samedi 19 septembre 2020

La Saint-Matthieu de mon enfance..

 Vicdessos, 21 septembre 1930.


A une époque où les distractions à la campagne étaient rarissimes, les foires de Vicdessos le 1 jeudi du mois présentaient pour toute la population du canton une source d’intérêt et un attrait particulier.
Celle de la St Matthieu, fixée au 21 septembre et consacrée à la vente des moutons, amenait au foirail de Vicdessos une foule considérable, venue de tous les villages du canton, pour participer à cette journée exceptionnelle.

La veille, un grand branle-bas animait toute la maisonnée ; à maman, incombait le soin de préparer le repas froid pour le lendemain : jambon et saucisson familial, poulet rôti et fromage de même fabrication.
Mes frères et moi-même tournions autour d’elle en nous querellant, cependant que mon père, parti de bonne heure, assumait la plus rude des besognes, secondé par mon grand-père maternel, Paï, comme nous l’appelions.
Le troupeau, en effet, avait quitté les pâturages de la haute montagne pour être conduit dans des granges à proximité du village.




Il s’agissait alors, pour mon père, de choisir et de mettre à part les quelques 70 bêtes qu’il avait l’intention de vendre : les brebis et les moutons les plus anciens, ainsi que les agneaux de l’année.
Restaient donc pour l’hivernage le bélier, les brebis nourricières et une partie des moutons. Il convenait donc de trier ces ovins, les uns après les autres, pour un équitable partage. Jugez l’ampleur de la difficulté !
Cette nuit de septembre s’avérait donc courte et angoissante pour tous les bergers concernés. Levés avant l’aurore, encapuchonnés dans leur pèlerine noire, ils prenaient avec leurs bêtes le chemin de Vicdessos, le bâton dans une main et la lanterne à bougie dans l’autre.
Cousins et amis groupaient leur troupeau pour le déplacement jusqu’au foirail: un berger prenait la tête du troupeau, les autres surveillaient les bêtes récalcitrantes et les agneaux plus lents.
A 7 heures, tout était en place, et le foirail de Vicdessos retentissait des bêlements de tous ces ovins rassemblés.

Point de barrières entre eux à cette époque; mais chaque éleveur avait sa place traditionnelle dans le foirail; chaque éleveur avait souvent ses clients habituels : commerçants de la plaine, certains venus du Roussillon — c’était le cas pour mon père. Très tôt, dans la matinée, commençait pour lui une séance de « bonimenteur » extraordinaire qui amenait autour de son troupeau une foule de spectateurs.
Devant ces maquignons à grande blouse bleue, il saisissait par les cornes les plus belles de ses bêtes et commençait aussitôt une géniale promotion : il fallait examiner la coupe de la bête, tâter sous la toison de laine son échine opulente, scruter la dentition , et en conclusion, exprimer l’admiration qu’elle suscitait.
Spectateur visiblement intéressé, mais impassible après ce dithyrambe, le maquignon, brusquement, lançait une offre et un prix...



Exclamation tonitruante de mon père, qui reprenait une autre bête pour manifester sa réprobation à l’égard de l’acheteur qui méconnaissait la qualité de « sa marchandise ». Et c’est vrai que son troupeau suscitait l’envie des acheteurs et l’admiration des badauds !
Commençait alors un marchandage interminable. Mon père baissait son prix, le maquignon augmentait le sien, mais pas d’entente possible.
D’un geste coléreux, mon père renvoyait alors au milieu du troupeau la bête expertisée.
Le commerçant s’éloignait alors, discutait avec un de ses amis et revenait bientôt pour un dernier marchandage qui se soldait par un accord. Une tape énergique sur la main stigmatisait la fin de la discussion.
Mais attention ! une réserve importante attendait les acheteurs.
Pas question pour eux de choisir dans le troupeau les plus belles bêtes : il fallait amener pour le prix convenu, soit tous les moutons, soit toutes les brebis, ou les agneaux et les agnelles.
Dans la poche intérieure de sa blouse, le commerçant extrayait un carnet noir à élastique et commençait ses calculs.

Les yeux mi-clos et immobile, mon père, presque aussitôt annonçait le résultat.
Ah ! les regards admiratifs de l’assistance devant cet étonnant berger si doué en calcul mental.
L’affaire conclue, il prenait le temps de « casser la croûte » tout en surveillant ses bêtes jusqu’à ce que les commerçants acheteurs donnent l’ordre de les conduire vers leurs camions respectifs.
S’ensuivaient alors des commentaires entre bergers pour savoir celui qui avait obtenu le meilleur prix. Certains n’avaient pas vendu tout le cheptel, ils seraient dès lors obligés de les amener à la foire de St-Michel, le 29 Septembre à Tarascon.
A ma connaissance, ce ne fut jamais le cas de mon père.
Lorsqu’en août 1932, une congestion cérébrale le terrassa, les acheteurs habituels cherchèrent son troupeau dans le foirail.
Aidé par des parents: et des amis, mon frère François, âgé de 20 ans; assura tant bien que mal sa succession dans la vente qui s’avéra moins satisfaisante.




Moutons et brebis partis vers le Roussillon dans leurs camions, mon père redevenait le « bon vivant » qu’il était.
La journée avait été rude, mais fructueuse.
Il convenait de la terminer jovialement. A la boucherie Maury, maman avait acheté deux magnifiques tranches de veau, pour les apporter à l’aubergiste de Vicdessos. Rôties par ses soins dans une grande poêle agrémentée d’une superbe persillade, elles faisaient le bonheur de la famille et des amis, vers 2 ou 3 h de l’après-midi. Vin et limonade coulaient à flots.
Nous nous régalions des fruits achetés à la foire : raisins juteux, pêches odorantes et figues violettes, inconnus dans nos régions de montagne.

Sur le chemin du retour, Maman effectuait quelques achats en vue de la rentrée scolaire : nos tabliers d’écoliers, les sabots de bois vernis et autres accessoires.
Car le 1° octobre approchait. 
Dans les prairies de Sauzeil, les Colchiques mauves nous rappelaient, avec un pincement de cœur, la fin des grandes vacances. 
Ma Grand-mère paternelle, restée à la maison, guettait notre retour. Avec les échos de la foire, nous lui apportions la coque traditionnelle et les fruits de la plaine.
Elle attendait un peu plus tard, avec inquiétude, le retour de mon père.
Sur la grande table de chêne de la cuisine, il comptait le gros paquet de billets qui remplissaient son portefeuille.
Ils étaient la principale source de revenus pour toute une année de travail, un travail rude et sans relâche.
Ranges dans le secrétaire de la chambre, ils assureraient, douze mois durant, les dépenses de la famille. . .
C’est pourquoi je me souviens encore, qu’un soir de la St-Matthieu, ma grand-mère dont je partageais le lit, m’a réveillée au milieu de la nuit et m’a fait lever. . . pour voir s’il n’y avait pas un voleur dans la maison.

    Ainsi se passait la Foire de Saint-Matthieu dans notre beau pays d’Ariège au début du XX° siècle.

La Mandrette, mémoire d’Ariège.

jeudi 20 août 2020

Les cinq cloches de la petite église Saint Nicolas de Surba.


Enfin, les Surbatois ont retrouvé le son familier qui rythment le temps qui passe, le tintement des cinq cloches. Depuis le début du confinement la société qui avait la charge de changer la centrale de commande des cloches avait arrêté ses travaux pour cause de Covid-19. Les travaux ont repris avec l’arrêt du confinement. La centrale dernière génération est équipée d’un tableau qui pilote un dispositif de sonnerie de l’heure et de la demie avec coupure de nuit automatique, un dispositif d’angélus, un carillon tinté pour sonnerie des messes, mariages, baptêmes et d’un glas tinté sur six cloches. De plus, pour protéger l’installation électrique en cas d’impact de foudre, un parafoudre a été implanté, mais il n’est pas fait allusion à un dispositif pour éloigner la foudre du village de Surba ?

Aujourd’hui le clocher mur de la petite église Saint Nicolas comporte cinq cloches mais cela n’a pas toujours été le cas, longtemps, seule la plus grosse cloche du bas était présente, les trois autres petites baies étaient vide, sans leurs cloches. La seule cloche présente avait beaucoup de travail, seule elle devait appeler à la messe, annoncer les mariages, les enterrements, les catastrophes et en plus elle devait chasser les orages menaçant le village. Cela durait depuis que les cloches avaient été volées par des bandits Espagnols. 



Voulez-vous que je vous raconte ? Oui ! Alors voici l'histoire de la petite église de Surba !

     L’église de Surba. Elle est assise, modeste et gracieuse sur un plateau, au haut de la côte ; jolie de sa robe romane que lui tailla le XII siècle , toute piquée de petits trous qui furent, peut-être, des meurtrières et faite, comme un damier, de ces pierres carrées qu’employaient les Romains ; pierres sur lesquelles le temps a passé en y mettant sa blonde et chaude patine, si agréable aux yeux. Et le clocher ?… Un bijou, surtout, le clocher qui toujours attire, arrête les passants, et qui ne cessent d’admirer.

C’est que ses quatre petites baies, sont d’une gracieuseté de courbe et d’une finesse de lignes qui charment la vue et réjouissent l’esprit. La lumière du jour se complaît dans leur orbe, plus lumineuse, plus douce, semble-t-il, que partout ailleurs. Jusqu’à la petite croix de fer, qui surmonte l’angle du petit toit du faîte, qui est si élancée, si fine, si mince, qu’elle semble se fondre dans le bleu du ciel. Envisagé dans son ensemble, le petit clocher est d’une grâce, d’une harmonie vraiment divine. On se demande quelle foi animait l’esprit, quelle main de saint dirigeait l’oeil et la truelle de ces artistes de village qui n’étaient que d’humbles agriculteurs et accesoirement maçons, mais quels maçons qui travaillaient non seulement avec leurs mains mais aussi avec leurs coeurs.

Mais, hélas ! le clocher n’avait qu’une cloche. Trois des petites baies étaient vides, comme mornes et éplorées ! Et dans le glas qu’elle sonnait, quand une  jeune fille mourait au village, on dirait que la pauvre petite pleure ses soeurs ! Ah ! c’est qu’elles étaient quatre jadis ! et que sans doute l’abandon, l’isolement attriste l’âme des saintes choses, comme nos cœurs! 

        Et voici à ce sujet ce qui m’a été conté, ce qui, au village, arriva un jour. Des bandits venus d’Espagne montèrent de nuit au clocher, et s’emparèrent de trois cloches et les emportèrent. Et le lendemain, comme ils franchissaient avec leur butin le port de Salau, et que la population de Surba gémissait, stupéfaite, devant le clocher, une jeune fille, muette de naissance, qui n’avait jamais articulé un son, s’écria tout à coup : 

Las campanos de Sent Nicoulaoii

Que passon le port de Salamu

Saint Nicolas (Nicoulaoii) est le patron de Surba.

On a attribué à la cloche qui restait une vertu, elle détourne, de sa voix cristalline et argentée qui est alors une prière, la grêle de Surba et de Banat, deux villages voisins, jadis réunis en une seule paroisse. Et si, lorsque la grêle menace, le carillonneur ne se hâte pas d’accourir et de sonner, c’est la grêle qui frappe le village et détruit les récoltes, voilà pourquoi sur la nouvelle centrale électrique un détecteur d’orage aurait été bien utile pour chasser les orages et pour perpétuer la jolie légende de la cloche de Saint Nicolas de Surba.

Une grande joie a été donnée aux braves habitants de Surba ; leur église a été inscrit à l'inventaire des monuments historiques en 1977. Les habitants de Surba attribuent à leur campanette cette insigne faveur.




dimanche 16 août 2020

Souvenir de la Fête de Foix du 8 & 9 septembre 1867.

 

Cette vidéo de la deuxième édition de « Tout Foix tout flamme » de 2019, me rappelle la Fête de Foix à laquelle j’ai assisté le dimanche 8 septembre 1867.


Cette année là, le programme des réjouissances de la Fête de Foix portait, comme attraction, le simulacre de l’embrasement du Château. À l'heure dite, les danses s’arrêtèrent sur la promenade de Villote, dans l’allée de droite où les dames de la ville se livraient aux danses les plus modestes, comme dans celle du milieu, réservée, par un contrat tacite, aux ouvrières de la ville, et dans l'allée de gauche, où dansaient les habitants de la campagne ; tout le monde s'arrêta, fixant les yeux sur le roc si cher aux Fuxéens. 


    Enfin, un grand cri retentit, un feu de bengale rouge éclairait vivement les murs du Château, qui apparaissait ainsi dans une sanglante lueur. À cette ouverture de pyrotechnie vulgaire vint bientôt s'ajouter une exécution plus complète du programme : on vit les flammes sortir par les ouvertures de la tour, et ce fut un hourrah général : mais l'admiration et l'enthousiasme ne connurent plus de borne lorsque le cône qui surmontait chacune des tours, jetant de vives lueurs, chacun pût s’écrier : « Comme c’est bien imité ! ».


Cette partie de la fête se prolongea même plus longtemps que les exercices pyrotechniques habituels, mais on n’y prit pas garde ; et plus d’un, parmi les assistants, remercia in petto les artificiers qui, rompant avec les habitudes de leurs confrères, semblaient faire durer à plaisir ce divertissement, trop souvent fort rapide. Bientôt les danses reprenaient de plus belle sur la promenade de Villote, et le lendemain seulement nous purent constater la disparition complète des toits en éteignoirs, qui surmontaient la veille encore les tours du château. Le désir d’imiter l’incendie avait été poussé trop loin, des étincelles pénétrerent dans la charpente vermoulue et allumèrent ce violent incendie. Il faut ajouter, à la louange de l'administration, que jamais il n’a été question de rétablir ces toitures (et peut être aussi par manque d’argent), dont le principal inconvénient était de défigurer complètement le monument, et de lui imposer sans motif un aspect en contradiction flagrante avec sa destination première. Ces affreux chapeaux avaient été rajoutées en 1671, à la réparation des dégâts lorsque la foudre était tombée sur la tour ronde.


Cette nuit là fût bien courte, j’avais rendez-vous de bonne heure avec le propriétaire d’une prétendue calèche qui n'avait rien du confortable, pour nous conduire aux forges de Saint-Antoine, où j’avais rendez-vous avec le propriétaire du moulin à plâtre construit sur l’Ariège à Montoulieu, un peu lugubre l’endroit …