant la montagne des sanglots du biquet perdu, ou à dévoyer les boucs. J'eus toutes les peines du monde à le décider à opérer devant moi. Enfin, il y consentit. Se prenant le ventre dans les bras et le secouant de façon convulsive, il tira de son gosier un chevrotement magnifique, tandis que ses lèvres s’allongeaient frémissantes et que ses yeux chaviraient sous son front.

— Très bien, Bruno, très bien ! Et à partir de ce jour-là, je pris l'habitude de lui demander de faire la chèvre toutes les fois qu'un exercice difficile avait créé dans ma classe un moment maussade. Cela provoquait un rire qui emportait d'un trait la fatigue et l'ennui. D'autres s'essayaient à l’imiter, mais aucun n’atteignit jamais à la même virtuosité.

     Un jour d'hiver, alors que le poêle fumait avec une désinvolture abominable, nous reçûmes la visite de l'inspecteur, un Auvergnat, homme bourru qui adorait les enfants et qui, pour conquérir ou défendre leur chétif bien-être, se chamaillait continuellement avec les municipalités.
     Il se mit tout de suite en colère en constatant de quelle façon l’école du Carol était chauffée. Et le voilà à quatre pattes devant le poêle, recherchant son vice avec une compétence de fumiste et bougonnant :
— Ch'est un peu fort, cha ! Je ne veux pas qu'ils aient froid, ches lapins-là !

En s’entendant traiter de « lapins » avec cet accent étrange, mes écoliers furent pris d’un délire de joie. Au milieu des rires, l'inspecteur, flatté par ce petit succès, perçut soudain un chevrotement merveilleux. Mon Bruno, emporté par la gaité collective, venait de s'oublier. Mon chef se redresse, surpris :
— Tiens, votre clache est chur une étable, monchieu Magne ?  
— Je suis confus, monsieur l'inspecteur, mais... c’est Bruno qui manifeste son contentement de façon pittoresque.



Et, me penchant à son oreille, je lui présentai le pauvre petit avorton en quelques mots chuchotée.
— Arrive ichi, la chèvre, dit l’inspecteur.
Bruno s'avança d'un air très effrayé. M. Nébouzat le prit doucement par le bras et le tint loin de soi pour le mieux considérer.
— Hélach, ch'est vrai, dit-il.
Puis, attirant l'enfant et se penchant sur son visage, il vit, dans une petite figure souffreteuse, deux yeux bleus qui ne se ressemblaient pas, car l'un était encore tout lumière, tandis que l'autre, sous une taie qui croissait silencieusement comme le lichen des rochers, était déjà plein d’ombre. Ainsi la vallée natale était dans le regard de Bruno, telle qu'elle est à chaque heure du jour, avec un versant du Pic de Bernes ensoleillé, l'autre exsudant déjà, dès midi, les premières ténèbres de la nuit prochaine du coté du Pic de l’Areille orienté au nord.

L'inspecteur se redressa, grave, un peu pâle, avec un tremblement sous ses grosses moustaches. Il m’entraina dans un coin pour me donner tout bas ses ordres : il allait s’occuper de Bruno.
— Les chamatoria ne chont pas faits pour les chiens.
Notre conciliabule fut assez long. Enfin, revenant vers l’enfant avec une obscure crainte qu’il n’eût senti notre pitié et compris sa propre misère, M. Nébouzat lui dit d'un air enjoué :
— Eh bien, Bruno, puich’que tu chais chi bien faire la chèvre, tu vas déployer devant moi tout ton talent.  
Les camarades murmurèrent, ravis :
— La crabe gaie, monsieur l'inspecteur !
Alors Bruno fit la chèvre gaie, qui ricane de joie au milieu des bonnes herbes et termine par des marmonnements gourmands, à cause de celles qu’elle a déjà dans La bouche.
      — Mais ch’est parfaitement rendu !
Très bien !
— La crabe triste. monsieur l'inspecteur !
Bruno fit entendre les pleurs de la vieille mère barbue à qui on vient d'enlever son cabri, et il y avait une douleur humaine dans cet appel lamentable.
— A merveille !
— La crabe en colère ! En colère, monsieur l’inspecteur !
Bruno fit retentir le chevrotement menaçant de la bique qui montre les cornes.
— La crabe qui a peur ! cria la classe passionnée.
Bruno émit alors l'espèce de bêlement d'épouvante de la chèvre qui, loin des maisons, dans les ténèbres des forêts, sur les cimes, aperçoit le loup. C'était à donner froid dans le dos.
— La crabe qui a trop mangé ! qui a trop mangé !
Je voulus intervenir. Trop tard. L'inspecteur m'arrêta d'un geste ; il voulait connaître tout le programme. Alors Bruno, se secouant le ventre de plus belle, avec des yeux de poisson frit et un bec tendu de canard expirant, fit entendre le chevrotement de la chèvre repue qui, soudain, lâche ce bruit que, contrairement à leurs habitudes, le rustre dilapide, l'homme du monde économise, mais que lui, Bruno, sans y voir malice, reproduisit avec une spontanéité innocente et joyeuse d'appareil de T. S. F. qui rend un bref parasite. L'inspecteur se mourait de rire.
— Allons, ch’est bien, mon petit. Tu es un véritable artichte ! Comme tu l'as bien écoutée, ta « crabo » ! Et quel chucchès tu aurais devant le micro de Radio-Toulouse ! Regagne ta plache, maintenant, que nous parlions de choses chérieuses. Mais je m’occuperai de toi, je te le promets ; et ton œil, nous le chauverons !

Le bon monsieur Nébouzat s'occupa de Bruno : mais, hélas ! quand il fut au bout de ses démarches, il était trop tard !

Un matin de juin, pas de Bruno en classe. Il est malade, monsieur. Il se plaignait « d'un mal de cou ». Le père alla chercher au village de Le Port, dans la vallée, un vieux prêtre infirmier, lequel, effrayé de ce qu’il vit au fond de la gorge de l’enfant, exigea qu'on appelât le médecin de Massat. Celui-ci était un jeune, impatient de la concurrence dont il accusait le curé : il vint, regarda, haussa les épaules, rassure les parents, ordonna un badigeon, et se dépêcha de regagner les routes plates.

Et, dans la gorge du petit Bruno, le croup tendit ses peaux blanches. Les parents, torturés par les premières crises d’étouffement, rappelèrent le docteur, il revint, reconnut sa lamentable erreur, s’arracha les cheveux et, coup sur coup, fit au malade deux piqûres de sérum antidiphtérique. Et cette médication énergique aurait certainement sauvé le malheureux enfant si son petit cœur ne s'était doucement arrêté de battre.

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     Ce drame se déroula en moins de deux jours. Je croyais à un malaise bénin. J’appris en même temps la gravité du mal et la mort. Comme on est loin les uns des autres dans l’âpre montagne !

Je me rendis à la ferme du Picou. Un logis misérable. Sur un lit loqueteux, au fond d'une cuisine obscure, mon élève était étendu, blanc comme les neiges éternelles du Mont-Vallier là-haut. Sa pauvre mère savait placé sur son visage un carré brodé qu’elle avait sans doute portée le jour de son mariage. Le père était assis sur le chevet et, saisissant à pleines mains la tète inerte de son enfant, baisant avec des sanglots furieux cette chair morte où ne vivaient plus que des miasmes en floraisons redoutables, provoquait ainsi inconsciemment la mort. Les yeux bleus, les bons yeux bleus du petit paria étaient maintenant tous deux pleins d’une froide nuit.



Sur la tombe de notre pauvre « crabo », tant que je restai au Carol, mes élèves portèrent chaque année, à la Toussaint triste, un bouquet de chrysanthèmes liés d'une liane de chèvrefeuille. De chèvrefeuille parce que cette plante sauvage symbolisait dans notre souvenir l’humble et rustique talent par lequel s’était dépassé ce petit être chétif, né seulement pour souffrir, languir et mourir.


























L’étrange monastère de Carol dans l’Ariège.


     Dans mes recherches d’histoires sur l’Ariège pour animer mon blog «Il était une « Foix » en Ariège», j’ai trouvé dans le journal «  Le Temps » de 1940 une nouvelle « La crabe est morte ». Cette nouvelle se déroule dans la petite école de Carol sur la commune de Le Port. 
     Je me suis documenté sur le petit village de Carol, et j'ai appris qu'à Carol en 1860 un Prêtre entrepris la construction d'un monastère qui ne sera jamais ouvert à la prière et demeura abandonné jusqu'aux années 1990. Un cultivateur proposa de racheter le terrain et les ruines du monument au Diocèse, celui-ci donna son accord à la condition que le reste des bâtiments soient dynamités ? 

Voici le résultat de mes recherches sur le monastère de Carol.


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CAROL (grotte du monastère de Baulou)

Vers 1860, non loin de Foix, un certain révérend-père de Coma entreprend une réalisation de grande ampleur, dont le coup dépasse, de loin, celui des travaux entrepris peu de temps après à Rennes-le-Château. Pour ce faire, l’homme reçoit d’importantes donations, dont certaines viennent des mêmes mécènes que celles qui ont financé les œuvres de l’abbé Saunière. 4000 francs or sont ainsi versés au Père de Coma par le comte de Chambord pour entamer ses travaux. Là, n’est pas le seul trait d’union entre ces deux ensembles, réalisés à quelques trente ans d’intervalle : comme à Rennes, c’est Marie-Madeleine que l’on retrouve au centre des surprenantes ruines du site qui, bien qu’enfouies sous une végétation qui a repris ses droits, témoignent des grandeurs passées.


Lucien Gratté - Survivance de l'Art pariétal


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Des monuments qui s’élevèrent jadis au Carol, il ne reste aujourd’hui que quelques éléments épars. Seules les cartes postales témoignent encore du faste passé. C’est le frère aîné du père de Coma, Ferdinand de Coma, architecte diocésain à Pamiers, qui se chargea de la réalisation de l’étonnant ensemble. Précédemment, la propriété sur laquelle le monastère allait peu à peu se développer, était le siège d’une vieille tuilerie. Pour extraire l’argile nécessaire, une série de galeries avaient été creusées sous le rocher. Elles allaient être réutilisées par l’abbé de Coma qui transforma l’ensemble souterrain en une gigantesque crypte.
Son cousin, M. Vezian, était propriétaire des grottes du Portel. Par son intermédiaire, il obtint l’autorisation de prélever des concrétions des galeries du Sarguet. À coup de dynamite, des stalactites de plus de trois tonnes furent extraites pour être amenées au Carol. Entièrement tapissée de ces concrétions, parmi lesquelles plus d’une colonne naturelle, la crypte prend peu à peu l’allure d’une véritable grotte. Un autel est érigé, au-dessus duquel est disposé un Christ à l’agonie. De part et d’autre, sont installés des sarcophages, destinés à accueillir les membres de la famille de Coma. Entre les deux escaliers latéraux conduisant à l’autel, sous ce dernier, l’abbé, aspirant à s’endormir dans l’éternité au milieu de ses rêves mortels, aménage le caveau destiné à le recevoir...
A l’entrée de la crypte, un jet d’eau jaillit d’une urne disposée au sommet d’une colonne, elle-même placée au sommet d’un amoncellement de roches. Puis il retombe de vasque en vasque, jusque dans un bassin. Tout autour, sont plantés des oliviers et des arbres exotiques destinés à reproduire le climat de la Palestine. De ceux-là, il ne subsiste plus rien aujourd’hui.
À l’édification de la crypte succède celle d’un chemin de croix. L’église est bâtie sur la crypte. Le couvent lui est voisin. Un cloître se situe en contrebas. Enfin, s’ajoute à l’ensemble une exploitation agricole. Chaque construction ou aménagement porte un nom faisant écho à un lieu lié à la vie du Christ : l’église à trois nefs est baptisée Gethsémanie ; la montagne Calvaire ; la grotte est dite grotte de la Sainte Angonie...
Face à la crypte, une autre grotte artificielle est bâtie, en surface celle-ci, qui abrite une statue de Marie-Madeleine. La crypte, bien que ses tombes soient à présent toutes éventrées, est encore là. La statue du Christ agonisant, disposée à côté d’une colonne naturelle figurant le pied de la croix, y est plongée dans un absolu silence. A l’extérieur, la grotte artificielle abritant Marie-Madeleine est également toujours debout et la statue de la sainte à sa place. Au sommet de la colline se trouvant immédiatement derrière elle, une chapelle enserrant les deux dernières stations du chemin de croix et une grande crucifixion.



Vers 1860, non loin de Foix, un certain révérend père de Coma entreprend une réalisation de grande ampleur, dont le coup dépasse, de loin, celui des travaux entrepris peu de temps après à Rennes-le-Château. Pour ce faire, l’homme reçoit d’importantes donations, dont certaines viennent des mêmes mécènes que celles qui ont financé les œuvres de l’abbé Saunière. 4000 francs or sont ainsi versés au Père de Coma par le comte de Chambord pour entamer ses travaux. Là, n’est pas le seul trait d’union entre ces deux ensembles, réalisés à quelques trente ans d’intervalle : comme à Rennes, c’est Marie-Madeleine que l’on retrouve au centre des surprenantes ruines du site qui, bien qu’enfouies sous une végétation qui a repris ses droits, témoignent des grandeurs passées...

Petite histoire du Carol...

Des monuments qui s’élevèrent jadis au Carol, il ne reste aujourd’hui que quelques éléments épars. Et pour cause... En Novembre 1956, on tenta une première fois, sur ordre de l’Evêché de Pamiers, de dynamiter les constructions ― à l’exception de celles n’ayant pas un caractère religieux. L’explosion est terrible, mais les murs du monastère ne bougent pas. Il faudra attendre une seconde tentative, au plus fort de l’hiver, pour voir l’ensemble des structures s’écrouler en silence sur l’épais matelas de neige qui couvre ce jour-là le lieu depuis longtemps déserté...

Le « pèlerin » en quête de sens, qui se rendra sur place de nos jours, aura de la peine à s’imaginer l’ampleur du sanctuaire qui s’élevait jadis dans la petite vallée. Seule les vues de l’époque ― éditées en cartes postales, et vendues de la même façon que les vues commandées par l’abbé Saunière à Rennes-le-Château ― témoignent encore du faste passé.

C’est le frère aîné du père de Coma, Ferdinand de Coma, architecte diocésain à Pamiers qui se chargea de la réalisation de l’étonnant ensemble. Précédemment, la propriété sur laquelle le monastère allait peu à peu se développer, était le siège d’une vieille tuilerie. Pour extraire l’argile nécessaire, une série de galeries avaient été creusées sous le rocher.

Elles allaient être réutilisées par l’abbé de Coma qui transforma l’ensemble souterrain en une gigantesque crypte.
Son cousin, M. de Vezian, résidant à Loubens, était propriétaire des Grottes du Portel. Par son intermédiaire, il obtint l’autorisation de prélever des concrétions des galeries du Sarguet. A coup de dynamite, des stalactites de plus de trois tonnes furent extraites pour être amenées au Carol. Entièrement tapissée de ces concrétions, parmi lesquelles plus d’une colonne naturelle, la crypte prend peu à peu l’allure d’une véritable grotte.
Un autel est érigé, au dessus duquel est disposé un Christ à l’agonie. De part et d’autre, sont installés des sarcophages, destinés à accueillir les membres de la famille de Coma. Entre les deux escaliers latéraux conduisant à l’autel, sous ce dernier, l’abbé, aspirant à s’endormir dans l’éternité au milieu de ses rêves mortels, aménage le caveau destiné à le recevoir...

Lointaine image du temps qui inexorablement s’écoule, à l’entrée de la crypte, un jet d’eau jaillit d’une urne disposée au sommet d’une colonne, elle même placée au sommet d’un amoncellement de roches. Puis il retombe de vasque en vasque, jusque dans un bassin. Tout autour, sont plantés des oliviers et des arbres exotiques destinés à reproduire le climat de la Palestine. De ceux-là, il ne subsiste plus rien aujourd’hui mais une série de cartes postales éditées vers 1903, montre des palmiers luxuriant, aussi hauts que les bâtiments alentours.

A l’édification de la crypte succède celle d’un chemin de croix. Au mois de mars 1860, les stations en fonte sont acheminées jusqu’au Carol. Commencent alors l’érection de la basilique et du couvent : le gros des travaux. L’église est bâtie sur la crypte. Le couvent lui est voisin. Un cloître se situe en contrebas. Enfin, s’ajoute à l’ensemble une exploitation agricole. Tout comme à Rennes-le-Château, chaque construction ou aménagement porte un nom faisant écho à un lieu lié à la vie du Christ : l’église à trois nefs est baptisée Gethsémanie ; la montagne Calvaire ; la grotte est dite grotte de la Sainte Angonie...

Face à la crypte, une autre grotte artificielle est bâtie, en surface celle-ci, qui abrite une statue de Marie-Madeleine en prière ― selon un modèle semblable à celui qu’utilisera Bérenger Saunière à Rennes-le-Château dans le jardin du Calvaire.

La crypte, bien que ses tombes soient à présent toutes éventrées, est encore là. La statue du Christ agonisant, disposée à côté d’une colonne naturelle figurant le pied de la croix, y est plongée dans un absolu silence. A l’extérieur, la grotte artificielle abritant Marie-Madeleine est également toujours debout et la statue de la sainte à sa place. Au sommet de la colline se trouvant immédiatement derrière elle, une chapelle enserrant les deux dernières stations du chemin de croix et une grande crucifixion, qui a également survécue au temps, se dresse solennelle et mystérieuse, solitaire au milieu des arbres comme une ruine à la Friedrich.

Un ésotérisme égyptisant...

Officiellement, l’Evêché demanda la destruction du sanctuaire parce qu’il avait été déserté par ses bâtisseurs et ne trouvait dès lors plus d’intérêt à exister, et parce qu’il y avait un risque d’y voir un jour s’installer une secte. Les quelques vestiges encore en place, permettent toutefois d’apporter une explication bien différente. En effet, les réalisations du Carol restées debout reflètent une symbolique qui rattache les «concepteurs» du site à un courant très clairement ésotérique...

Marie-Madeleine, qui joue dans ces constructions, on l’a dit, un rôle central, est très explicitement rattachée à la figure d’Isis. Cela, par au moins deux éléments de l’ensemble. Tout d’abord, le plan même de la grotte où elle se trouve. La salle qui renferme la statue de la sainte est de forme ovoïde. On y accède par une salle rectiligne qui donne sur une longue allée d’arbres. De part et d’autre, deux passages, de même largeur, permettent également d’accéder à la grotte, précisément au moment où celle-ci s’élargit pour donner naissance à la salle ovoïde abritant Marie-Madeleine. Ces deux passages, sont deux petits pontons de pierres enjambant le bassin au milieu duquel se trouve la grotte. Vu du ciel, la structure épouse ainsi, à la perfection, la forme d’une croix de vie égyptienne.
                                                          
L’association n’est évidemment par fortuite : c’est presque de manière naturelle que Marie-Madeleine, premier témoin de la Résurrection du Christ, se voit liée au symbole égyptien de la résurrection...

Un second élément vient renforcer cette thématique égyptienne. En effet, à l’autre extrémité de l’allée centrale bordée d’arbres qui conduit jusqu’à la statue de la sainte, on peut voir dans le sol, encore visibles bien qu’en partie recouverts par la végétation, les restes d’un ancien bassin, dont la forme, de façon tout à fait surprenante, est celle d’une tête de vache. Museau, oreilles et cornes sont encore parfaitement lisibles.
Cette figure, étonnante dans un ensemble religieux, ne peut se comprendre que rapprochée de Marie-Madeleine, car confortant l’identification de celle-ci à Isis. Elle renvoie sans nul doute à Hathor, la déesse égyptienne à tête de vache, confondue dans l’iconographie égyptienne même à la déesse Isis... Si cette dernière, dans ses représentations se voit tantôt affublée du siège ― d’où elle tire son nom en égyptien ― tantôt du disque solaire, celui-ci est aussi l’attribut d’Hathor, qui le porte entre ses deux cornes.



La figure de tête de vache finit donc de donner à l’ensemble son caractère «égyptien». Celui-ci se retrouve toutefois ailleurs. De la grotte dédiée à Marie-Madeleine part en effet un chemin qui, serpentant le long de la petite colline qui domine cette partie là des ruines, aboutit jusqu’à la chapelle du Calvaire. Tout le long de ce qui n’est plus de nos jours qu’une fine sente envahie de végétation, reposent les restes des socles de pierre du chemin de croix ― lequel, enlevé, a été remonté à la Reynaude. Or, dans les amas d’arbustes et de ronces entourant le chemin, on peut encore découvrir les vestiges de deux monuments en grande partie détruits par le Temps. Le premier est une nouvelle grotte artificielle effondrée dans sa quasi totalité. A côté d’une entrée principale, deux étroits passages latéraux accédaient à une salle d’assez grande dimension, aujourd’hui écroulée. L’état des lieux rend le plan et la configuration de ce premier ensemble assez difficilement interprétable. La seconde structure est elle beaucoup plus lisible. Il s’agit d’un grand bassin, de forme circulaire, bordé, du côté de la chapelle, par un mur épousant sa forme. Celui-ci est particulièrement intéressant. En effet, partant d’assez bas de chaque côté, il s’élève progressivement en direction de son centre. Avant d’arriver à celui-ci, le mur connaît toutefois un décrochage, qui fait que les deux pans ascensionnels semblent brusquement être interrompus et ne pas se rejoindre. Un vide les sépare ― dont on ne comprend le sens qu’en s’agenouillant devant la niche générant le décrochage. Le monticule dominant la colline, surmonté de la chapelle du Calvaire, vient alors parfaitement compléter la figure brisée, et laisse apparaître la figure d’une pyramide...
         
Ces deux éléments donnent aux constructions du Carol un caractère ésotérique qui relie cette réalisation à la pensée de l’auteur du Serpent Rouge ― lequel, identifiait également Marie-Madeleine à Isis.
Au septième signe, le Serpent Rouge signale en effet : « De celle que je désirais libérer, montaient vers moi les effluves du parfum qui imprégnèrent le sépulchre. Jadis les uns l’avaient nommée : ISIS, reine des sources bienfaisantes, VENEZ A MOI VOUS TOUS QUI SOUFFREZ ET QUI ETES ACCABLES ET JE VOUS SOULAGERAI, d’autres : MADELAINE, au célèbre vase plein d’un baume guérisseur. »
Cela pourrait rapprocher les concepteurs du Carol à un courant occulte, évoluant au sein même de l’Eglise, qui inspira aussi l’abbé Saunière à Rennes-le-Château et à qui l’on doit très probablement Le Serpent Rouge...

Une symbolique troublante...

Ce ne sont pas là les seuls éléments peu catholiques des constructions du Carol.
En effectuant un relevé des lieux, nous nous sommes rendu compte avec saisissement, de leur parfait alignement. La chapelle du Calvaire, le bassin circulaire, la grotte à triple entrée du chemin de croix, la grotte de Marie-Madeleine, le bassin à tête de vache, un autre bassin, en forme de cœur, précédent l’entrée des cryptes, et, enfin, les tombeaux, l’autel et Jésus agonisant, tous ces ensembles sont disposés sur une même ligne.

Sous la chapelle, on peut encore rentrer dans d’assez basses citernes. On retrouve dans la grotte effondrée des restes de tuyaux. Cela voulait donc dire que, de la chapelle, l’eau descendait du sommet de la butte, alimentait la grotte (elle circulait sans doute par les deux étroites entrées latérales), puis le grand bassin circulaire, avant d’arriver dans la grotte de Marie-Madeleine. Là, elle s’écoulait du vase de nard renversé aux pieds de la sainte dans un petit bassin en forme de cœur, avant de filer en direction du bassin hathorique... 

Ce qui nous amène à noter, encore une fois, la parfaite adéquation de l’ensemble à la pensée du Serpent Rouge où Isis est la « reine des sources bienfaisantes » et où la source est associée au baume de Madeleine...
De l’autre côté de l’alignement, l’eau jaillissait de la vasque disposée au sommet de l’amoncellement surplombant la crypte. Elle s’écoulait dans l’autre sens, en direction du grand et profond bassin en forme de cœur, encore visible sous les ronces... De sorte que deux flux d’eau, partant des deux extrémités d’une même ligne, convergent vers le même point...
                                                                 
Quel était le sens de cette symbolique ? Et notamment de la présence de ces deux cœurs, tournés l’un vers l’autre – l’un associé à Marie-Madeleine, l’autre à Jésus ?
Les lecteurs de Terre de Rhedae qui nous connaissent savent que nous ne sommes pas un partisan de l’idée que Jésus et Marie-Madeleine aient eu une descendance. Pourtant, il nous faut admettre que les constructions du Carol présentent à ce sujet de troublants objets de réflexions. Dans le silence de la crypte funéraire, au milieu des tombes profanées, nous avons été saisi de surprendre dans le faisceau d’une lampe, la silhouette d’une femme enceinte : vue du pied de Jésus agonisant, une des immenses colonnes de pierre de l’ensemble épouse en effet singulièrement le profil d’une déesse égyptienne au ventre doucement rebondi...

Pour conclure...

Ce qui vient d’être dit suffit à montrer le caractère peu orthodoxe des constructions du Carol. Le 13 janvier 1880, son concepteur, Ferdinand de Coma fut relevé de ses fonctions d’architecte des édifices diocésains. Les raisons de cette destitution sont difficiles à juger.

Dans les dossiers du ministère des cultes, aucun reproche particulier ne lui est fait. Le père de Coma, lorsqu’il confia les lieux à la Congrégation du Saint-Esprit ― le prêtre, en vertu de la loi républicaine en vigueur, pour laquelle seules les communautés religieuses autorisées pouvaient s’installer dans les couvents, ne pouvait lui-même fixer une communauté en ces lieux ― veilla à ce qu’aucune modification ne soit faite à ses œuvres. 

Les travaux entrepris par le Père Décressol, supérieur du monastère, pour faciliter la circulation des moines, allaient occasionner un conflit entre les deux hommes... Faut-il voir en cette anecdote l’idée que pour le révérend père de Coma il fallait que son œuvre de pierre reste en l’état pour transmettre le message qu’il lui avait confié ? Si aucune réponse ne peut être apportée avec certitude à cette question, il est difficile de ne pas le penser...

Christian DOUMERGUE.


Christian Doumergue est l'auteur de plusieurs ouvrages sur Rennes-le-Château (Rennes-le-Château, le Grand Héritageet Bérenger Saunière, prêtre libre à Rennes-le-Château), Marie-Madeleine (L’Evangile Interdit et Marie-Madeleine, la Reine Oubliée (2 volumes)), et sur la gnose antique (La Gnose pour tous).