mardi 9 août 2016

- La sorcière de Saverdun.


LA SORCIERE DE SAVERDUN.

Vous savez ce que c’est : quand une jeune fille veut se marier, elle a du feu partout : sur les joues dans les yeux et jusqu’à sa chevelure qui s’allume au soleil.



LE PRINTEMPS DE MOUSSELINE.

Telle était la gentille Mousseline, fille de Ramon Dustem, bailli de Saverdun. Elle aimait le vent, les fleurs, le matin et la forêt. C’est l’âge où l’on aime sans savoir quoi. C’est le printemps de la vie : gardez-le toujours dans votre coeur en signes d’affection.
Enfin, l’émotion un peu trouble de la jeune fille se fixa sur le chevalier Grégoire, fils du baron de la ville de Pamier. Grégoire, dans sa vingtième année, ne rêvant pas d’être abbé ou porte-enseigne, tuait le plus clair de son temps à la chasse. Quand il en revenait, il passait sous les fenêtres du bailli. Là, il y avait une fontaine et un bassin limpide et lui-même, tout hobereau qu’il fût, se désaltérait sans façon. Vous pensez bien que Mousseline s’y trouvait comme par hasard. Elle emplissait la cruche et au moment où le chevalier paraissait, puis, levant son amphore dans ses mains, elle ofirait à boire au petit seigneur. Mais il ne se déclarait pas. Il ne songeait guère à chasser ce genre de perdrix. Il communiait tous les huit jours. Cette sagesse exaspéra l’amoureuse.
Heureusement, une vieille sorcière qui n’avait plus qu’un œil et une dent vivait encore à Saverdun. Elle connaissait des secrets. N’ayant pas besoin de bigler puisqu’elle était borgne, elle vous détraquait n'importe quoi, rien qu’à viser la chose de son œil vairon. Il ne fallait pas s’aviser de lui dire : « Voyez ma montre », si elle vous demandait l’heure. Sinon, vous pouviez courir chez l’horloger. Les canards devenaient boiteux sur , son passage. Une fois, elle jeta des regards particulièrement torves  sur la diligence de Pamiers. Vous souriez : vous imaginez tout de suite que la guimbarde versa dans le fossé. Non, c’est plus compliqué que çà : le mauvais sort fut transmis par les chevaux au maître de postes. Celui-ci le donna à sa femme et le curé faillit mourir. Parce qu’il avait entendu la dame en confession, vous l’avez certainement compris ainsi.

LE PHILTRE.

Il te faut un philtre, dit-elle à Mousseline. Tu le mettras dans l’eau de ta cruche. Le chevalier boira et il aura de l’amitié pour toi… J'ai des philtres de divers tonneaux, ajouta-t-elle en levant la jambe d'une manière cynique…
Mousseline trouva le geste assez vilain. Elle avait peur du diable il existait encore à cette époque. Depuis, vous savez bien que le pauvre homme ne fut qu’un enfant de chœur auprès de gaillards comme Hitler et tant d’autres.
N’offenserai-je pas Notre Seigneur Jésus-Christ ? demanda-t-elle timidement.
Lui ? s’écria la sorcière avec un rire gras. Le nigaud… Est-ce ici que tu viens le chercher ?... Veux-tu Grégoire ou le Christ ?
La jeune fille baissa la tête. Elle ne pouvait opter de cette façon. La diabolique tentatrice continua :
 Tu veux Grégoire ! parbleu et par diable !…
Mais j’ai des philtres différents selon la qualité et quantité de l’affection que l’on veut inspirer... Souhaites-tu que le chevalier t’aime comme du pain, comme une fleur, une tourterelle, une catin, une jouvencelle, un lapin, ou un papillon de nuit, ?... Beaucoup, énormément, ou à pleines charretées ?... 
- Je voudrais qu’il m’aimât comme une fiancée, pour un saint mariage ! assura la naïve enfant.
-  Ah, c’est autre chose ! dit la sorcière en pinçant ses lèvres hideuses.
Elle ne travaillait guère dans ce genre.
- Alors, je jetterai treize pages de missel dans le chaudron et je ferai bouillir quarante-huit heures de plus... Reviens dimanche au moment de l’élévation ! ajouta-t-elle en levant de nouveau sa jambe à une prodigieuse hauteur.
- Et votre salaire ? demanda Mousseline.
 Elle craignait qu’il fût trop fort, pour sa petite bourse de satin blanc. Mais la sorcière éclata, de rire.
- Mon salaire ? riposta-t-elle. Je suis payée par la Maison.
Elle montra la vaste cheminée rouge et noire. Mousseline crut voir l'enfer et s'enfuit.


LES CHANTRES

Elle revint cependant le dimanche d’après et reçut des mains de la sorcière un flacon empli d’un liquide vert et sans éclat, car vous savez que la couleur verte est celle de Lucifer.
- Au moins, balbutia la jeune fille, ce n'est pas du poison ? Cela ne fait pas de mal ?
-  Penses-tu ! riposta l’ignoble drôlesse. Mal ? Non... Mais le chevalier aura un feu si subit, rien qu’à te regarder.
- Il sera malade ?
- Ce n’est pas une maladie ! coupa la vieille ordure. Allons, veux-tu, oui ou non, faire passer le goût des hosties à ce niais ? Fais comme j’ai dit et à bientôt les noces... derrière l’église peut-être ! marmonna-t-elle en esquissant une épouvantable aile de pigeon qu’elle termina par un pet .
Au fond, ces sorcières n'étaient que des pharmaciennes sans diplômes, spécialisées dans les œuvres mauvaises. Elles fournissaient de la mort aux rats aux femmes; pour les maris gênants, ou des poudres de succession que l’on administrait aux oncles inébranlables... La bouteille contenait sans doute un aphrodisiaque énergique. Mousseline le versa dans la cruche qu’elle emplit ensuite à la fontaine. Et elle attendait le passage du chevalier lorsque le bailli l’appela. Elle laissa le récipient sur la margelle sans y songer et courut à la maison. Le bailli, quand il était complètement à jeun et désaviné, ce qui lui arrivait encore de temps à autre à cette époque, éprouvait le besoin de lire un texte sacré à sa fille et de lui faire un sermon sur la corruption du siècle. Pendant qu’il prêchait, le clergé passa devant la maison. Il revenait d’officier dans une chapelle des champs pour un saint qui protégeait les cultures contre les sauterelles. Dieu nous garde que les criquets ne prient un bienheureux contre nous ! Ce serait une jolie catastrophe... Derrière les prêtres venaient les chantres : huit bourgeois de Saverdun, vêtus de laine noirâtre, chenus, ventrus, cassés, voûtés et tous, qui panard, qui tordu, qui cagneux des genoux, qui enflé des chevilles. Ils braillaient du latin et du français depuis deux heures. Il faisait chaud. Le soleil cuisait les crânes des chantres, comme œuf d'autruche dans le désert.



L’ŒUVRE DE LA SORCIERE !

Arnaud Barbier, le premier, vit la cruche et s’en empara. Il but tandis que les autres, derrière lui,  s’arrêtaient et chantaient plus fort afin que le clergé ne s’aperçut de rien. Mais les curés allaient devant sans se retourner. Et les chantres, se passant la cruche de mains, finirent par la vider. Puis il rattrapèrent la procession. Comment diantre cela se fit-il ? Mais l’un frisait sa moustache, l’autre piaffait comme un poulain. Celui-ci lançait les jambes d’une façon canaille et tortillai ses anches, celui-là jetait des yeux assassins sur les dames qui étaient aux carrefours à regarder passer le bon Dieu.
- Qu’ont-ils donc mangé aujourd’hui ? disaient-elles. Nos chantres, en dépit de leurs cheveux gris et de leur peau rapetassée, ont quelque chose de polisson !
En effet ils chantaient les psaumes sur des airs de plus en plus lestes. Ils appelaient Salomon : sale homard, et tous à l’avenant. Le curé doyen, courroucé, se tournait , leur faisait des yeux énormes et noirs.

« La belle Marjolaine, ô gué ! »
« La belle Marjolaine !… »

s’écria soudain Arnaud Barbier. Et tous de reprendre le refrain. Ce fut un beau scandale. Le clergé, hâtant le pas, courant presque, entra en coup de vent dans l’église ... Et comme les chantres y voulaient pénétrer à leur tour, le doyen leur barra le passage. Il hérissait la croix devant eux. Il criait : vade rétro Satanas ! Mais les suppôts d’enfer n’eussent pas obtempéré si le suisse, plus direct, ne leur avait asséné de grands coups de hallebarde sur les gilets. Alors les malheureux firent demi-tour et se répandirent dans la ville en chantant les couplets les moins édifiants de leur jeunesse.

Au fond, le chevalier fut sauvé grâce a eux, car il ne but pas le philtre et il ne s’éprit pas d’une passion mauvaise et soudaine pour Mousseline. Mais il s’attacha  peu à peu à la charmante fée qui lui donnait à boire à ses retours de chasse. Je crois qu'il l’épousa vers 1768 et qu’il en eut dix-neuf enfants, dont quelques-uns ajoutèrent au renom de la ville. Quant aux chantres, le guet les ramassa la nuit dans une taverne. On leur administra comme antidote un certain nombre de coups de plat d’épée sur les reins et ils furent guéris. Peu de temps après, la sorcière mourut en telle odeur de pourriture qu’il n’y eut pas un chat à son enterrement. Tous les chiens levaient la patte sur le passage du cercueil.

Henri Sabarthez
Contes & Chroniques
Foix 1950




samedi 23 juillet 2016

- Mai 1866, Grand Concours Viticole de Foix.


CONCOURS RÉGIONAUX.
Foix, le 7 mai 1866.

Les départements qui composent la région produisent tous des vins en assez grande abondance. Je citerai Tarn-et-Garonne, le Gers, la Haute-Garonne, Lot-et-Garonne, les Landes et les Basses-Pyrénées. Les Hautes-Pyrénées et l’Ariège occupent le dernier rang.

Quelques départements de la région cherchent à s’organiser et à s’affranchir des intermédiaires qui enlèvent aux vignerons le plus clair de leurs revenus. Je citerai entre autres Lot-et-Garonne, qui sous l’habile direction de son préfet, M. Féart , vient d'établir un marché permanent aux vins.



M. Féart donne gratuitement les caves de la préfecture; les producteurs y expédient leurs échantillons. Un préposé les fait goûter au public, et lorsqu'ils sont agréés, il adresse la demande au vigneron qui les expédie directement à l’acheteur. Ce service est rémunéré au moyen d'un droit de commission.
Ce système fort simple est bien préférable à celui établi à Beaune. Là le vigneron porte fini-même ses échantillons au marché et traite directement avec l’acheteur. Or, Comme cet acheteur est presque toujours un négociant qui connait les besoins du vendeur, il en abuse pour obtenir le vin aux meilleures conditions possibles. A Agen, au contraire, l'acheteur n'est jamais en rapport avec le vigneron. Il ne connaît pas ses besoins et ne peut pas profiter de sa détresse. Il n’a devant lui que des échantillons et un préposé qui reste neutre et se borne à transmettre les ordres qu’il reçoit. Je le répète, ce système, sans nuire a l’acheteur, protège les intérêts du vigneron, trop souvent méconnus avec le mécanisme commercial actuel. A tous les points de vue il est donc préférable.

Bien que la région produise beaucoup de vins, le concours de Foix n'en compte qu’un petit nombre d'échantillons. C'est le département de l’Ariège qui en expose le plus. ll est représenté par neuf concurrents, qui exhibent 3 échantillons. Je dois à l’obligeance de M. Chambellant, commissaire-général, d'avoir pu déguster ces produits fort peu connus du restant de la France. Vous me permettrez donc de leur consacrer cet article.

Les détails dans lesquels je vais en entrer m'ont été fournis par M. de Bermond, viticulteur émérite, et par M. Laurens, président de la société d'agriculture de Foix.



L’Ariège commence vers les derniers contreforts des Pyrénées et se prolonge jusqu’à leur sommet, sur les limites de l’Espagne.
L'exposition du versant français est au nord.
Dans la zone de la vigne, les plantations se trouvent généralement  tournées vers le couchant ; le sol de la partie basse se compose d’alluvions avec un sous-sol de galets, de marne ou d’argile; dans la partie haute, le sol est calcaire plus ou moins mélangé de silice et d'argile avec un sous-sol de roche calcaire ou de dépôts marneux.

Les vins produits par les terres calcaires à sous-sol de roche sont légers et délicats , ils se font très vite et supportent bien le voyage. Au contraire, ceux provenant des terrains d’alluvions, à sous-sol argile-marneux, se font lentement; ils ont une couleur foncée et résistent beaucoup moins aux fatigues des voyages. On attribue généralement ces défauts aux cépages du pays qui laissent beaucoup a désirer.

C'est l’arrondissement de Pamiers qui donne le meilleur vin. Ceux des cantons du Mas-d’Asil, de Fossat, de Lezat et de Saverdun occupent la tête. Le canton de Varilhes produit en abondance des vins communs. Il en est de même des cantons de Pamiers et de Mirepoix.

L’arrondissement de Saint-Girons, situé dans la partie montagneuse, ne possède que très peu de  vignes. L’arrondissement de Foix vient après  celui de Pamiers. Les plantations s’étagent sur les coteaux que des murs de soutènement divisent en terrasses. Ces vignes tantôt basses, tantôt palissées, sont d’un effet très pittoresque. Le rendement n’est point considérable et varie entre 35 et 50 hectolitres par hectare suivant la fertilité du terrain et la fécondité des cépages.

Les vieilles vignes se composent de négrette, que M. Laurens pense être une variété du pinot, de l’auxerrois ou bouchalès, qui me paraît être le même que la négrette, de la blanquette ou mazac, de la merille, du mourastel, du durozé, du mourat, du piquepont, du grenache, etc. Tous ces plants sont tardifs. Au printemps ils redoutent la gelée, à l'automne, ils mûrissent mal; et comme les vignes sont mélangées, et que chaque cépage mûrit ses fruits à des époques différentes, il en résulte que, à côté de raisins, très doux, il y en a d'autres encore verts, ce qui donne au vin une certaine rudesse.
Pour remédier à cet état de choses, des propriétaires intelligents ont introduit dans des plants du Bordelais et de Bourgogne. Ces importations remontent à 1830.



Les cépages du Bordelais sont dus à M. Duroy de Varilhes, et les cépages de Bourgogne à M. de Bermond, de Saint-Paul, en Sarrat. A Saverdun, les vignes de M. Laurens se composent de la négrette, du lot, du bouchatel, du masbek, de Bordeaux, du mourastel, de l’Hérault, du mourveb ou petit gamay de Bourgogne. Les cépages blancs comprennent le mosac, le Sémillon, le cabernet-sauvignon, qui donnent les vins de Graves et de Sauternes, et la petite sira de l’Hermitage, un des premiers crûs de la côte du Rhône. Les vignes furent d’abord mélangées.

Aujourd’hui, M.Laurens plante chaque cépage à part. Cette disposition sauternes lui semble préférable.
Les cépages du Bordelais, introduits par M. Duroy, ne se sont pas étendus aussi rapidement que ceux de Bourgogne. M. de Bermont les a propagés avec la ferveur d’un apôtre, il eut à lutter contre les préjugés et la routine. Pour les vaincre, les jours de marché, il fessait goûter son vin aux vignerons; il leur distribuait gratuitement des crossettes, et leur enseignait le mode de cuvage usité en Bourgogne, le seul qu'il employait.

En 1842, M. Lafont, pharmacien à Tarascon-sur-Ariège planta un millier de crossettes de pinot et de petit gamay. Le premier essai fut bientôt suivi par MM. Dumas frères de Pésant. A Foix, MM. Bernadais et le capitaine Rousse imitèrent cet exemple. Vinrent ensuite MM. Pommier frères, propriétaires de l’Ariégeois et M. Luppé, dont les produits ont   mérité une médaille au dernier concours régional de Toulouse.

Depuis 1862, époque à laquelle le docteur Jules Guyot a visité l’Ariège, les plantations de cépages fins ne se ralentissent point, c’est qu’en effet les vins qu'ils donnent sont bien préférables à ceux fabriqués avec les vieux cépages, ne titrant que 7 degrés d’alcool; au contraire ceux qui proviennent du pinot et du petit-gamay, titrent de 10 à 11 degrés. Les produits des vieilles vignes, faits avec des raisins égrappés, manquent généralement de tannin ; cuvés trop longtemps ils perdent‘ une partie de leur force, ils sont sujets à se piquer; ils supportent difficilement le transport et ne se gardent pas toujours d’une année à l'autre.

Ceux qui sont faits avec des plants fins supportent le transport et sont de garde parce qu'on les cuve d'après les méthodes du Bordelais et de la Bourgogne et qu’on leur donne tous les soins après le décuvage.
Les vignerons routiniers s'en tiennent aux anciennes méthodes qui sont barbares. La cuvaison dure au moins un mois. Pendant cette longue période, le chapeau s'échauffe et devient acide; il faut alors le retirer de la cuve sous peine de voir le vin s’aigrir; avec de tels procédés, on ne peut pas faire de bons vins.



Les succès obtenus par les novateurs ont porté les derniers coups à la routine. Déjà les praticiens les plus entêtés songent à réformer leurs vignes et à substituer des cépages fins aux anciens cépages. Ils arrachent leurs vieilles vignes ce qui est très dispendieux et les prive de quatre ou cinq récoltes. La greffe me paraît un moyen plus simple, plus rapide, plus économique pour arriver à cette transformation. Je la conseille donc, et je soutiens que les cépages fins greffés sur vieilles souches seront plus rustiques, plus féconde , que ceux plantés directement. C'est une expérience que l'on peut faire, et l'on verra que je reste dans le vrai.

Les vignes; se cultivent de trois manières dans l’Ariège. Les unes sont basses et se gouvernent comme dans le Languedoc. Les autres sont palissées en lignes avec branche à fruit et branche de remplacement, comme dans une partie du Bordelais , à l’exception toutefois que la branche à fruit, au lieu d'être courbée, s'étale et suit une ligne parallèle à l'horizon. Enfin, on cultive aussi en hautains, comme dans l’Isère. Mais on renonce à prendre des arbres pour supports et on les remplace par des poteaux en bois carbonisé tels qu'on en rencontre dans Saône-et-Loire et dans l’Ain. Les hautains se trouvent dans la partie basse du département, les vignes palissées dans la zone intermédiaire et les vignes basses dans la partie haute. 

Les vins faits avec les anciens cépages sont raides; ils manquent d'esprit et de tannin. Il n'en figurait à l'exposition que quelques échantillons assez médiocres . Cependant je dois citer celui de M. Pomiés, fait d'après la méthode bourguignonne: cet échantillon est très bien conditionné et promet un vin ordinaire très agréable. Je remarque encore les échantillons de MM. Comfans, Deramont, Dumas, Fauré et Vigarosy.
Ces derniers ont un petit goût de terroir que je retrouve dans d’autres encore.

Les vins faits avec des cépages fins, mélangés des cépages du pays, ont un certain mérite. Ces sortes rappellent les passe tous grains de la Côte-d’Or, composés de trois quarts de gros gamay et de un quart de pinot. Je les trouve un peu moins acides.
M. de Bermond expose un mélange de petit gamay et de pinot qui est franc et délicat, mais qui est encore un peu sucré; M. Deramond du vin fait avec les mêmes cépages qui a le même défaut. Les mélanges de M. Fauré sont remarquables. Ils ont le bouquet du bourgogne. J'en dirai autant du bourgogne de M. Pomiés. L'ensemble de cette exposition est satisfaisant, il me fait bien augurer de l'avenir des vins de l’Ariège.

Au reste, ce département ne suffit pas à la consommation. Les produits de l'arrondissement de Pamiers s'exportent dans la montagne. Les importations de l’Aude et des Pyrénées-Orientales viennent combler le déficit.
A Saverdun, M. Laurens vend son vin rouge l0 fr l’hectolitre et son vin blanc 15 francs.
A Saint-Paul de Sarrat, près de Foix, M. de Bermond vend son vin commun 12 fr; à mesure que l'on s'élève dans la montagne les prix augmentent.



Tel est en résumé l’aspect des vignobles de l’Ariège, tels sont ses produits. Les réformes que l’on est en train de faire subir aux vieilles vignes doivent encore améliorer ces vins. Les consommateurs de la localité en profiteront à peu près seuls, car il n’est pas présumer que ce département devienne jamais exportateur; il est même pour moi douteux qu’il puisse un jour se suffire.

Jacques Valserres.
Le Constitutionnel
Mercredi 16 mai 1866

Une autre histoire sur mon blog, le vin nouveau de la Guinguette


Valorisation des variétés de vigne minoritaires du piémont pyrénéen.

Le très officiel Institut français de la Vigne et du Vin (IFV) lance un avis de recherche à l’échelle de toutes les Pyrénées, afin d’identifier, de sauvegarder voire même de valoriser des cépages oubliés, anciens ou rares.

Vous connaissez une ancienne parcelle de vigne ?
Vous avez observé des pieds de vigne isolés lors d’une promenade en forêt ?
Vous possédez une vieille treille sur la façade de votre maison ou des pieds de vigne âgés de plus de 30 ans dans votre jardin ?

N’hésitez pas à le signaler car il pourrait s’agir de variétés rares en voie de disparition !

Site internet à contacter:Les vins de Cailloup.














jeudi 21 juillet 2016

- Le 21 septembre 1943, jour de la foire de Saint-Matthieu à Vicdessos.


Entreprendre une causerie avec lui n’était pas chose aisée. Depuis tous ces événements qui ont placé une croix, puis deux, puis tant de croix sur ses épaules, il s'était renfermé dans en hargne qui atteignait au chef-d'œuvre.

Je ne reconnaissais pas le père Dedieu. Il me faisait penser à une tortue apprivoisée que j’abandonnai un jour dans le jardin et qui à mon retour, quelques mois plus tard, loin d'accepter le pain que je lui tendais, fuyait mon approche : immobilisée, elle rentrait  dans sa carapace dont aucune friandise ne pouvait la décider à sortir.
J’imaginais qu'elle avait fait de mauvaises rencontres : chiens joueurs, enfants cruels  sans le savoir, et que, depuis ces épreuves, elle boudait les humains.

Ainsi du père Dedieu. L’épreuve lui donne un masque de dureté. Son visage, mangé de barbe, loin de se montrer pathétique et plus doux dans la légère buée des larmes retenues, semble parfois méchant.
Ils sont nombreux, de nos jours les gens qui souffrent de cette façon-là, et la rue est moins bonne au regard que les champs et les bois où le printemps danse et rit comme s’il ne s'était rien passé par le monde, où les rossignols ont retrouvé les trilles du dernier avril, où les nids s’arrondissent, où les terriers se creusent comme si la grande Voix du Paradis terrestre résonnait toujours, plus haut que la tempête : « Croisses et multipliez !» 


Sentier vers Orus.

Toutefois, ce dernier havre doit être protégé : quand toutes les forêts seront coupées et tous les troupeaux dispersés, sur quel giron ira pleurer la Nature blessée ? Quand les brebis du père Dedieu, les dernières de ce village d’Orus, seront vendues, les lavandes que piétinaient leur petits sabots laineux n’exhaleront plus leur forte odeur camphrée, et, à la tombée du jour, quand il fait rose et tendre dans les sous-bois, je ne verrai plus s’égrener le troupeau blanc...
La laine manquera ! la petite filature assise sur le ruisseau de Vicdessos au bas de la vallée, et le gros drap paysan désertera ce pays... Il faut parler au père Dedieu. 

C’est demain 21 septembre, jour de foire de la Saint Matthieu à Vicdessos, et sa pose accablée ne me dit rien qui vaille, car il aime son troupeau avec passion. Etait-il possible qu'il voulût s'en défaire ?
- Père Dedieu , est-il vrai que demain vous allez vendre vos moutons ? demandai-je.
Depuis de longs instants, il m'a vue approcher du fond du plateau sur la Font de Saby où il surveille son troupeau, mais il a simulé une rêverie si profonde qu'il en remonte lentement comme d'un puits...




-  Plait-il ? fait-il enfin sans saluer.
Je répète ma question et, toute prête, la réponse jaillit :
- Et qui le gardera maintenant, mon troupeau ? Le gendre est prisonnier en Allemagne et la fille ma cadette, une têtue comme sa mère, qui va se marier avec un Monsieur des PTT de Foix ! Il faut que je reprenne le gros travail comme un jeune, à soixante-huit ans bien sonnée ! Alors, qui gardera le troupeau ? Faut le vendre, voilà tout.
« marra ! », crie-t’il au bélier qui fonce cornes baissées sur le chien occupé à ramener une brebis dans le droit chemin. Le « marra » obéit, mais le vieux saisit cette occasion pour me quitter, et je le vois prendre à longues et lentes enjambées le sentier du retour vers Orus.

Il a de la peine, c'est sûr. Au fond, qui a-t-y aimé comme s'on troupeau ? Ce n’est pas sa femme, la plaintive Maria, à qui il ne parle qu'en grondant, ni ses deux filles, à qui il n’a jamais pardonné de ne pas être de solides gars qui auraient fait marcher le bien pendant que lui, le père, il se serait livré à son unique passion : l'élevage des moutons. 


La vallée de Vicdessos

Mais un jour, le père Dedieu s’anima : un jeune ménage de cultivateurs, installé depuis peu sur la commune, acheta un petit troupeau. Oh ! bien petit ! Histoire, parait-il, d'occuper la gamine Emily qui, à dix ans, se montre incapable de toute culture. Une sorte d'innocente. Mais pour garder les bêtes, il n'y a pas meilleur ! affirme sa mère.

… Un matin, une dizaine de toisons laineuses s’égrenèrent le long du sentier qui accède au plateau de la Font de Saby. 
Sidéré, le père Dedieu arrêta le sillon commencé. Sa femme, à qui il n’adressait plus la parole depuis des mois, comme si elle eût été responsable de tous les malheurs publics et de ses malheurs personnels, fut assaillie de questions aux quelles elle répondit avec empressement.
- C’est pas raisonnable d'envoyer là-haut cette petite, bougonna le vieux, elle ne sait pas les bons endroits. Faudra que j'y aille voir.

Il y alla voir le jour même. A l'heure de la sieste, sous le soleil déjà piquant, il monta, monta, avec des jambes de vingt ans. C’est qu'il venait de retrouver l'objet de sa passion : le troupeau docile épars entre les genévriers.
Rouler une cigarette auprès de l’innocente Emily en lui apprenant son métier de bergère le reposait de sa grande fatigue de laboureur.
Mais, à la vérité, il savait maintenant qu’il ne pouvait plus se passer de cette solitude sauvage, des grands vents parfumés qui la hersent sans repos et de la compagnie des bêtes, plus douce que celle des hommes.
On dirait que le troupeau est à toi ! grommelait Maria sa femme qui, le sachant près de ses intérêts, ne comprenait pas ce dévouement soudain à ceux d'autrui...

Fond du Saby au dessus d'Orus

Or, le hasard, né malin, voulut que le vieux berger fût frappé par la foudre, un jour qu’il était monté en toute hâte pour aider Emily à rassembler le troupeau : il craignait que quelques agneaux nouveau-nés se perdissent et il mourut pour les sauver. Les gens du village n'y comprirent rien, car la vérité n'était que d'ordre psychologique : au fond, rien ne nous change : dans les pires malheurs, nous gardons toutes nos lubies.

Ainsi ce berger passionné, qui aimait le troupeau plus que sa famille, peut-être à cause de la sauvage poésie qui exaltait son âme obscure, obtint du destin la mort d’un saint de vitrail : en pressant deux agneaux sur son vieux coeur…

Isabelle  SANDY


mercredi 6 juillet 2016

- Nadalette ! On l'appelait la "sorcière"


Une haute et maigre fille plus belle que jolie et plus étrange que belle, telle était la sorcière avec son teint bistré, ses beaux yeux sarrasins, sa bouche un peu lourde et volontiers silencieuse. Bien que née dans ce village  d’Ariège qui, telle une touffe d'ancolies groupe ses toits bleus sur une pente schisteuse et brillante, bien que fille d’une femme du pays, elle tenait de son père, un colporteur qui disparut après une brève idylle un caractère singulier, méfiant et taciturne.



Parce qu’elle fréquentait peu la jeunesse villageoise, parce qu’elle possédait quelques livres et qu’elle avait obtenu aux alentours quelques guérisons grâce à l’usage des plantes, on l'appelait la « sorcière ».
Elle paraissait l’ignorer. Un rêve intérieur l’obsédait et ravageait sa jeunesse; la haute fleur de bronze qu'était son corps se courbait comme une plante que son mauvais destin a fait naître au-dessus d'un abîme.

Les garçons du village qu'avait affolés sa magnifique adolescence, mais qui, repoussés avec dédain, dédaignaient à leur tour son inquiète jeunesse, disaient en riant : « Elle est amoureuse ! Serait-ce du diable ? »

Seul, l'un d'eux qui était le sonneur de l’église montrait quelque amitié à la sorcière et lui donnait son joli nom paysan de Nadalette.
Un jour de printemps, le cœur réjoui et des sourires plein ses yeux bleus se haussant au-dessus d'une haie en fleurs où froufroutaient des ailes, il appuis à Nadalette son prochain mariage.

- Tu seras de la noce, c’est entendu ! Ta mère et la mienne étaient de bonnes amies ; puis tu chantera! veux-tu ?
- Je chanterai ! promit-elle en s’éloignant.

Le naïf garçon s’étonna ; de l’éclat sombre de ses yeux aussi durs que les schiste ! mouillés par la pluie. Puis il oublia; car le bonheur lui faisait signe.

La table du festin de noce fut établie sous un hangar enguirlandé de buis. Le soleil de mai, vif et aigre comme un jeune vin, coulait à flot sur les porcelaines rustiques.

Des diamants brillaient sur le paroi des verres, au flanc des bouteilles rouge: ou jaunes. Une rumeur joyeuse s'élevait au loin, mêlée au bavardage sonore des cloches.

A pas pressés et devançant le cortège, la sorcière pénétra dans le hangar.
Se voyant seule, elle s'empara d'un verre, y versa le coutenu d'une petite fiole et acheva de le remplir avec du vin.
Au moment où elle portait le verre à ses lèvres une main saisit son bras.

- Que fais-tu ! Que fais-tu ! balbutia le sonneur.
- Tu le vois ! répliqua-t-elle, avec le premier rire éclatant qu'il lui ait entendu jeter. Je prends des forces pour mieux chanter à tes noces !
Et d’un geste obstiné elle éleva le verre.

- Je t'ai vue ! Je t'ai vue, Nadalette !
Qu’as-tu mêlé à ton vin ? Réponds, ils arrivent! Répond où je brise ton verre !

Elle sourit et murmura :

- Si tu m'as vue, si tu as deviné, si tu sais maintenant que le tourment de ma vie c’est de t'aimer... comme elle ne saura jamais t'aimer... Si tu as enfin compris ... bois avec moi ! bois avec moi !…

Veux-tu ?

Prudemment, elle s’était un peu éloignée de lui dont la main se levait, mais elle faisait insinuante et câline; ses lourdes paupières battaient sur le vertige de ses regards: on eût dit que sous son corsage noir, à la place du cœur, s’agitait un oiseau prisonnier.

Il pâlit et balbutia :

- Tu es folle ! Et comment t’aurais-je aimée ? Tu n‘es pas des nôtres…
- C’et vrai ! dit-elle simplement. Et avant que le Sonneur ait pu Intervenir, elle but son verre d'un trait.

- Je chanterai ! Soit tranquille je chanterai ! promit-elle en riant . Et tu n'oublieras plus ma chanson !

Sur la fin du repas, quelqu’un cria « Chante, Nadalette ! »
Sa gaité avait été remarquée, et de même fut remarquée la pâleur qui couvrait ses traits d'une cendre grise.




  • Si tu es malade, ne chante pas ! supplia le sonneur. Elle haussa les épaules et commença :
  • C’est le vin ! gouaillèrent quelques voix.
  • Emportez-la chez elle. Ça ira mieux demain dirent les autres.


Lé miou amie s’èn es anat,
Si bel goujat qu’é tant almabo…

Puis elle s’affaissa. 

Et les danses commencèrent autour du sonneur …



Isabelle SANDY