mercredi 9 janvier 2019

Ce souvenir, c'est presque vivre où l'on promène son rêve.



Ce conte en patois de l'Ariège est destiné à transmettre le souvenir de nos vieilles traditions d’autrefois. Il faut être fier d'avoir hérité de tout ce que le passé avait de meilleur et de plus noble. 


CONTE EN PATOIS DE L'ARIEGE.
(suivi de la traduction en langue d'Oil).

Ma maire me bol pos douna (1) pa, que nou li ajo dounat leit.

De quino leit?
Leit de la baco. 

M'en bau trouba la baco se me bol douna leit. 
La baco me bol pos douna leit, que nou li ajo dounat herbo.

De quino herbo ?
Del prat grand. 

M'en bau trouba le prat grand se me bol douna herbo. 
Le prat grand me bol pos douna herbo, que nou li ajo dounat dail.

De quin dail ?
Del faure grand.

M'en bau trouba le faure grand se me bol douna dail.
Le faure grand me bol pos douna dail, que nou li ajo dounat sagui.

De quin sagui ?
Del porc segui. 

M'en bau trouba le porc segui se me bol douna sagui. 
Le porc segui me bol pos douna sagui, que nou li ajo dounat aglan.

De quin aglan ?
Del casse grand.

M'en bau trouba le casse grand se me bol douna aglan. 
Le casse grand me bol pos douna aglan, que nou li ajo dounat bent.

De quin bent ?
Bent de la mar. 

M'en bau trouba la mar se me bol douna bent.

La mar m'abento (2) ;
Abenti le casse ;
Le casse m'aglano
Aglani le porc ;
Le porc m'assaguino
Assaguini le faure ;
Le faure m'adailho
Adailhi le prat ;
Le prat m'azerbo
Azerbi la baco ;
La baco m'aleito
Aleiti ma maire,
Et ma maire me douno pa. 






TRADUCTION

Ma mère ne veut pas me donner du pain, que je ne lui ai donné du lait.

De quel lait? 
Du lait de la vache. 

Je m'en vais trouver la vache pour lui demander si elle veut me donner du lait.
La vache ne veut pas me donner du lait, que je ne lui ai donné de l’herbe.

De quelle herbe ? 
Du grand pré.

Je m'en vais trouver le grand pré pour lui demander s'il veut me donner de l'herbe.
Le grand pré ne veut pas me donner de l'herbe, que je ne lui ai donné un coup de faux.

De quelle faux ? 
De la faux du grand forgeron. 

Je m'en vais trouver le grand forgeron pour lui demander s'il veut me donner une faux.
Le grand forgeron ne veut pas me donner une faux, que je ne lui ai donné du saindoux.

De quel saindoux ? 
Du porc gras. 

Je m'en vais trouver le porc gras pour lui demander s'il veut me donner du saindoux.
Le porc gras ne veut pas me donner du saindoux, que je ne lui ai donné du gland.

De quel gland ? 
Du gland du grand chêne. 

Je m'en vais trouver le grand chêne pour lui demander s'il veut me donner du gland.
Le grand chêne ne veut pas me donner du gland, que je ne lui ai donné du vent.

De quel vent ? 
Du vent de la mer. 

Je m'en vais trouver la mer pour lui demander si elle veut me donner du vent.
La mer me donne du vent; je donne du vent au grand chêne; le grand chêne me donne du gland; je donne du gland au porc; le porc me donne du saindoux ; je donne du saindoux au grand forgeron ; le grand forgeron me donne une faux ; je donne un coup de faux au pré; le pré me donne de l'herbe ; je donne de l'herbe à la vache ; la vache me donne du lait ; je donne du lait à ma mère, et ma mère me donne du pain.

Louis LAFONT DE SENTENAG.

Bulletin de la Société ariegoise des sciences.
N°1 - 1882

(1) Nous écrivons douna et non donna, pos et non pas, afin de bien figurer par l'orthographe la prononciation locale.

(2) A propos de ces mots abento, aglano, assaguino. adailho, azerbo, aleito, remarquons la richesse d'expressions de notre patois et la facilité qu'il offre pour la formation des mots, tandis qu'en français, pour exprimer la même idée, on est obligé de recourir à une circonlocution.




lundi 7 janvier 2019

La petite grenouille du pont de l’Orb.



En 1860 il n'y avait ni routes goudronnées, ni camions-citernes, ni trains. Il n'y avait pas non plus ce pipeline qu'on vient de nous promettre et qui conduira prochainement et gratuitement le vin de l'Aude et de l'Hérault dans nos caves d'Ariège.

Mon roi grand-père allait le chercher là-bas.

Il partait de Saurat avec quatre carrioles traînées par des boeufs, et gagnait à longues journées les pays plats où l'air était plus clair, où les vignes développaient leurs régiments jusqu'au fond de l’horizon, et où l'on voyait de loin en loin se fâcher avec de grandes gesticulations un général qui n'était autre chose qu'un moulin à vent.



Lui, toujours économe de son bien, n'usait pas les clous de ses gros souliers sur l'interminable route. Certes, il lui arrivait de cheminer pour se dégourdir les jambes, mains aux poches, gambier au bec et fouet passé autour du cou comme une étole. Mais le plus souvent, il s’asseyait sur le porte-fainéant, espèce de siège creux fait d'un sac tendu sur deux bâtons au flanc de la voiture, entre les brancards et la roue.
Et là il somnolait au piétinement des bêtes et au roulement des grands cercles de fer écrasant sans arrêt le gravier du chemin.

Le retour exigeait une surveillance plus active. Les charrettes étaient chargées de futailles pleines qu'un cahot pouvait faire sauter hors des cales. Les boeufs raidissaient le jarret et peinaient dans les côtes. Les rouliers, suivant l’exemple du maître, se tenaient constamment aux naseaux des attelages formés par files de trois, comme des juges d'assises.

Trois jours, quatre jours, cinq jours. Tintinnaillements des grelots de bronze. La montagne natale souriait à l'horizon et envoyait au-devant de la colonne ses premières collines comme pour la réhabituer doucement à ses côtes terribles. On faisait enfin halte à Saurat pour une nuit ; on couchait dans son lit après deux semaines de paillasse aux auberges ; et, le lendemain, dès la pointe du jour, on reprenait la route vers le col.

Le col de Port n'est ni difficile, ni rébarbatif. La montagne s'y fait aimable. Elle renonce à sa haute et âpre échine pour s'abaisser et détendre soudain en une concavité douce, tel un grand chameau qui, couché, s'offre à son caravanier. Le pâturage s'y déploie, ondule, aussi nu que sur les grands sommets. L'air y est vif et puissant. La sapinière de Candail tend sur les pentes voisines un tapis de haute lice où figurent des tonsures de mites les clairières qu'y ouvrit naguère un ouragan. La fontaine de Guindoulet offre au voyageur altéré, non loin du refuge, la fraîcheur redoutable de son pernod clair. A l'est s’ouvre l'immensité verte et bleue de la vallée de Saurat ; à l'ouest, l’immensité bleue et verte de la vallée de Massat. En ces lieux d'une beauté sévère, aux lignes sobres et classiques, se baisent deux soeurs latines : le Languedoc et la Gascogne. Dans les hameaux qu'on trouve vers le couchant, immédiatement après le col, retentit un patois d’éternuements, plein d'atch et d'otch, qui rappelle qu'en ces contrées séjournèrent autrefois les Arabes.

Moulins dans le Lauragais.

Mon roi grand-père sonnait de la corne dans les cent échos de la montagne. Et les gens, reconnaissant cet appel, dévalaient vers la route par tous les sentiers, portant qui une cruche, qui un tonnelet, qui une outre pour faire la provision des jours de fête ou de dur labeur. Car sur ces lopins suspendus en escalier au flanc des monts ne pousse qu’une vigne frileuse, dont les raisins transis donnent un sang aigrelet et peu généreux. D'où le sobre usage que font les montagnards de la précieuse liqueur où se sont dissous les plus vibrants rayons de l'été des plaines; d'où le pourrou en verre au col étroit, espèce de burette d'aspect liturgique, qu'ils penchent sur leur gosier (démesurément ouvert, comme un bec de petite pie qui sollicite la becquée maternelle d’une cerise), pour un jet léger, suffisant à étancher leur soif. Dans des verres, on en boirait trop. Au compte-gouttes les breuvages sacrés ! Est-ce que saint Remi prodiguait le saint chrême en shampooings complets ou en lotions ruisselantes ?

-Bonjour, Piquemal ; tu nous apportes du soleil ?

-Oui, mes enfants. Approchez et goûtez-moi ça.

Dégustation silencieuse. Clappements de langue. Marchandages. Puis, les transvasements effectués, le vin s'en allait vers les maisons éparpillées des pentes, sur la tête des femmes, sur les épaules des hommes ou sur les reins des bourricots.
Un jour, en roulant vers Béziers avec ses charrettes chargées de futailles sonores, mon roi grand-père trouva sur un chemin du Languedoc une femme qui marchait dans la même direction, une grosse panière passée par l'anse à son bras. C'était une paysanne jeune et jolie (cela se voyait tout de suite), portant des vêtements de misère, et dont le visage, déjà ravagé, attestait de longues et dures privations.
Bientôt le pas des boeufs  eut porté le chef du convoi à la hauteur de cette fleur chétive des collines rocailleuses.

Pourrou !
-Bonjour, femme. Et où allez allez-vous, si vite ?
-A Béziers, mon bon monsieur.
-Votre panière paraît lourde.
-Que portez-vous là ?
-Tout mon bien, mon bon monsieur.
Et, d'un seul coup, ses yeux se remplirent de larmes. Elle avait du chagrin, la petite femme !
-Ah ! vous allez sans doute chercher une place là-bas ?
-Comme vous dites.
-C'est loin. Encore cinq lieues.
-Voulez-vous monter ?
-Avec plaisir, mon bon monsieur, et Dieu vous le rende.

Mon roi grand-père, cria «Ho !» à ses boeufs  descendit de son porte-fainéant et installa la femme et sa panière sur l'arrière de sa carriole ; puis il se rassit, cria «Hue !» en faisant claquer le fouet, et se rendormit au bercement de la marche.

Il ne s'inquiéta plus de la femme, que lui cachaient les grosses futailles.
Elle ne lui revint à l’esprit qu'aux portes de la ville. Passant derrière sa carriole, il ne vit plus que la panière.
-Où diable est donc passée ma cliente ?
Ses goujats n'avaient rien vu ; aussi bien était-ce lui qui fermait la marche. «Elle a dû s'arrêter un instant chez une connaissance, pensa-t-il. Attendons-la un peu, à cause de la panière. »
Cinq minutes. Dix minutes. Voilà mon roi grand-père qui commence à s'impatienter. Les mouches tracassaient les boeufs  qui faisaient luire le pavé à coups de sabots. Au bout d'une heure il s'était damné de plus de cent jurons, avait fait quatre ou cinq fusillades avec son fouet, et parcouru toutes les ruelles voisines. Un soupçon lui vint enfin ; il saisit la panière, l'ouvre et...
... Et il y avait dans cette panière, tout nu sur un lit de linges en loques, un enfantelet d'un mois qui dormait comme un ange, ses petits poings fermés ramenés sur sa poitrine, et ses gambettes recroquevillées sous son tutu. Un lardon frêle et blanc dans lequel on vit éclore deux grands yeux bleus comme le ciel, pleins d'une sainte innocence, de quiétude et presque de joie. Et le passager clandestin de mon roi grand-père se mit à réclamer sa tétée en espéranto : «Oua !oua !»


-Macaniche ! dit mon ancêtre, plus étonné que si le vin d'une de ses futailles s'était changé en lait, la gueuse l'a abandonné ! Et qu’est ce que je vais en faire, moi, de cette grenouille ?
Des femmes, sorties des maisons voisines, s'étaient rassemblées autour de la carriole et s’apitoyaient avec des exclamations pointues, des mains jointes, des penchements de tête et des regards éplorés vers le réverbère. L'une d'elles, qui justement nourrissait, prit le lardon, l'enveloppa de son tablier, et, assise sur une borne, lui donna le sein. Il s'y jeta goulûment, comme sur son bien, téta en malappris, les poings vainqueurs, l'oeil chavirant de plaisir sous sa paupière mi-close, tandis que mon roi grand-père se grattait la tête sous sa toque de poil rejetée, se croisait les bras, crachait par terre, bougonnait, et secouait son fouet comme pour s’aider à trouver une solution.

Ala fin, on lui conseilla d’aller voir le commissaire de police.

Ce fonctionnaire écouta cette histoire en fronçant les sourcils et en se lissant les favoris, fit décliner à mon roi grand-père ses nom, prénoms, âge et domicile, réfléchit, regarda son homme dans le blanc des yeux, puis dit enfin d'une voix rogue :
-Hum ! c'est chinois, cette affaire-là. Je vais prendre des renseignements sur votre compte. En attendant, vous êtes responsable de l'enfant, et vous allez commencer par l'habiller convenablement.
-L'habiller, monsieur le commissaire ? Mais je n'ai rien que mon manteau !
-Il est trop grand du double : donnez-lui-en la moitié, en attendant qu'on vérifie si vous êtes un honnête homme. Après tout, cet enfant, c'est peut-être le vôtre. N’oubliez pas que vous restez à Béziers à ma disposition jusqu'à nouvel ordre.


Le bonhomme, rouge d’indignation, se rebiffa, parla haut, cita ses connaissances influentes d'Ariège ; mais le commissaire montra les grosses dents, et force fut au maître charretier de donner la moitié de son carrick de bure.
Mais, en homme soigneux, il le décousit selon la grande couture médiane, dans l'espoir qu'on lui rendrait le pan numéro deux aux Enfants trouvés. Et puis, comme en ce temps-là il n'y avait ni téléphone ni télégraphe, encore moins de T.S.F., et que l'enquête de la police devait durer plusieurs jours, il porta le petit abandonné à la femme du faubourg, près du pont de l'Orb, qui l'avait allaité à l'arrivée. Cette femme s'en chargea pour quinze sols par semaine.
Mon roi grand-père eut donc tout le loisir de remplir ses futailles et d'aller fumer sa pipe auprès de la nourrice de son petit protégé, dont il surveillait les tétées afin d'en avoir pour son argent. Et le bonhommet, en lui faisant de ces adorables sourires d'enfant qui sont pour les coeurs endurcis de si puissants sésames, gagnait peu à peu ses secrètes bonnes grâces. On acquit enfin à Béziers la certitude que Piquemal, de Saurat, dit le Gat, était un bon sujet du roi Louis-Philippe, et la permission de repartir lui fut signifiée. L'enfant serait confié aux bonnes soeurs.

Mais, lorsque le dit Piquemal se présenta au tourniquet planté dans l'étroite ouverture où l'on abandonnait d'ordinaire les enfants maudits (on avertissait les religieuses en tirant une campanelle avant de se sauver honteusement et lâchement) la soeur tourière ne voulut pas lui rendre sa moitié de carrick.

-Nenni ! Nenni ! mon brave homme. Ils se la disputèrent âprement, en la tirant chacun vers soi comme deux canards qui ont ramassé la même feuille de salade, de sorte que l'enfant risquait l'écartèlement. Mon roi grand-père défendait son bien avec une énergie désespérée, parce qu'il redoutait les reproches que sa femme lui ferait immanquablement s'il rentrait avec un manteau aussi massacré. Tout plutôt que cela ! A la fin, il s'écria : -Lâchez-le tout, ma bonne soeur ! Lâchez-le tout ! J’emporte le drôle ! Je l'adopte ! Puisque je vous dis que je le garde, hé ! Lâchez donc ! Et puis, au fond de son coeur rude de vieux roulier, il l’aimait déjà, sa petite grenouille : une obscure tendresse, logée entre celle qu'il portait à ses propres enfants et celle qu'il accordait à ses vaillantes boeufs...
La bonne soeur dut bien le laisser aller. C'est cette année-là qu'on vit Piquemal, dit le Gat, s'arrêter deux fois par jour pour quêter du lait dans les fermes proches de la route. De lait de vache en lait de chèvre, de bouteilles mal lavées en flacons bien rincés, de rations bouillies en rations crues, l'enfantelet tint le coup , pas la moindre colique verte ; les petits malheureux ont la peau dure ; c'est l'unique et divin cadeau qu'ils ont reçu. Il dormit du sommeil du juste au creux de la panière, dans la chaleur de la bure, sur une poignée de plumes de poule.

Environs de Saurat.

Quand mon roi grand-père arriva à Saurat, sa femme fut bien étonnée du cadeau qu'il lui rapportait du pays des vignes. C'était encore le temps où avoir un bébé de plus n'était pas une catastrophe. Et elle accueillit avec une larme de pitié le petit abandonné dans le grand berceau où dormait son troisième, à peu près du même âge, et qui dut désormais se contenter d'une seule tétée. Par contre, elle se fâcha en voyant le carrick en deux morceaux, se radoucit en constatant que son prud'homme avait ménagé et sauvé le tissu, mais convint qu'en cas d'abandon d'une moitié elle lui eût fait ce que les Anglais appellent «acurtain lecture », c’est-à-dire un de ces sermons domestiques qu’il vaut mieux entendre à fenêtres et portes closes, surtout quand on a des voisins malicieux.



Et la petite grenouille du pont de l'Orb se confondit si bien avec les autres ceux d'avant cette histoire et ceux d'après, car il yen eut huit en tout -   sept, furent trouvés sous un chou, le huitième l'ayant été sur une charrette, c’était mon papa ! Justin Piquemal.

Saurat Juin 1940

vendredi 28 décembre 2018

Voeux de "L'Ariège pittoresque" pour l'année 1914.



La revue hebdomadaire "L'Ariège pittoresque" souhaitait ses voeux pour cette nouvelle année à ses lecteurs, des voeux pleins de gravité comme si le rédacteur présentait la catastrophe à venir.

En se premier janvier 1914  on se souhaitait la « Bonne Année », on s’embrassait joyeusement en échangeant des voeux de santé et de prospérité, de bonheur et de paix.

Qui donc alors s’imaginait que six mois de cette année, qu’on se souhaitait bonne, ne seraient pas totalement accomplis avant qu’un terrible engrenage d’évènements ne se mette en mouvement, inexorablement, et n’entraîne la vieille Europe, et le monde tout entier, dans quatre années de guerre, après lesquelles rien ne serait plus comme avant !