samedi 26 janvier 2019

Albert, le sage de Saurat.



C’est un pays où la neige pose son empreinte six mois par an, où l’été flamboyant signifie fenaisons et non baignades, où les pulsations du monde n’arrivent qu’à pas feutrés.
Cette terre, close et préservée, a marqué au fer rouge tous ceux qui se sont laissés bercer entre les flancs de ses montagnes. Elle a façonné des êtres tout d’une pièce, indomptables, irréductibles, pétris d’orgueil et de fierté, mais si humains, si proches de la nature impérieuse que leur sensibilité s’en trouve exacerbée.

Ces hommes et ces femmes, au soir de leur vie, catalysent l’essence même de ce pays de montagnes, pays où la beauté fait partie du quotidien, pays dur où nos ancêtres ont plus connu la misère que le pain quotidien.
Ces hommes et ces femmes sont les derniers témoins d’un monde qui s’achève, les derniers maillons d’une race aux valeurs non encore “ abâtardies ”.

Que leurs voix s’élèvent enfin, pour dire et témoigner avant que le silence efface leur cheminement.

Albert est un sage. Dans son regard profond se lit cette sérénité bien particulière, apanage des gens simples et solitaires qui puisent en eux-mêmes et dans la nature mille raisons d’être heureux.
Ce visage de paysan, tanné par le soleil, ridé par le temps est empreint de douceur et de quiétude mais aussi d’une force étonnante, celle de ces êtres d’une pièce, droits et purs qui ignorent les chemins de traverse, les faux-semblants, les égarements de l’envie et des bas-fonds de l’ambition.



Albert , est un humble parmi les humbles et il rayonne.

Albert n’a jamais quitté son hameau, là-haut, perché sur la montagne au-dessus de Saurat. “ Stable ”, c’est une pincée d’ardoises sur un faux-plat boisé, un nid de pierres grises où le temps a coule sans trop faire de dégâts. Ici la terre est souveraine. Tant de générations se sont succédées, lui faisant allégeance, que même le silence porte en lui ce foisonnement passé.

Rien de triste dans cette fin de règne, nul sentiment d’abandon ne vient perturber la promenade du visiteur. Le temps s’est simplement arrêté et il coule à nouveau inexorable quand Albert égrène ses souvenirs. Ce ne sont pas des fantômes qui surgissent mais la vie simplement qui reprend possession des lieux. Dans la cuisine de la maison familiale, le trépied attend la marmite noircie, le moulin à café tend son bras de métal et l’on entend déjà le crissement des grains écrasés. Les “ tripous ” suspendus à la poutre s’imprègnent de la fumée qui s’échappe de la cheminée.

Albert emplit d’autorité les verres Duralex d’un muscat liquoreux, gage de bienvenue, qu’il serait mal céans de refuser. L’homme a le sens de l’hospitalité, ce n’est pas un sauvage, ni un rustre. Il aime bien causer, de la pluie et du beau temps, de la récolte de haricots , de ses aventures désopilantes avec le voisin néo-rural, celui qui a choisi le refuge des bois, bien plus haut. Albert a de l’esprit mais nulle ironie et encore moins d’aigreur.

Pourtant, il aurait matière comme tant d’autres de ceux qui ont trimé sur les pentes ingrates de la montagne et qui, au soir de leur vie, ne sont plus que regrets.

Albert reconnaît : “ J’aurais aimé partir ailleurs, travailler le bois par exemple. Je me serais débrouille c’est sûr, sans voler je me serais bien tiré d’affaire et je n’aurais pas une retraite de misère, celle de paysan que je touche aujourd’hui. Mais je ne me plains pas. Je vis bien. Le luxe ne m’intéresse pas. Qu’est-ce que je ferais du téléphone et de la télévision ? La boîte à images elle a tué les veillées. Je ne vais plus le soir chez les uns et les autres. Ils ont tous le regard tourné vers cet écran et en fait je les gêne en parlant ! Si je suis resté c’est à cause de ma mère. Elle aurait eu trop de peine de me voir partir et abandonner le cheptel et les terres. Elle était veuve et n’avait que moi. Mes ancêtres ont commencé comme ça : paysan, alors moi j’ai fini comme ça aussi. Et puis, il y a eu la chasse. Ça c’était magnifique et c’est aussi un peu pour ce plaisir-là que ma vie s’est faite ici. ” 



Dans les années 20, la route de Cabus n’existait pas. C’est donc par des sentiers à flanc de montagne qu’Albert, le petit écolier descend à l’école. Chaussé de sabots de bois sur lesquels le grand-père a cloué une tige montante de cuir, durant les hivers rigoureux, il trace le chemin dans la neige poudreuse, l’oreille aux aguets. Et ce, afin de deviner qui, des grives ou des merles vient le narguer sur les arbres proches.

Quand le silence est trop oppressant, lui reviennent alors les récits de son pépé, ceux qui parlent des loups et de cette peur terrible qu’il a gardé au fond de lui jusques au grand âge. Ces loups qui suivent les hommes dans les chemins creux, au retour des veillées. Ces loups que l’on éloigne en tapant le bâton ferré sur les cailloux pour faire naître une gerbe d’étincelles. Ces loups qui, attirés par l’odeur du cochon que l’on tue et éviscère, ont le toupet de grimper sur le toit de chaume. Ces loups qui vivent en bande jusqu’aux abords du village et hurlent dès la nuit tombée.

Le certificat d’étude en poche, Albert, orphelin de père, “ attrape la faux ” et se collette à cette terre pour la vie. Avec 6 vaches, 5 hectares de bois et de prés qui montent haut dans la montagne, personne n’oserait se plaindre. Il y a seulement le travail de l’aube à la nuit qui dévore tout. Durant la saison d’été, Albert monte matin et soir dans les pacages les plus hauts et redescend le lait de la traite. La mère bat le beurre dans la baratte et le stocke au frais jusqu’au dimanche suivant. Ce jour-là, en effet, les paysannes de Stable vont jusqu’à Saurat, à pied, vendre dans les épiceries, leur production délicieusement parfumée. L’argent sert à acheter le café, le sucre, le tabac et c’est tout.

Les vêtements durent des années à grand renfort de pièces et si l’on va voir le tailleur pour un complet veston, c’est une fois dans la vie. Dès la pointe du jour, dans les prés alentour, retentissent les coups sourds du marteau qui s’écrasent contre la lame de la faux.

Avant la grosse chaleur, les hommes dessinent des andains dans les hautes graminées et s’arrêtent à intervalles réguliers pour redonner du mordant au fil de la lame. L’herbe, une fois séchée, est charriée sur le dos, en gros fagots, dans les granges disséminées sur le flanc de la montagne.
La grand-mère cuit la soupe dans l’âtre, un bon “azinat” avec du lard. Quand la presse est grande, l’aïeule gagne les prés ou Albert et sa mère font le foin. Elle leur apporte du pain cuit au four de la maison, une épaisse tranche de jambon et un fond de saucisson. Les Marrot tuent deux cochons pour l’année. Ils ne manquent jamais de viande salée et de charcuterie. A la grande satisfaction du grand-père qui évoque sans cesse cette faim qui dans sa jeunesse lui tordait les boyaux. Aussi, ce pain fabriqué pour quinze jours est-il mangé jusqu’au dernier quignon aussi dur soit-il. Pour l’attendrir, on le trempe dans du lait, c’est le “paparat”.



Malgré la dureté de la Vie, la carcasse de ces villageois est solide. “ Le docteur on ne le dérange pas pour une épine dans le doigt ! ”, et quand il est appelé c’est que la mort rôde. Si elle remplit son office, le cercueil est placé sur un brancard et descendu sur le dos de quatre hommes jusqu’à Saurat et ce, par tous les temps. “ C’était une vie, dit Albert aujourd’hui, où le travail commandait tout. Parfois j’étais si fatigué que j’avais envie de tout foutre en l’air. ” Mais la fatigue n’a jamais empêché de faire jeunesse. Les “drolles” du hameau descendent à Saurat danser au son de l’accordéon du Prosper et boire un coup au café. Albert qui a bricolé un vélo avec des pièces de récupération, s’échappe avec d’autres Sauratois jusqu’au Rieuprégon, dans la vallée de Massat.

La route est cahoteuse et raide aussi s’arrête-t-on pour se désaltérer à la fontaine de Guindoulé où coule une eau glacée et fort réputée. Au Village du Rieuprégon, sur le versant ouest du Col de Port, ll y a bal dans l’ancienne école. Qu est-ce qui donne tant d’ardeur à ces jeunes hommes ? Est-ce à dire que les Massatoises sont plus belles ou moins farouches que les Sauratoises ? Aux dires d’Albert il n’en est rien mais alors que motive ces gaillards pour qu’ils tirent autant sur leurs jarrets ? Mais Albert est catégorique : “ Les filles pour leur voir les cuisses, il fallait être bien copain avec elles. Mais n’empêche, des choses il s’en passait quand même ! Bien sûr, elles avaient peur de faire un gosse... et nous on ne pensait pas à se marier. C’est que la liberté ça vaut de l’or. Même encore je l’apprécie. ”

Par contre, la grande passion d’Albert c’est la chasse. Dès son plus jeune âge, le grand-père lui apprend à fabriquer des collets et à les poser sur les branches d’un sorbier pour attraper les grives. L’aïeul vend chaque oiseau 2 francs 50 à l’épicerie de Prat Communal puis ramène avec le produit de la vente du tabac à priser. Il place la précieuse poudre dans de ravissantes tabatières en écorce de bouleau ou de merisier qu’il façonne de ses propres mains. Quand le premier duvet ombre sa lèvre su supérieure, Albert se lance dans le même commerce pour payer son tabac gris.

La chasse pour le jeune paysan c’est non seulement oublier le travail de la journée mais aussi goûter à ce sentiment de liberté qui le possède, communier avec la nature dans le plaisir et non plus dans le labeur. Il monte vers les crêtes et tire le lièvre. Dans les bois, il guette le coq de bruyère. Lorsqu’il garde les vaches près des granges, en haut de la montagne, il ne quitte jamais son fusil, toujours fin prêt à abattre quelques perdreaux. Même la chasse au sanglier le trouve solitaire. Seul, dans le soir d’hiver, il se poste à l’affût et attend patiemment. Il connaît “ la combine ” : les lieux de passage, les empreintes dans la neige. Les hordes de 30 hommes et de 20 chiens qui battent la campagne pour traquer l’animal ne l’intéressent pas.

Il appelle cela la guerre. Albert ne consent à se joindre à d’autres chasseurs que pour la palombe. Les Sauratois retrouvent les Massatois à Martiole au-delà de la pique de la Journalade et ensemble, ils guettent les vols qui tels des nuages gris franchissent le col. Au soir, la musette bourrée de palombes, Albert festoie avec les copains autour d’un onctueux civet de lièvre préparé par la mère.

Si aujourd’hui, au soir de sa vie, Albert continue à faire rôtir dans la cheminée, bon nombre de brochettes de grives, c’est qu’au jour de ses 20 ans, il a décidé de planter près de la maison, un sorbier pour, a-t-il dit, “ pouvoir chasser encore dans le vieil âge même si je suis perclus de rhumatismes. ” I’heure est venue. Il la savoure, guettant les oiseaux friands de baies rouges.



Quand les vaches ont quitté définitivement l’étable, Albert le paysan a appris tout seul le travail du bois. Dans le buis ou l’aubépine, le noyer ou le pommier, il sculpte de petits objets qu’il aligne sur la cheminée de la cuisine. Quand il a bien travaillé, il descend à Saurat placer sa production pour les touristes et amateurs d’authentique. Et il roule toujours son tabac gris, assis devant le feu, le feutre du grand-père piqué d’une plume de geai, élégamment posé sur son crâne. “ Le muscat d’Andorre, ça se refuse pas, vous en reprendrez bien un peu. Après, on ira voir le jardin, si vous voulez des échalotes, ce sera avec plaisir... ” 

Albert est comme ça, le cœur sur la main et le regard bien droit. Par les temps qui courent…


D'après: MEMOIRES D’ARIEGE      
de   Nadine MASSAT  
ISBN: 2-9509010-0-X
Editions Impact & Communication
La Gazette Ariégeoise

Texte publiés dans la Gazette Ariégeoise d’octobre  1993 à décembre 1994.

mercredi 9 janvier 2019

Ce souvenir, c'est presque vivre où l'on promène son rêve.



Ce conte en patois de l'Ariège est destiné à transmettre le souvenir de nos vieilles traditions d’autrefois. Il faut être fier d'avoir hérité de tout ce que le passé avait de meilleur et de plus noble. 


CONTE EN PATOIS DE L'ARIEGE.
(suivi de la traduction en langue d'Oil).

Ma maire me bol pos douna (1) pa, que nou li ajo dounat leit.

De quino leit?
Leit de la baco. 

M'en bau trouba la baco se me bol douna leit. 
La baco me bol pos douna leit, que nou li ajo dounat herbo.

De quino herbo ?
Del prat grand. 

M'en bau trouba le prat grand se me bol douna herbo. 
Le prat grand me bol pos douna herbo, que nou li ajo dounat dail.

De quin dail ?
Del faure grand.

M'en bau trouba le faure grand se me bol douna dail.
Le faure grand me bol pos douna dail, que nou li ajo dounat sagui.

De quin sagui ?
Del porc segui. 

M'en bau trouba le porc segui se me bol douna sagui. 
Le porc segui me bol pos douna sagui, que nou li ajo dounat aglan.

De quin aglan ?
Del casse grand.

M'en bau trouba le casse grand se me bol douna aglan. 
Le casse grand me bol pos douna aglan, que nou li ajo dounat bent.

De quin bent ?
Bent de la mar. 

M'en bau trouba la mar se me bol douna bent.

La mar m'abento (2) ;
Abenti le casse ;
Le casse m'aglano
Aglani le porc ;
Le porc m'assaguino
Assaguini le faure ;
Le faure m'adailho
Adailhi le prat ;
Le prat m'azerbo
Azerbi la baco ;
La baco m'aleito
Aleiti ma maire,
Et ma maire me douno pa. 






TRADUCTION

Ma mère ne veut pas me donner du pain, que je ne lui ai donné du lait.

De quel lait? 
Du lait de la vache. 

Je m'en vais trouver la vache pour lui demander si elle veut me donner du lait.
La vache ne veut pas me donner du lait, que je ne lui ai donné de l’herbe.

De quelle herbe ? 
Du grand pré.

Je m'en vais trouver le grand pré pour lui demander s'il veut me donner de l'herbe.
Le grand pré ne veut pas me donner de l'herbe, que je ne lui ai donné un coup de faux.

De quelle faux ? 
De la faux du grand forgeron. 

Je m'en vais trouver le grand forgeron pour lui demander s'il veut me donner une faux.
Le grand forgeron ne veut pas me donner une faux, que je ne lui ai donné du saindoux.

De quel saindoux ? 
Du porc gras. 

Je m'en vais trouver le porc gras pour lui demander s'il veut me donner du saindoux.
Le porc gras ne veut pas me donner du saindoux, que je ne lui ai donné du gland.

De quel gland ? 
Du gland du grand chêne. 

Je m'en vais trouver le grand chêne pour lui demander s'il veut me donner du gland.
Le grand chêne ne veut pas me donner du gland, que je ne lui ai donné du vent.

De quel vent ? 
Du vent de la mer. 

Je m'en vais trouver la mer pour lui demander si elle veut me donner du vent.
La mer me donne du vent; je donne du vent au grand chêne; le grand chêne me donne du gland; je donne du gland au porc; le porc me donne du saindoux ; je donne du saindoux au grand forgeron ; le grand forgeron me donne une faux ; je donne un coup de faux au pré; le pré me donne de l'herbe ; je donne de l'herbe à la vache ; la vache me donne du lait ; je donne du lait à ma mère, et ma mère me donne du pain.

Louis LAFONT DE SENTENAG.

Bulletin de la Société ariegoise des sciences.
N°1 - 1882

(1) Nous écrivons douna et non donna, pos et non pas, afin de bien figurer par l'orthographe la prononciation locale.

(2) A propos de ces mots abento, aglano, assaguino. adailho, azerbo, aleito, remarquons la richesse d'expressions de notre patois et la facilité qu'il offre pour la formation des mots, tandis qu'en français, pour exprimer la même idée, on est obligé de recourir à une circonlocution.




lundi 7 janvier 2019

La petite grenouille du pont de l’Orb.



En 1860 il n'y avait ni routes goudronnées, ni camions-citernes, ni trains. Il n'y avait pas non plus ce pipeline qu'on vient de nous promettre et qui conduira prochainement et gratuitement le vin de l'Aude et de l'Hérault dans nos caves d'Ariège.

Mon roi grand-père allait le chercher là-bas.

Il partait de Saurat avec quatre carrioles traînées par des boeufs, et gagnait à longues journées les pays plats où l'air était plus clair, où les vignes développaient leurs régiments jusqu'au fond de l’horizon, et où l'on voyait de loin en loin se fâcher avec de grandes gesticulations un général qui n'était autre chose qu'un moulin à vent.



Lui, toujours économe de son bien, n'usait pas les clous de ses gros souliers sur l'interminable route. Certes, il lui arrivait de cheminer pour se dégourdir les jambes, mains aux poches, gambier au bec et fouet passé autour du cou comme une étole. Mais le plus souvent, il s’asseyait sur le porte-fainéant, espèce de siège creux fait d'un sac tendu sur deux bâtons au flanc de la voiture, entre les brancards et la roue.
Et là il somnolait au piétinement des bêtes et au roulement des grands cercles de fer écrasant sans arrêt le gravier du chemin.

Le retour exigeait une surveillance plus active. Les charrettes étaient chargées de futailles pleines qu'un cahot pouvait faire sauter hors des cales. Les boeufs raidissaient le jarret et peinaient dans les côtes. Les rouliers, suivant l’exemple du maître, se tenaient constamment aux naseaux des attelages formés par files de trois, comme des juges d'assises.

Trois jours, quatre jours, cinq jours. Tintinnaillements des grelots de bronze. La montagne natale souriait à l'horizon et envoyait au-devant de la colonne ses premières collines comme pour la réhabituer doucement à ses côtes terribles. On faisait enfin halte à Saurat pour une nuit ; on couchait dans son lit après deux semaines de paillasse aux auberges ; et, le lendemain, dès la pointe du jour, on reprenait la route vers le col.

Le col de Port n'est ni difficile, ni rébarbatif. La montagne s'y fait aimable. Elle renonce à sa haute et âpre échine pour s'abaisser et détendre soudain en une concavité douce, tel un grand chameau qui, couché, s'offre à son caravanier. Le pâturage s'y déploie, ondule, aussi nu que sur les grands sommets. L'air y est vif et puissant. La sapinière de Candail tend sur les pentes voisines un tapis de haute lice où figurent des tonsures de mites les clairières qu'y ouvrit naguère un ouragan. La fontaine de Guindoulet offre au voyageur altéré, non loin du refuge, la fraîcheur redoutable de son pernod clair. A l'est s’ouvre l'immensité verte et bleue de la vallée de Saurat ; à l'ouest, l’immensité bleue et verte de la vallée de Massat. En ces lieux d'une beauté sévère, aux lignes sobres et classiques, se baisent deux soeurs latines : le Languedoc et la Gascogne. Dans les hameaux qu'on trouve vers le couchant, immédiatement après le col, retentit un patois d’éternuements, plein d'atch et d'otch, qui rappelle qu'en ces contrées séjournèrent autrefois les Arabes.

Moulins dans le Lauragais.

Mon roi grand-père sonnait de la corne dans les cent échos de la montagne. Et les gens, reconnaissant cet appel, dévalaient vers la route par tous les sentiers, portant qui une cruche, qui un tonnelet, qui une outre pour faire la provision des jours de fête ou de dur labeur. Car sur ces lopins suspendus en escalier au flanc des monts ne pousse qu’une vigne frileuse, dont les raisins transis donnent un sang aigrelet et peu généreux. D'où le sobre usage que font les montagnards de la précieuse liqueur où se sont dissous les plus vibrants rayons de l'été des plaines; d'où le pourrou en verre au col étroit, espèce de burette d'aspect liturgique, qu'ils penchent sur leur gosier (démesurément ouvert, comme un bec de petite pie qui sollicite la becquée maternelle d’une cerise), pour un jet léger, suffisant à étancher leur soif. Dans des verres, on en boirait trop. Au compte-gouttes les breuvages sacrés ! Est-ce que saint Remi prodiguait le saint chrême en shampooings complets ou en lotions ruisselantes ?

-Bonjour, Piquemal ; tu nous apportes du soleil ?

-Oui, mes enfants. Approchez et goûtez-moi ça.

Dégustation silencieuse. Clappements de langue. Marchandages. Puis, les transvasements effectués, le vin s'en allait vers les maisons éparpillées des pentes, sur la tête des femmes, sur les épaules des hommes ou sur les reins des bourricots.
Un jour, en roulant vers Béziers avec ses charrettes chargées de futailles sonores, mon roi grand-père trouva sur un chemin du Languedoc une femme qui marchait dans la même direction, une grosse panière passée par l'anse à son bras. C'était une paysanne jeune et jolie (cela se voyait tout de suite), portant des vêtements de misère, et dont le visage, déjà ravagé, attestait de longues et dures privations.
Bientôt le pas des boeufs  eut porté le chef du convoi à la hauteur de cette fleur chétive des collines rocailleuses.

Pourrou !
-Bonjour, femme. Et où allez allez-vous, si vite ?
-A Béziers, mon bon monsieur.
-Votre panière paraît lourde.
-Que portez-vous là ?
-Tout mon bien, mon bon monsieur.
Et, d'un seul coup, ses yeux se remplirent de larmes. Elle avait du chagrin, la petite femme !
-Ah ! vous allez sans doute chercher une place là-bas ?
-Comme vous dites.
-C'est loin. Encore cinq lieues.
-Voulez-vous monter ?
-Avec plaisir, mon bon monsieur, et Dieu vous le rende.

Mon roi grand-père, cria «Ho !» à ses boeufs  descendit de son porte-fainéant et installa la femme et sa panière sur l'arrière de sa carriole ; puis il se rassit, cria «Hue !» en faisant claquer le fouet, et se rendormit au bercement de la marche.

Il ne s'inquiéta plus de la femme, que lui cachaient les grosses futailles.
Elle ne lui revint à l’esprit qu'aux portes de la ville. Passant derrière sa carriole, il ne vit plus que la panière.
-Où diable est donc passée ma cliente ?
Ses goujats n'avaient rien vu ; aussi bien était-ce lui qui fermait la marche. «Elle a dû s'arrêter un instant chez une connaissance, pensa-t-il. Attendons-la un peu, à cause de la panière. »
Cinq minutes. Dix minutes. Voilà mon roi grand-père qui commence à s'impatienter. Les mouches tracassaient les boeufs  qui faisaient luire le pavé à coups de sabots. Au bout d'une heure il s'était damné de plus de cent jurons, avait fait quatre ou cinq fusillades avec son fouet, et parcouru toutes les ruelles voisines. Un soupçon lui vint enfin ; il saisit la panière, l'ouvre et...
... Et il y avait dans cette panière, tout nu sur un lit de linges en loques, un enfantelet d'un mois qui dormait comme un ange, ses petits poings fermés ramenés sur sa poitrine, et ses gambettes recroquevillées sous son tutu. Un lardon frêle et blanc dans lequel on vit éclore deux grands yeux bleus comme le ciel, pleins d'une sainte innocence, de quiétude et presque de joie. Et le passager clandestin de mon roi grand-père se mit à réclamer sa tétée en espéranto : «Oua !oua !»


-Macaniche ! dit mon ancêtre, plus étonné que si le vin d'une de ses futailles s'était changé en lait, la gueuse l'a abandonné ! Et qu’est ce que je vais en faire, moi, de cette grenouille ?
Des femmes, sorties des maisons voisines, s'étaient rassemblées autour de la carriole et s’apitoyaient avec des exclamations pointues, des mains jointes, des penchements de tête et des regards éplorés vers le réverbère. L'une d'elles, qui justement nourrissait, prit le lardon, l'enveloppa de son tablier, et, assise sur une borne, lui donna le sein. Il s'y jeta goulûment, comme sur son bien, téta en malappris, les poings vainqueurs, l'oeil chavirant de plaisir sous sa paupière mi-close, tandis que mon roi grand-père se grattait la tête sous sa toque de poil rejetée, se croisait les bras, crachait par terre, bougonnait, et secouait son fouet comme pour s’aider à trouver une solution.

Ala fin, on lui conseilla d’aller voir le commissaire de police.

Ce fonctionnaire écouta cette histoire en fronçant les sourcils et en se lissant les favoris, fit décliner à mon roi grand-père ses nom, prénoms, âge et domicile, réfléchit, regarda son homme dans le blanc des yeux, puis dit enfin d'une voix rogue :
-Hum ! c'est chinois, cette affaire-là. Je vais prendre des renseignements sur votre compte. En attendant, vous êtes responsable de l'enfant, et vous allez commencer par l'habiller convenablement.
-L'habiller, monsieur le commissaire ? Mais je n'ai rien que mon manteau !
-Il est trop grand du double : donnez-lui-en la moitié, en attendant qu'on vérifie si vous êtes un honnête homme. Après tout, cet enfant, c'est peut-être le vôtre. N’oubliez pas que vous restez à Béziers à ma disposition jusqu'à nouvel ordre.


Le bonhomme, rouge d’indignation, se rebiffa, parla haut, cita ses connaissances influentes d'Ariège ; mais le commissaire montra les grosses dents, et force fut au maître charretier de donner la moitié de son carrick de bure.
Mais, en homme soigneux, il le décousit selon la grande couture médiane, dans l'espoir qu'on lui rendrait le pan numéro deux aux Enfants trouvés. Et puis, comme en ce temps-là il n'y avait ni téléphone ni télégraphe, encore moins de T.S.F., et que l'enquête de la police devait durer plusieurs jours, il porta le petit abandonné à la femme du faubourg, près du pont de l'Orb, qui l'avait allaité à l'arrivée. Cette femme s'en chargea pour quinze sols par semaine.
Mon roi grand-père eut donc tout le loisir de remplir ses futailles et d'aller fumer sa pipe auprès de la nourrice de son petit protégé, dont il surveillait les tétées afin d'en avoir pour son argent. Et le bonhommet, en lui faisant de ces adorables sourires d'enfant qui sont pour les coeurs endurcis de si puissants sésames, gagnait peu à peu ses secrètes bonnes grâces. On acquit enfin à Béziers la certitude que Piquemal, de Saurat, dit le Gat, était un bon sujet du roi Louis-Philippe, et la permission de repartir lui fut signifiée. L'enfant serait confié aux bonnes soeurs.

Mais, lorsque le dit Piquemal se présenta au tourniquet planté dans l'étroite ouverture où l'on abandonnait d'ordinaire les enfants maudits (on avertissait les religieuses en tirant une campanelle avant de se sauver honteusement et lâchement) la soeur tourière ne voulut pas lui rendre sa moitié de carrick.

-Nenni ! Nenni ! mon brave homme. Ils se la disputèrent âprement, en la tirant chacun vers soi comme deux canards qui ont ramassé la même feuille de salade, de sorte que l'enfant risquait l'écartèlement. Mon roi grand-père défendait son bien avec une énergie désespérée, parce qu'il redoutait les reproches que sa femme lui ferait immanquablement s'il rentrait avec un manteau aussi massacré. Tout plutôt que cela ! A la fin, il s'écria : -Lâchez-le tout, ma bonne soeur ! Lâchez-le tout ! J’emporte le drôle ! Je l'adopte ! Puisque je vous dis que je le garde, hé ! Lâchez donc ! Et puis, au fond de son coeur rude de vieux roulier, il l’aimait déjà, sa petite grenouille : une obscure tendresse, logée entre celle qu'il portait à ses propres enfants et celle qu'il accordait à ses vaillantes boeufs...
La bonne soeur dut bien le laisser aller. C'est cette année-là qu'on vit Piquemal, dit le Gat, s'arrêter deux fois par jour pour quêter du lait dans les fermes proches de la route. De lait de vache en lait de chèvre, de bouteilles mal lavées en flacons bien rincés, de rations bouillies en rations crues, l'enfantelet tint le coup , pas la moindre colique verte ; les petits malheureux ont la peau dure ; c'est l'unique et divin cadeau qu'ils ont reçu. Il dormit du sommeil du juste au creux de la panière, dans la chaleur de la bure, sur une poignée de plumes de poule.

Environs de Saurat.

Quand mon roi grand-père arriva à Saurat, sa femme fut bien étonnée du cadeau qu'il lui rapportait du pays des vignes. C'était encore le temps où avoir un bébé de plus n'était pas une catastrophe. Et elle accueillit avec une larme de pitié le petit abandonné dans le grand berceau où dormait son troisième, à peu près du même âge, et qui dut désormais se contenter d'une seule tétée. Par contre, elle se fâcha en voyant le carrick en deux morceaux, se radoucit en constatant que son prud'homme avait ménagé et sauvé le tissu, mais convint qu'en cas d'abandon d'une moitié elle lui eût fait ce que les Anglais appellent «acurtain lecture », c’est-à-dire un de ces sermons domestiques qu’il vaut mieux entendre à fenêtres et portes closes, surtout quand on a des voisins malicieux.



Et la petite grenouille du pont de l'Orb se confondit si bien avec les autres ceux d'avant cette histoire et ceux d'après, car il yen eut huit en tout -   sept, furent trouvés sous un chou, le huitième l'ayant été sur une charrette, c’était mon papa ! Justin Piquemal.

Saurat Juin 1940