jeudi 25 avril 2019

Retour à Tarascon, le Pays de mes aïeux.



Je suis et je serais toujours un Parisien de Toulouse, comme je connais ici des Toulousains de Paris. La goutte d’eau que le pèlerin emporte dans sa gourde se réclame de la source originelle et garde la saveur du ruisseau natal.



Je pouvais avoir une dizaine d’années quand, accompagnant, une tante souffrante aux bains d'Ussat, durant mes premières vacances, je vis le pays de mes aïeux. 

Les chevaux s’arrêtaient un instant, pour souffler à Tarascon. J’en profitai pour descendre; j’allai droit, sans qu’on m’eût montré aucun chemin, à la maison où était né mon père, où les siens avaient vécu, et je me mis à pleurer. On eut grand peine à me faire reprendre-ma route. Une douleur d’enfant était née en moi qui avait été subite, sans cause apparente, et dont j’avais grand-peine à me consoler. Comme trois kilomètres à peine séparent Ussat de Tarascon, tous les jours suivants j'y revins et longtemps je demeurai à la même place, regardant l'Ariège couler sous les fenêtres de la même maison. Je causais avec les gens. En ce temps-là, beaucoup vivaient qui avaient été les camarades d’enfance et de polissonnerie de mon père. Et les petits gamins que je voyais passer, jouant par l’unique rue, se faisant des niches et agaçant les chiens, j'avais envie de les embrasser parce qu'ils ressemblaient à ce qu'avait été mon père. Les vieux avaient connu mon grand-père, ma réelle excuse; paraît-il, devant ceux qui me reprochent la gauloiserie outrée de mes propos et de mes imaginations. Ils me montraient le pont, le court pont de pierre, bâti en 1820, où ce philosophe tenait ses assises communales et joyeuses devant tous les badauds de l’endroit rassemblés, c'est-à-dire devant le bourg tout entier. Dès le matin, il venait, s’asseoir sur le large parapet, une longue pipe à la bouche, et jusqu’à la nuit tombante, à custodiâ matutinæ usque ad noctem, comme dit l’Ecriture, l'heure des repas exceptées, il y demeurait, une jambe croisée sur l’autre, à raconter des balivernes et des indécences, d’épouvantables mensonges et d’interminables histoires de cocus devant un public béant d’aise. Il a laissé la réputation d'un saint dans le pays. Certes il avait, sur moi, l’avantage moral de faire gratuitement le même métier. Il ne m'eut donné pas moins une atavique raison d’être ce que je suis. 

Mon Tarascon, à moi, n’a pas eu de Tartarin, mais une façon d’Homère jovial dont l’Iliade parlée amusa les gens durant cinquante ans. Jamais, si ce n’était pour aller mentir sur le pont, il n'avait quitté la maison dont la vue m'avait, d’instinct, si vivement attendri et d’où ses parents, à lui non plus, n'étaient jamais sortis, même pour aller à Toulouse.

Ah ! mon cher Paul Arène, un de ces contes récents qui m'ont si fort touché, toi que j'aimerais, en dehors de notre vieille camaraderie, rien que pour avoir trouvé mon Tarascon «aussi beau» que ton Sisteron, ce qui est pour toi le dernier mot de l'admiration ou de la concession, tu te montrais assis dans le vieux fauteuil paternel, caressé par le vieux chat qui te prenait maintenant pour ton père, depuis que ta courte barbe s'est floconné d'argent. Tu es un heureux, ami, toi dont les tiens n’ont pas quitté la  demeure des ancètres et qui t'y retrouves chez toi.

Moi, quand je vais à Tarascon, — toutes les fois que je viens à Toulouse, 
il y a deux jours encore, je n'ose pas demander à ceux qui l’habitent aujourd’hui, aux étrangers qui l'ont fait leur, la permission d'entrer dans la maison.

Comme un voleur, je cueille une fleur à la muraille et m'en vais en la baisant. Le pied du grand rosier qui court sur les pierres est si vieux ! Mon père, sans doute, et mon grand-père aussi, y ont autrefois cueilli des roses, le vieux, qui était très galant, ou les offrir sournoisement aux jolies filles du pays.

Car elles sont jolies, mes sœurs incertaines de là-bas, et elles me regardent avec des yeux étonnés, de beaux yeux noirs qui éclairent leur face latine. Elles ne me donnent pas cependant la pensée d'amour. Elles me restent sacrées par je ne sais quelles mystérieuses raisons.

Comme les mœurs étaient sages de ceux des miens qui y ont fait souche et que je la trouve belle, la pauvre maison de là-bas, qui m'a gardé tout entier, comme l'invisible berceau où j'ai grandi, me croyant dans un autre, et dont chaque pierre m'est la relique d’un souvenir que je ne saurais formuler! Comme  je la trouve belle et comme je l'aime!

Bien que, le long du fleuve au quai profond pendue, 
Elle n y mire pas son toit clair et Joyeux 
Et ses murs droits encore, la maison des aïeux, 
Que d'ombres, au couchant, baigne la roche ardue!
Sous l’écume qui court aux replis de ses eaux, 
Neigeuse et blanche ainsi que la barbe d’un mage, 
L'Ariège au flot d'argent ne redit nulle image 
Et ne reflète pas ses rives sans roseaux.

Le ciel n’y descend pas tendre son lit de rêve 
Où la langueur des nuits verse l'or de ses pleurs.
Comme au cœur d’une gemme aux changeantes couleurs,
S'enfonce le regard jusqu'à son fond sans grève.
Dans mon cœur seulement, flot par les temps calmé, 
Et qu'un souffle du soir refoule vers sa source, 
Dont ma mémoire, seule, encore guide la course,
Se mirent les vieux murs et le toit bien-aimé,
Se reflète ton ombre, ô maison paternelle !
Dans un scintillement de larmes où je vois
Aux fenêtres en fleurs, les hôtes d'autrefois,
Sur la brique un ramier tout blanc couvrant son aile,

O mensonge clément qui ne devrait finir !
O trop rapide adieu des visions aimées !..
Les fenêtres se sont lentement refermées.
L'oiseau s'envole au ciel, portant mon souvenir !

Armand Silvestre.

Tarascon. 13 juin 1894.




lundi 22 avril 2019

Un conte patois, le Fauré e le Ritou, ou la multiplication des pains et des poissons.




CONTE PATOIS
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Le Fauré e le Ritou.
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AVANT - PROPOS

Le conte n’est souvent qu’une anecdote à l'allure humoristique, se terminant par un trait piquant. La verve populaire se donne libre cours dans ces petites compositions où elle trouve l'occasion de s'égayer aux dépens d’autrui.
L'éloquence de certains curés de campagne a fourni maintes fois à de malins plaisants la matière de récits facétieux.
Le conte que nous publions met en scène un curé et un forgeron de village, qui ayant fait son tour de France, est considéré par ses compatriotes comme un homme de savoir et d’expérience.
Un dimanche, le curé monta en chaire, et essaya d'établir par des exemples quelle était la puissance de Dieu. Entre autres preuves, il cita le miracle de la multiplication des pains et des poissons. La langue lui tourna dans la bouche en faisant son énumération. L'occasion était belle pour un raisonneur comme le forgeron ; il se hâta d'en profiter et de faire des plaisanteries au détriment du pauvre curé. Celui-ci ne voulut pas se tenir pour battu et tenta de prendre sa revanche devant les fidèles assemblés; mais il avait à faire à forte partie. Son adversaire, prompt à la riposte sut, encore une fois, mettre les rieurs de son côté.
Le conte est amusant; et, le patois, quoique se ressentant de l'influence du français, a conservé bon nombre d'expressions pittoresques, qui donnent au récit une saveur particulière.

Cette petite histoire d’un curé maladroit et d’un paroissien facétieux je la connais depuis bien longtemps, je ne me serai jamais douté qu’elle était déjà connu au dix huitième siècle et de plus en Ariège. 
Elle conte le sermon d’un curé qui interverti les quantités « Jésus avec cinq mille pains et cinq mille poissons nourrit cinq personnes ! ». Un paroissien assis au premier rang pouffe de rire en disant qu’il est capable de faire de même.
La semaine suivante le pauvre curé fait le même sermon, sans se tromper cette fois et apostrophant le paroissien lui dit : « en faites vous autant cette fois ci ? », et celui ci sans se démonter lui répondit : « avec tout ce qu’il me reste de la semaine dernière, pas de problème ! ».



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Le Fauré e le Ritou

Un dimenge de Caresmé, un ritou préchec à sious paroissiens:
Mous calis fraires,
L'Ebangéli de bey probo le poudé de Diu. Quand le siu filh benguec sus laUn dimenge de Caresmé, un ritou préchec à sious paroissiens :
Mous calis fraires,
L'Ebangéli de bey probo le poudé de Diu. Quand le siu .filh benguec sus la terro per croumpa nostris pécats, arribec qu'un joun, que s’en anabo sus uno mountagno ambé les sius apostouls, fasquec en cami forço miracles en garin les malaus, e que per mou (4) d’aco, un floc de gens le sigudégen. Arribat al cap de la mountagno s’assiétec sus l’herbo, e, en se biran, fous quec estounat de beire que tant de mounde le sigudabo.
« Et aro ça diguec à l’apostoul Plulippo, chin (2) anan fé per douna à manja an aquellos gens ?
« N'at (3) sabis ges, Seignou, ça y respoundec Philippo.
« Cependant se boutec à cerca tout ço que se poudio manja e troubec cinq millo pas e cinq millo arencs que suflisquèguen e al dela per nouri cinq persounos. »
« Biétaze ! ça diguec le fauré de! bilatje, un home qu'abio feyt soun tour de Franço, e que sens essé un maychant crestia, risio qualqué cop des ritous e se détnourabo praco costo l’ayguoségnal, (4) biétaze, ça diguec, nou se gamo (5) ges Nostre Seigne de nouri cinq persounos ambé cinq millo pas e cinq millo arencs: y en débec démoura per tant de fam que toulis agesson. »
Aquo fasquec rire les bézis del fauré que se couitèguen, en sourtin de la messo, d'a racounta al ritou.
« La lenguo se m’es birado, ça diguec le brabe homé. Le fauré, qu’es toutjount le mesmo, s’en es serbit per fe l’esprit fort. Mes dimenge y clabeillarè les pots e beiren que rira le darè. »
So que fousquec dit fousquec feyt. Le dimenche d’aprex, le ritou tourno mounta en cadiero, e en gaitau del coustat del ayguoségnal ount éro le fauré :
« Mous calis fraires, ça diguec, dimenge daré, la lenguo se me trabec, quand bous apprenguengui qu’ambé cinq millo pas e cinq millo arencs, Jésus-Christ nourisquec cinq persounos. Es le countrari qu’es la bertat ; et aco es ambé cinq pas e cinq arencs que cinq mille gens dèjunéguen e fousquèguen rassatiats à un tal punt que se pousquéguen pos acaba toutis les taillous e qu’en démourec un floc de descados. » (6)
« Eh bè, fauré, tu que fas le sapient, auros pouscut ne fè autant ! »
Nou pas de bey, moussu le ritou, ça respoundec le fauré, mes dimenge daré ja m'en siro pla cargat.


(1) Per nou d'aco, à cause de cela.
(2) Chin anan, contraction, pour coussi n'anan.
(3) At est un pronom qui signifie, le, cela.
(4) Ayguoségnal, bénitier.
(5) Gamo, se gêne.
(6) Descado, le contenu d’une corbeille.

Bulletin de la Société Ariègeoise.

Octobre 1882

vendredi 22 février 2019

Le Pots de Paysa à Salsein ( le diable métamorphosé en cheval ).



Non loin de Castillon-en-Couseran au lieu dit «Le Pots de Paysa» sur la commune de Salsein, existe l’entrée de la grotte de Paysa. Passé l’entrée de la grotte une galerie plongeante aboutit à plusieurs salles aux  parois tapissées d'excroissances calcaires. 
De ce trou  béant, l'imagination populaire en a fait une porte de l'enfer devant laquelle on passe en courant. 

Le Diable,  sous des apparences diverses, guette les humains à la lisière des bois pour les entraîner dans ces sombres domaines. 

Du récit qui va suivre vous ne trouverez pas trace dans les archives communales de Salsein, celles-ci ayant malheureusement brulés dans la nuit du 4 octobre 1889. Mais la personne qui m'a rapporté ces faits est tout à fait digne de foi.

Une jeune fille  aperçut, un jour sur la Coume d’Estrète, un superbe cheval noir qui était en train de brouter. Elle monta sur la bête, dans l'intention de faire une promenade, mais le cheval tourna bride et au galop, s'engouffra  dans la grotte. Plus jamais on ne vit l’imprudente jeune fille. 


Peu après, sa mère désolée, puisant de l'eau à la fontaine du village, reconnut au fond de sa cruche l'alliance de sa fille qui brillait.

Sur le chemin du Col de l'Arraing.