mercredi 31 août 2016

Coutumes Ariégeoises. Les fiançailles au XVIII Siècle.

Les fiançailles.




Les cérémonies des noces chez les paysans de ces montagnes sont assez singulières pour que je doive en parler ici. Le lecteur y verra tout à la fois la solennité que ces bons montagnards mettent dans l'union conjugale, ainsi que la simplicité et la crédulité dont ils l'accompagnent. Au reste, ces cérémonies varient un peu d'une vallée à une autre.
Dans le Biros, lorsqu'un jeune homme a l'intention de se marier et qu'il a désigné in petto sa future, il va faire une visite aux parents de la jeune fille et se fait accompagner par un ami, portant avec lui une outre de vin, on le nomme à cause de cela et coumpagnou dera bouto, c'est-à-dire le compagnon de l'outre. On boit le vin en famille et, quelques jours après ces préliminaires indispensables, le prétendu va faire sa demande, laquelle ne lui est pas refusée puisqu'on a bu son vin. Si sa demande n'eût pas été agréée, son vin aurait été refusé.

A Moulis, le garçon va voir la fille pendant trois veillées, après quoi il envoie un ami en faire la demande. S'il allait voir la fille, sa future, au delà de trois fois, sans la faire demander en mariage, les parents s'en fâcheraient et lui interdiraient sans doute l'entrée de la maison ?


D'après un mémoire de Pierre Dardenne, faisant partie de la bibliothèque de M. le Comte Begouen.



Moeurs, Caractères, Usages de l'Ariège en 1805.

Coutumes Ariégeoises. Cérémonie du jeûne au XVIII Siècle.

Cérémonie du jeûne. 




Voici un usage qui, quoique sanctifié par la religion, me paraît néanmoins être préjudiciable à la santé des enfants. Quand ceux-ci, surtout les filles, ont atteint l'âge de 7 ou 8 ans, les parents les font jeûner, en certains lieux, trois fois la semaine , souvent, au  pain et à l’eau, et cela pendant 7 années. Chaque dimanche, ces enfants portent à la main un cierge orné de rubans et, sur la tête un joli petit pavillon très bien orné, dans lequel on a soin de mettre quatre ou cinq gâteaux pour le prêtre. Les enfants, à qui l'on a frappé l'imagination par l'appareil de la fête dont ils doivent être l'objet, supportent aisément ces longs jeûnes, mais ils n'en sont pas moins dangereux, dans un âge où la nature se développe chaque jour, et demande une nourriture abondante et souvent répétée. Je crois que le curé qui abolirait cet usage dans sa paroisse mériterait bien de l'humanité. D'autant mieux que, plus générale autrefois, cette cérémonie des jeûnes est tombée presque partout en désuétude.


D'après un mémoire de Pierre Dardenne, faisant partie de la bibliothèque de M. le Comte Begouen.



Moeurs, Caractères, Usages de l'Ariège en 1805.

mardi 30 août 2016

Coutumes Ariégeoises. Naissance et enfance au XVIII Siècle.

Naissance et enfance.



Les moeurs de nos bons montagnards, quoique un peu grossières et même quelquefois sauvages, sont généralement simples, douces et hospitalières, et même assez pures par comparaison de celles de nos villes. L'homme s'y montre généralement bon père, bon mari et souvent bon ami. La femme, bonne mère et bonne épouse. Quoique les jeunes gens des deux sexes vivent avec assez de liberté, il en résulte rarement des inconvénients, ce qui démontre leur retenue et leur sagesse.

Presque toutes les mères nourrissent leurs enfants (je parle toujours des femmes du peuple, car ici comme dans les grandes villes les dames ont mille prétextes pour se soustraire à cette loi sacrée de la nature) ; elles les allaitent jusqu'à l'âge d'un an et demi, deux ans et quelquefois jusqu'à trois.
Les femmes sont généralement très fécondes dans nos montagnes. Dans la plupart de nos vallées, il n'y a pas de sages-femmes proprement dites. Celles qui se mêlent de cet art sont de la plus grande ignorance. Néanmoins, les mères accouchent presque toujours heureusement, parce que ces matrones, malgré leur peu d'instruction ont le bon sens de laisser opérer la nature, ce qu'on ne fait pas toujours dans les villes; il est rare, dans nos montagnes, qu'une femme meure des suites de couches. Dans quelques vallées, au moment de l'accouchement, on attache les femmes par dessous les bras et on les suspend en quelque manière.

Les parents, dans le canton de Massât et ailleurs, étaient accoutumés à marier les garçons fort jeunes, et quoique la loi du 20 septembre 1792 déclare nul tout mariage contracté au-dessous de 15 ans, on trouve encore, sur quelques registres de 1796, 1797 et 1798, des gens mariés de 13 à 14 ans. Il est probable qu'aujourd'hui on attend l'âge de 15 ans. On sent combien ces mariages prématurés sont nuisibles, et à ceux qui les contractent, et à leurs descendants, et combien ils tendraient à détruire cette belle race d'hommes qui, comme je l'ai dit ailleurs, existe dans nos montagnes.
Quelle a pu être la cause de ces unions prématurées? Ce sont, sans doute, les lois sur la levée des soldats. Au moins, aujourd'hui, en est-ce le véritable motif. On sait que, partout, le paysan est attaché à ses guérets, mais cela est plus vrai encore chez les montagnards parce que la forme du sol, qui est très resserrée, la liberté dont il jouit, le peu de communication avec les étrangers frappant vivement son imagination, il se persuade aisément qu'il n'y a plus, de bonheur pour lui, s'il vient à perdre de vue le sommet élevé des monts qui dominent majestueusement sa vallée ou sa chaumière. Nonobstant cela, l'Ariège a fourni pendant la Révolution un grand nombre de bataillons, qui se sont même distingués dans nos armées et aujourd'hui les lois sur la conscription s'exécutent avec assez de facilité; mais je conviens qu'il faut souvent l'intervention de l'autorité et le secours de la gendarmerie.


Quand il naît un enfant dans un ménage, c'est une joie dans toute la famille. Les parents se rassemblent et viennent souvent de très loin. On accompagne l'enfant à l'église pour le faire baptiser, après quoi ils vont tous ensemble, hommes et femmes, au cabaret faire un repas excellent pour eux, quoique ordinairement il ne soit composé que de pain, de vin et de fromage. A Banac, le parrain paye le pain, la marraine paye le vin et le père le fromage.


D'après un mémoire de Pierre Dardenne, faisant partie de la bibliothèque de M. le Comte Begouen.



Moeurs, Caractères, Usages de l'Ariège en 1805.

vendredi 26 août 2016

- Telle est l'histoire du Pont du Diable que l'on raconte à Montoulieu ! Et vous, qu'en pensez-vous ?


Peu après jadis, bien avant maintenant, quand hier était demain et aujourd'hui encore à naître, ce matin-là, Raymond Roger Comte de Foix, se leva de fort méchante humeur. Sans doute le sanglier mangé la veille au soir, passait difficilement. Bref il fit seller son cheval favori, et partit au galop dans la montagne. Il eut tôt fait de traverser la ville et de s’engager sur la route qui borde l’Ariège, rive gauche, en remontant vers sa source. Il traversa Ferrières, puis Prayols. Peu après, lui vint la fantaisie de passer sur la rive droite. Il poussa son cheval au bord de l’eau, mais à cet endroit l’Ariège est encaissée, l’eau y est profonde, et le cheval refusa d’avancer. Furieux, le Comte fit demi-tour et rentra au château.

Immédiatement, il envoie chercher le Baron de Saint Paul, et lui commande de faire un pont sur l’Ariège, à tel endroit au-dessous de Montoulieu d’un côté, et du territoire de Saint-Antoine de l’autre. Que ce soit fait dans un mois...sinon, le Baron sera pendu haut et court, au sommet de la Tour Carrée. Aucune excuse n’est admise, tout est dit !

Le comte se retire, laissant le pauvre Baron de Saint-Paul tout désemparé. Hélas, le baron était un poète, insouciant du lendemain et dépensant dès qu’il avait quelques écus. Aussi n’avait-il rien pour engager les travaux. Et lui qui chantait toujours, devint tout triste.
Les jours se succédaient et aucune solution en vue. Il alla sur les bords de l’Ariège, à bout de force il s’écria :
« Oh ! Je traiterais même avec le diable pour me sortir de ce mauvais pas !... »       
« Tope là... » dit une voix derrière lui, et le diable lui tendit la main.       « ...Ton pont sera fait le jour fixé ! Que me donneras-tu ? »
« ...Mais. . .mais. .. » bredouilla le pauvre Baron.

« Tu n’as pas d’argent, je le sais ! D’ailleurs regarde... » et, ramassant une pierre, le diable la lança et il en sortit des pièces d’or.
« ...Ce que je veux, c’est l'âme du premier qui passera sur le pont ! »
« ...Eh bien ! Entendu !... »... dit le Baron. Et chacun s’en fut de son côté.

Michel Raluy 2016.


Mais à partir de ce moment-là, le Baron fut encore plus triste. Il avait traité avec le diable et donné vilainement l’âme du premier qui passerait sur le futur pont. Bourré de remords, il alla où vont ceux qui ont besoin de réconfort. Il partit à l’église St Volusien de Foix. Honteux de son péché, il se cacha derrière le premier pilier de droite, et se prosterna en pleurant. Le frère sacristain aperçut cette masse noire et partit trouver le Révérendissime Abbé :
« ...Mon Père, dit-il, il y a un voleur à l’église !... »
« ...un voleur ! Comment ! Allons voir... »
Il y va et s’arrête un peu avant le piler, écoute et entend les sanglots.
« ...Ce n’est pas un voleur ! C’est un homme qui souffre... » et s’avançant, il frappe sur l’épaule du Baron :
« ...Venez mon ami !... » et il l’emmène à la sacristie où il reconnaît le Baron de St-Paul. Celui-ci raconte son affaire, sa peine et confesse son péché.

Le père Abbé était très sévère, paraît-il. Ce qu’il lui dit ?
Passons, passons, ce n’est pas notre affaire, mais il dut lui passer un « savon » de première classe, et une pénitence assortie. Une fois la confession achevée, le révérend père dit quelques mots à l’oreille du Baron, et cet incorrigible étourdi en eut le sourire. Il rentra chez lui, sifflant comme un merle.

Le lendemain était le jour de l’échéance. Toute la nuit, la vallée retentit d’un bruit infernal. Un chantier terrible ! Les gens de Montoulieu n’en dormirent point. Et le matin venu, le pont bâti, le diable s’installa sur le parapet, attendant le premier client.
Aux premières lueurs de l’aube, arrive le Baron de St-Paul, drapé dans une cape noire.
Le diable ricane :
« ...Ainsi, c’est toi qui va être le premier !  »
« ...Non, non... » dit le Baron... « Le premier, celui qui est pour toi, (car il passe le premier sur le pont), le voilà ! », et ouvrant le panier caché sous son manteau, il délivre un énorme chat noir, à la queue duquel est attachée une casserole. Le chat détale à toutes pattes et traverse le pont. Furieux, le diable veut se précipiter sur le Baron quand, d’un repli du terrain, émerge la procession des moines de St Volusien, chantant des litanies des saints, avec la croix en tête et le père Abbé tenant le goupillon et aspergeant le pont d’eau bénite.
Le diable avait détalé. 

Pendant de longues années, peu de personnes osèrent s’aventurer la nuit pour traverser le pont. Celles qui le firent ne sont jamais revenues. Le diable se vengea ainsi dit-on. Depuis près de 10 siècles, plus de traces de lui. Si vous allez vous promener là-bas et que vous le rencontriez, alors, c’est que c’est vous qui l’avez amené !

Le conte est fini, je vais le replacer sous l'arbre où je l'ai trouvé et où quelqu'un viendra peut-être le rechercher.


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(« La legendo del pount del diable » tirée du livre« La Mandrette- Mémoire d’Ariège » - Ed. LACOUR/REDIVIVA) 



- La petite rose de retour du passé.


Grand-mère habite une des belles maisons bourgeoises qui bordent le ruisseau du Saleix à l’entrée du village d’Auzat. Une de ces belles maisons construite pour héberger les cadres de l’usine Pechiney installée sur la commune. Mais, début 2003, l’usine a fermé et licencié son personnel, et beaucoup de ces belles maisons sont maintenant fermées. Grand-mère y vit seule, Grand-père aujourd’hui décédé était ingénieur chez Pechiney.


La branche d'héliotrope qui devait orner la belle tapisserie ne grandissait pas sensiblement ; grand-mère était un peu paresseuse ce jour-là, et le petit chat noir assis devant elle s'en était sûrement aperçu, car le regard malicieux de ses yeux verts, émeraudes enchâssées dans du jais, ne quittait pas la main souvent immobile de la travailleuse.
- Il  est quatre heures, dit, celle-ci en se levant, je ne travaille plus.
Et de plus, ce matin, sa fille lui a téléphoné pour la prévenir qu’elle passerait lui rendre une petite visite avec ses deux petites filles à la sortie de l’école.

Elle roula soigneusement son ouvrage tandis que le minois du chat exprimait parfaitement cette idée : « La tapisserie avancera tout autant. » L'aïeule s'approcha alors d'une de ces commodes antiques, dont les tiroirs ventrus laissent échapper lorsqu'on les ouvre une légère odeur de rose et sont de vraies mines à trésors surprenants, pour les petits enfants admis à y puiser. N'étant parvenue à ouvrir un de ces énormes tiroirs qu'avec beaucoup de difficultés, grand-mère l'enleva pour découvrir l'obstacle. Au fond du meuble, sa main rencontra un petit livre un peu froissé dont les pages jaunies, la couverture pâlie attestaient le grand âge, contes populaires de l’Ariège pouvait t-on lire sur la couverture…


Dès qu'elle eut tourné les premiers feuillets, elle tressaillit songeuse tourna les yeux vers le portrait de grand-père. Le sourire bienveillant du vieillard, si beau encore sous ses cheveux blancs, semblait répondre à ses propres pensées et longtemps elle s'attarda dans cette douce contemplation. 

Ensuite elle lut avec un intérêt incompréhensible pour Minet, qui trouvait ce vieux livre bien moins beau que ceux de la bibliothèque, les aventures de la Belle au Bois dormant, celles de Peau d'Âne et tous les autres contes qui avaient charmé son enfance.
Mais le jour baissait lentement et elle allait fermer le livre quand elle trouva entre deux pages une fleur fanée, séchée depuis de longues années.


- Que je suis heureuse, dit-elle doucement, la voilà cette rose que j'ai tant cherchée, un des plus précieux souvenirs de lui.
Grand-mère alors ferma les yeux pour mieux se rappeler le merveilleux temps passé avec grand-père et tout à coup il lui sembla qu'on parlait près d'elle. La voix fine et claire qui troublait le silence de la chambre venait de la pauvre petite rose flétrie.

«  Je suis bien laide, n'est-ce-pas maintenant ? dit la rose. Te souviens-tu de ma beauté qui a passé, comme la tienne du reste, ma chère Claire, mais beaucoup plus vite ? Tu es grand-mère et dans toute ta longue vie j'ai tenu une petite place. » 

« Veux-tu savoir mon histoire ? » 
« Oui ! alors écoute ! »

« Je naquis dans le jardin où tu t'es promenée tant de fois et où tes petits enfants jouent aujourd'hui. J'étais belle alors (je puis le dire sans orgueil, je suis si vieille), mes pétales rosés s'entr'ouvraient avec grâce, retenus par un mignon corset vert, une tremblotante perle de rosée étincelait sur mon sein, ma tige gracile n'avait que de petites épines brunes qui faisaient ressortir ma fraîcheur, trois feuilles d'un vert sombre délicatement découpées me protégeaient. »
« Je n'avais jamais vu le jardinier ; et l'arrivée d'un jeune homme dans l’allée m'étonna beaucoup, mais des fleurs presque fanées et très instruites m'apprirent que c'était M. Georges, le fils du propriétaire. »
« M. Georges s'approcha de moi, me regarda attentivement, puis d'un coup sec me sépara du rosier en disant joyeusement : »
« Je n'ai jamais vu cette espèce de rose, il n'y en a du reste qu'une, elle fera très bien dans mon herbier ; puis il m’emporta. »

« A peine née je quittais le beau jardin où j'aurais tant aimé à vivre, et à ma douleur venait encore s'ajouter la crainte, car sûrement je courais un grand danger. J'ignorais ce que c'était un herbier, mais les roses mes voisines, tout en se cachant affolées sous les feuilles, pour ne pas partager mon sort, m'avaient crié que c'était le plus effroyable instrument de supplice, que mon ravisseur, jeune ingénieur comme je le sus plus tard et féru de botanique, avait déjà été le bourreau de fleurs nombreuses dont on avait connu les souffrances grâce aux racontars d'un moineau qui avait volé sur les fenêtres du terrible M. Georges. »


« Au bout de quelques instants je sentis un certain bien-être, on venait de me placer dans un vase de cristal plein d'eau fraîche. J'étais sur une table couverte de livres dans une chambre simplement meublée. 

Le jeune homme lisait et paraissait m'avoir oubliée ; je commençais à me rassurer quand on frappa à la porte.
- Entrez ! cria-t-il avec un peu de mauvaise humeur.
Marie la domestique pénétra dans la chambre.
- C'est vous, Marie, que désirez-vous ?
- Monsieur Georges, n'est-ce pas vous qui avez cueilli une rose presque blanche dans l’allée ? Celle-ci, tenez, ajouta Marie à cette demande un peu brusque et en me désignant.
- Puisqu'elle est ici, ce ne peut être que moi ; quel inconvénient voyez-vous à ce que je cueille les fleurs qui me plaisent ?
- Aucun, monsieur, mais Mlle Claire l'avait vue ce matin en rendant visite à votre soeur et désirait la mettre dans ses cheveux pour le bal de la Saint-Anne . Elle m'envoie vous la demander.
- Je ne puis la lui donner, cette fleur est rare, je tiens à la conserver,  l’amie de ma soeur en prendra une autre.
- Mais, monsieur, toutes les autres sont rouges, et comme la demoiselle est blonde elle ne peut les mettre.
- A ce qu’on dit, elle est si jolie que tout doit être bien sur elle ; du reste elle peut choisir une autre fleur qu'une rose.
- Mais, monsieur...
- C'est assez discuté pour une telle babiole, je ne cherche pas à contrarier Mademoiselle Claire, mais je ne peux sacrifier une rose que je ne connais pas, pour un caprice. Expliquez-lui que c'est impossible.
Marie sortit en murmurant.

Alors, perdant tout espoir d'échapper à l'herbier, je détestai celui qui tuait les roses et faisait pleurer les jeunes filles, car certainement cette jolie Mademoiselle Claire (il avait dit qu'elle était jolie) allait beaucoup pleurer.
Je dois avouer aujourd'hui en toute sincérité, que la douleur de la jolie Claire me touchait, que j'étais tout simplement triste et irritée de rester dans cette chambre silencieuse, d'y mourir pour le plaisir d’un Botaniste amateur, quand j'aurais pu me faire admirer sur la tête d'une belle danseuse au bal de la fête du village.


Je passai une nuit pleine d'angoisse, craignant à tout instant de me sentir arracher un à un mes pétales si délicieusement rosés.
Le jour vint enfin, M. Georges se remit à travailler. Quel ne fut pas mon étonnement en voyant Marie si mal accueillie la veille entrer précipitamment sans frapper.
- Monsieur, dit-elle vivement, venez, votre soeur vous fait dire que son amie Claire est malade, elle a sans doute eu froid en entrant hier et depuis elle a la fièvre.
Georges pâlit et sortit immédiatement rejoindre sa soeur en posant à Marie de nombreuses questions sur l'état de la malade, j'en conclus qu'il était moins mauvais que je l'avais supposé.

Quand il revint, il paraissait préoccupé.
- La rose, la rose, dit-il tout haut, pourquoi répète-t-elle toujours ces mots dans son délire ?
Puis après un moment de réflexion :
- J'avais oublié ce détail. Pauvre enfant, elle a dû être bien contrariée, j'ai été souverainement ridicule ; jamais elle ne m'aurait rien refusé aussi brutalement. Mais cette rose est peut-être fanée.
Non, je n'étais pas fanée, mais plus ouverte encore que la veille, je lui paru plus belle encore. Il me prit et m'emporta. Comme j'étais heureuse d'échapper à l'herbier et de faire plaisir à la pauvre Claire ; puis, comme toutes les jeunes roses, j'étais très curieuse et désirais vivement la voir.
Elle me sembla bien plus jolie que je ne l'avais espéré, l’amie de la soeur de M. Georges, et je compris combien une fleur devait être fière d'orner ses beaux cheveux blonds.


- Clairette, dit le jeune homme en souriant, la voici cette rose, voulez-vous me pardonner ma sottise ?
- Je vous pardonne, méchant, mais avez-vous réellement l'héroïsme de sacrifier les intérêts de la science à un caprice ?
- J'arriverai certainement à trouver une autre rose semblable, et si je n'y parviens pas ce sera la juste punition d'avoir fait pleurer vos beaux yeux.
- J'accepte alors et je vous remercie.
Claire guérit rapidement et me mit dans le livre de contes que le M. Georges lui avait offert pour se faire pardonner, lorsque je fus un peu fanée. Je m'y desséchai, heureuse d'avoir contribué à faire plaisir à une créature aussi bonne que la jeune fille pour qui je n'ai cessé d'être un précieux souvenir.

Les années passèrent, Claire est devenue la femme de M. Georges, me regarda souvent en souriant. Un jour des larmes tombèrent sur moi tandis que je tremblais dans ses mains blanches, le compagnon de toute sa vie, cet homme
à qui j'avais donné mon estime après en avoir été tant effrayée, venait de mourir. Puis les visages roses des petits-enfants rappelèrent à l'aïeule le visage souriant du cher disparu, et de nouveau elle me revit avec joie.
Un domestique maladroit me fit tomber derrière ce meuble et c'est par pur hasard que...
A ce moment grand-mère, la jolie Claire de l'histoire racontée par la rose, s'éveilla. Un rayon de soleil entra par la fenêtre du jardin éclaira portrait de grand-père, celui-ci avait toujours son doux sourire, il avait sans doute entendu ; frêle souvenir du passé, la rose semblait sur le livre fané un papillon endormi. 


Grand-mère allait reprendre ses réflexions, mais des cris joyeux se firent entendre dans l’antichambre il était déjà 5 heures et les enfants arrivaient de l’école, la porte s'ouvrit violemment, deux blondes fillettes, tombèrent dans les bras de l'aïeule qui cru sentir s'effeuiller sur elle un bouquet de roses, fraîches comme celle offerte jadis à la mignonne Clairette.


Grand-mère regarda par la fenêtre l’allée qui conduit à l’escalier de la maison, après la grille d’entrée sur la droite, le rosier blanc est toujours là couvert de fleurs, les descendantes de la jolie rose offert par George à la jolie Claire.

lundi 22 août 2016

- Contes et Chroniques du Sabarthès. Un Conte de Noel, moitié neige, moitié farine.


C’était une belle et riche plaine où les moissons frémissaient de plaisir en juin, et qui se couvrait parfois de neige en hiver. Je ne vous parle pas de lundi dernier, car à cette époque, la nourrice de mon trisaïeul n’avait, pas plus de lait qu’une pomme d’escalier.

UN PAYS TRANQUILLE 



Quand il n’y avait pas de guerres civiles dans le pays et lorsque les gens ne se fichaient pas des coups d’arquebuse dans le tiroir; quand les soldats étrangers ne brûlaient pas les fermes et lorsque les autorités ne pendaient pas les trois-quarts du peuple pour effrayer le restant, la contrée était assez tranquille. Lorsque des chenilles grosses comme le pouce ne dévastaient pas les jardins, lorsqu’il ne tombait pas de la grêle comme des œufs de pigeon, ou, quand la sécheresse ne faisait pas, dans le sol, des crevasses où vous eussiez mis le pied jusqu’aux  aisselles, lorsque les pluies ruisselant à verse, ne déménageaient par les champs vers la mer, où quand des criquets pareils à des langoustes ne suçaient pas la terre jusqu’à l’os, les récoltes étaient passables et chacun pouvait se flanquer des cataplasmes de millas dans le gésier. Car le millas, ou bouillie de maïs, était la nourriture préférée des croquants.

Les blés d’alors ne produisaient que peu de grains, très sec et très bons, mais tellement barbus qu’un épi traversait facilement un sac, de part en part. Cependant, les gentilshommes se distinguaient du peuple par l’épaisseur et la consistance de leur millas auquel ils ajoutaient, de façon naturelle, force civet de lièvre, tripes aux concombres, soupes à la graisse d'oie fine et ragoûts enfarinés de pomme de terre au mouton…
Car, noblesse oblige, vous le savez, et il faut avoir l’estomac profond et les mains à la retourne pour être gentleman.



Cette année, les cabosses de mais, ou épis, atteignirent la grosseur de belles aubergines. Il avait tant plu que les bœufs vautrés dans l'herbe, gagnèrent un pan au garrot. Les vaches eurent tant de lait qu'on n'arrêtait pas de faire des fromages On entendait partout le bruit grêle des grains dans les entonnoirs quand on gavait les oies. Elles devinrent si opulentes qu'avec la seule graisse du bec, vous eussiez fricasser un sac de parmentières. Les foies furent si gros, si onctueux et si tremblants dans les assiettes, que les marmots et les vieillards bavaient devant comme chevaux fourbus. Le roi de ce pays gagna cinquante livres ; le tailleur de la Cour ne chômait pas de lui élargir les chausses. Quant à la reine, qui était d'une complexion flatulente, elle devint si prompte à se débonder que les dames d'honneur faisaient toujours suivre le pot partout, sauf à l'église. Dieu nous sauve tous !

VOICI NOEL

Aussi, les récoltes ayant été rentrées depuis longtemps, lorsque les nuées arrivèrent, le Roi dit : « Voici de la bruine…» et tous jusqu'au plus vilain pouilleux, répétèrent « Voici de la bruine…» Puis, quand la pluie tomba, durant trois semaines  le Roi haussa les épaules et fit, d'un ton méprisant :  «  ce… ce… cette… pluie ! » Et tous, exagérant le jemenfichisme du chef de l’Etat, haussèrent les épaules et firent «  Ce… ce… cette… pluie ! » , entre les dents . Enfin, lorsque les premiers froids survinrent, le monarque fit « Brr !… » et ajouta : « Bah » en allongeant ses pantoufles vers le feu. Et tous ses sujets, après avoir fait « brr ! brr ! « comme s’ils appelaient des brebis, ajoutaient  « bah ! » d'un air moqueur. Car ils pouvaient tenir le coup jusqu'à la belle saison. Les plus pauvres avaient du bois, du vin, du mais, et en guise de petit salé, confit ou jambon, deux ou trois douzaines de sardines de baril, suspendues au grenier par les nageoires caudales.



Vers la Saint-Grégoire - Dieu nous reçoive chez lui ! le ciel devint fuligineux. La terre était gelée. De petits oiseaux misérables, réfugiés dans les buissons noirs, appelaient le soleil avec tristesse. La vent souffla du nord-est et amena sur la contrée l'air sonnant et dur de Scythie. Il fit un froid d'un pan deux pouces, ainsi qu’annonça la météo, en l'espèce, le jardinier du Roi  Car, à cette époque où le thermomètre était inconnu ou presque, on mesurait l’inclémence du temps à l’épaisseur de terre glacée dans les guérets. Enfin les premiers flocons voltigèrent . Puis, on crut  une éclaircie possible ; mais les nuages s'étant amoncelés de nouveau, il fit très sombre et la neige chut, si grosse et si pressée qu'on ne voyait plus la frontière de l’Etat... J'ai oublié de vous dire que le royaume avait la superficie d'une commune rurale. Le palais n’était qu’une chaumière à l’extrémité du bourg. Le prévôt des marchands vendait des cacahuètes. Le grand-maréchal  n'avait qu'une botte au pied droit et une musette à champignons, en bandoulière. Le syndic des bourgeois portait des chausses rapiécées de vieux cuir et le Régent de l'Université lisait aussi difficilement avec des lunettes qu’à l'oeil nu. Enfin, le primat d’Huluberlie n'était qu'un vieux curé gourmand qui sait assez de latin pour dire la messe à moitié.



Il neigea donc. Et il neigea trois jours, de sorte qu’à la veille de Noël, on enfonçait à mi-jambe. Le grand maréchal faisait des passages à la pelle et chacun portait du maïs à moudre à Crustudru, la coutume étant de réveillonner au millas. Le tour de Crustudru s’élevait à trois jets de salive du palais et c’est là que Crustudru, riche veuf et avaricieux  livrait au vent glacé, les ailes de son moulin. Le meunier, bas sur pattes, le derrière près de terre et le ventre enflé de soupes, avait un front haut d'un ponce et un énorme sourire lippu. Cette année-là, voyant tant de poudre blanche sur le sol, il eut l’idée de donner en échange du grain reçu, moitié neige et moitié farine, ce qui doublerait son revenu.

« Moitié, moitié ! » grognait-il dans son moulin. Avec le froid qu’il fait, la neige ne dégèlera pas dans les sacs. Et la neige, farine des Anges est propre à éloigner les Charançons.
Vous voyez tout de suite que l'intelligence de Crustudru ne l'empêchait pas de dormir !

MARMITOU

Eh bien, ce qui est curieux et fait l’admiration des historiens d’Huluberlie, c'est que personne, sauf Marmitou, ne découvrit l’astuce du meunier. Les gens, chargés de sacs, s’en revenaient du moulin, portant moitié neige, moitié farine, et s'ils sentaient quelque mouillure  dans leur dos, ils faisaient « Brr ! Brr ! » et puis « Bah !… » car ils songeaient à quelque hareng bien gras, pendu en leur grenier. Marmitou , morveux de huit ans qui venait de troquer une punière de maïs, vit bien qu’on lui donnait moitié neige en échange. Et il conta la chose à sa grand-mère avec qui il vivait. La Vieille passait tout l’hiver dans son grabat, sous l’édredon rouge, à regarder les reflets du feu au plafond.
Ha ! fit-elle. Notre fortune est faite, Marmitou ! il faut prévenir le Roi car il aime le millas fort épais …
Malheureusement , Marmitou à qui l'on ne parlait pas souvent s’exprimait fort mal, avec cinq ou six défauts de langue.
« Tu lui diras . « Sire, tu es trahi ! »... Tu sauras ? Répète : Sire…
- Tire ! dit Marmitou.
- Non, Sire !
- Tire ! répéta Marmitou.
«  Hélas il n’arrivera jamais à cela, soupira la vieille. Tournons la chose autrement, Monseigneur vous êtes en danger »,  répète voir ?…
- Mon cueilleur, vous êtes vendangé ! dit Marmitou.
- Hé, non ! Entends-bien : « Monseigneur, vous êtes en danger » !
- Rond Seigneur, vous êtes arrangé !
« Diable, fit la vieille. Comment ferons-nous ? Marmitou, Sais-tu dire : millas ?
- Millas ! répéta Marmitou, en se léchant les lèvres.
- Eh bien, tu diras au Prince « ton millas sera clair, ce soir ! » Dis ?
- Ton millas sera clair... suçoir !…
Enfin, Marmitou sut la leçon et courut Chez le Roi.




Quand il eût ouï le gamin, le potentat entra dans une colère épouvantable :
- La vérité sort de la bouche des enfants ! cria-t-il à la Reine. Vous savez, Madame, si j’aime le millas fort épais !… Par le sang de Pilat ! si après la messe de Minuit, je n'ai pas de bon Millas, je …
Il ne savait pas ce qu’il ferait d'horrible en la conjoncture.
- Je... je, bavait-il, j’abdique ! hurla-t-il enfin.
J’abdique en faveur de ce petit drôle, et jamais votre fils ne portera la couronne d’Huluberlie !
Ce disant, il ôta sa couronne de carton bitumé et la posa sur la grande poubelle du château. 
   
LA MESSE DE MINUIT

Dès que le curé sonna le dernier coup, vous auriez vu les gens sortir des maisons et trotter à pas étouffés dans la neige. Les femmes portaient de lourds fichus et les hommes, des Capuchons. Les étoiles de Judée brillaient si clair dans le ciel transparent, que leur lumière ajoutée bleuissait la neige durcie. Les fidèles venaient de toutes les rues ; il se croisaient aux carrefours ; ils se reconnaissaient quand ils s’abordaient et ils échangeait de joyeux propos qui résonnaient... Cependant, - Dieu soit béni dans ses demeures éternelles - chacun d’eux parlant de la pure gaieté du mystère, songeait surtout au millas traditionnel.
L'Église cathédrale d'Huluberlie fut bientôt pleine. Manants, vilains et pouilleux prenaient place sur des bancs de bois dur à dossier si raide que l'on s’y sentait rejeté en avant comme pour tomber à genoux sur les dalles ; tandis que bourgeois, chevaliers, âniers et dignitaires avaient des sièges rembourrés, s’agenouillaient sur des coussins et s’appuyaient à des accoudoirs : car il est visible que, si le Seigneur les fait riches, c’est qu’il veut épargner toute peine à leur complexion délicate.

Les hommes qui venaient de loin avec des sabots, se tenaient massés debout à la tribune et, parmi eux, Crustudru édifiait tout le monde par sa pitié. Les mains jointes sur la partie la plus proéminente de son ventre à millas, la tête baissée sur la poitrine, le meunier demandât sans doute pardon à Dieu. Et, pourtant, enragé d’avoir raison, comme un vrai pêcheur endurci, il marmonnait parfois, d'un air convaincu en branlant le chef « Moitié, moitié, moitié neige, moitié farine ! » de sorte que ses voisins immédiats l’ayant ouï à plusieurs reprises, se disaient : « Le tic-tac du moulin bat encore dans la cervelle du pauvre diable. Vous verrez qu’il sera trop intelligent pour le pays et qu'on l’enverra à Braqueville ».



Vaucanson, à cette évoque, avait déjà fait école ; les automates étaient à la mode et le Curé ayant édifié une crèche, on y voyait l'âne et le boeuf brouter la paille, tandis que la Sainte-Vierge hochait la tête sur l’enfant divin. Et le misérable Crustudru, à chaque mouvement de Marie, se croyait désigné à la réprobation universelle, enfilait un Pater et un avé, et ajoutait après chaque prière :
« Pourtant, moitié-moitié ! Moitié-neige, moitié-farine ! »
Car, si l'unité dans la matière est le signe de l’excellence, le partage par moitiés n'est-il pas le symbole de la justice ?
Quand il passa devant la crèche, le roi daigna sourire à l’enfant jésus et tous les visages s’éclairèrent parmi les grands du palais. Lorsqu'il furent assis aux places d'honneur, l'office commença dans un bruit d'orgues. Les chantres rugissaient comme de colère d’être à jeun, mais le curé officiait avec une réelle ferveur, car - bien qu'il aimât  beaucoup le millas - il n'en demeurait pas moins bon chrétien, Dieu veuille nous redonner ces temps de foi et nous faire vivre un millenium d’alliance et de bonheur avec lui !

MARMITOU MINISTRE

Cependant, la servante, la fille ou la femme qui était demeurée au logis pour préparer le repas, travaillait à la bouillie de maïs. On met le chaudron plein d’eau sur le feu et, quand il commence à chanter, on verse la farine doucement par poignées, de la main gauche, tandis que de la droite, on remue sans cesse avec un bâton appelé « bistorel ». Et, à mesure que la bouillie prend de la consistance, il est plus pénible de la tourner, les femmes accroupies sur la chaise, le corps en avant, les genoux protégés du feu par un moellon, ahanent sous le manteau de la cheminée... Mais cette fois, la pâte restait claire. La neige dont la farine était mêlée, refroidissait le tout et faisait monter l’eau du chaudron.
La Reine, elle-mêne, ne put arriver à bout d’épaissir la bouillie et quand elle la versa d'un coup sur la table recouverte d'un linge blanc, elle s'étale: tant et si bien qu'elle déborde et coula partout, Il n'en resta  qu’une mince couche : le millas royal n'était pas plus épais qu'un parchemin de noblesse.


- J’abdique » , cria le Roi, qui revenait de la messe.
Il ôta sa couronne. Il voulait la déposer; dans un seau à ordures. Le Maréchal de la Cour lui retint respectueusement le bras. La Reine et le Dauphin se jetèrent à ses genoux. L’intendant général des haricots lui démontra que l’abdication entraînerait ipso-facto, l'extinction du droit au cassoulet hebdomadaire, le mardi.
Alors, le Monarque hésita. Il consentit à reprendre la couronne, mais voulant rendre justice à la clairvoyance de Marmitou, il le nomma Intendant des millas royaux.

Le jeune garçon et sa mère-grand furent désormais heureux. Quant à Crustudru, moitié-moitié, il fut scié en deux, en effigie, entre deux planches, par ordre du Roi, et puis on l’envoya finir ses jours où il voudrait pourvu que ce fût hors d’Hurluberlie.


Henri Sabarthez.
Contes et Chroniques.