samedi 30 juin 2018

La chèvre, le tailleur et ses trois fils.



     Il était une fois, un pauvre tailleur qui n’avait pour toute fortune qu’une chèvre. Mais cette chèvre était la plus belle de tout le pays, avec sa barbiche, ses cornes hautes et ses fins sabots. Et bonne laitière! De son pis gonflé jaillissaient des torrents de lait, assez abondants pour remplir pots et marmites. Seulement, cette chèvre merveilleuse était en même temps la plus méchante des chèvres. Il ne fallait pas la manquer, car elle avait un très mauvais caractère et plus d’un tour dans son sac. Les fils du tailleur en firent cruellement l’expérience.

     Quand l’ainé fut en âge, son père lui confia le soin de mener paître la chèvre. Ce qui se passa tout le long du jour, nul ne le sut jamais. Mais, au soir, quand la chèvre et le chevrier rentrèrent à la maison le tailleur demanda à la chèvre :

— Crabo es sadouro per empléna toupis èoulos. (Chèvre es tu rassasiée pour emplir pots et marmites.)
— Nani, soun pos sadouro per empléna toupis è oulos. (Non ! je ne suis pas rassasiée pour emplir pots et marmites.)

     Le tailleur essaya en vain de traire la chèvre. Pas une goutte de lait ne sortit de ses mamelles contractées. Alors, le tailleur, courroucé, chassa son fils aîné de la maison et le lança dans le vaste monde.

     Quand le cadet fut en âge, son père lui confia la maligne chèvre, après maintes et maintes recommandations. Peine perdue ! La chèvre et le chevrier rentrèrent à la nuit, et à la question :

« Cabro es sadouro per empléna toupis èoulos. »

La méchante répondit :

— Nani, soun pos sadouro per empléna toupis è oulos. .

     Et le tailleur chassa son second fils, comme il avait chassé le premier.

     Enfin, vint le tour du troisième. Il n’était pas fier de la mission qui lui était confiée, il se méfiait de la maudite chèvre et il se promit bien que les choses se passeraient autrement que les deux précédentes fois et qu’il veillerait ! Quand le soir tomba la chèvre et le chevrier rentrèrent au gîte et le tailleur demanda :

— Crabo es sadouro per empléna toupis è oulos.

La chèvre répondit :

— Nani, soun pos sadouro per empléna toupis e oulos.

     Le tailleur, la mort dans l’âme, chassa son troisième et dernier enfant.

     Après bien des aventures malheureuses l’aîné était entré en apprentissage chez un menuisier. L’apprentissage terminé, le maître dit à son apprenti :

— Je ne te paie pas les années que tu as passées chez moi, je te donne cette table, et quand tu diras :
«Table, couvre-toi !» la table se couvrira de tout ce qu’il y a de meilleur parmi les choses que tu aimes le mieux.»

     Le jeune homme s’en fut tout heureux, emportant avec lui le précieux guéridon. Il arriva un soir dans une auberge dont l’aubergiste n’avait pas très bon air, et il demanda une chambre. L’aubergiste fut très étonné que son hôte ne demandât pas à souper, et comme il lui en fit la remarque, celui-ci répondit: « Non, merci, j’ai ce qu’il faut, je n’ai besoin que d’une chambre.» L’aubergiste, intrigué, monta à son tour et par le trou de la serrure put voir le jeune homme attablé devant la table couverte de mets succulents qu’il dégustait avec bon appétit. Il y avait un poulet rôti, de la dinde farcie, des champignons, du pâté de foie gras, de la crème au chocolat avec des gâteaux, des petits fours, le tout arrosé des meilleurs crus de Bourgogne et de Bordeaux, pour finir par du Champagne. Notre homme n’en revenait pas ! 
     Quand il crut le jeune homme endormi il pénétra dans la chambre, changea le guéridon miraculeux qu’il remplaça par un autre identique et s’en retourna à pas de loup. 
     Le lendemain, le jeune homme arrivait chez son père. Celui-ci qui avait reconnu la malice de la méchante chèvre, accueillit son fils à bras ouverts. Le fils, tout joyeux, dit à son père . « Père, je n’ai pas gagné d’argent, mais j’ai beaucoup mieux ! Convoque tous nos parents pour ce soir, je veux les régaler.» Le père passa toute la journée à battre le pays pour rassembler tous les parents, et quand le soir arriva, la maison était pleine. Alors le fils cria : « Table, couvre-toi. » La table resta table et aucun plat ne vint se poser dessus. Une seconde fois puis une troisième, puis encore et encore, le fils eut beau crier «Table couvre-toi.» Rien ne vint.
      
     Les invités, en maugréant, s’en retournèrent chez eux et le fils, tout penaud, se jura bien qu’il saurait qui avait pris sa table merveilleuse.

     Quand le second fils, qui était entré chez un meunier, eut terminé son apprentissage, le meunier lui dit : «Je ne veux point te donner d’argent pour les années que tu as passées chez moi. Mais je te donne cet âne qui vaut un trésor. Quand tu diras : «Brick, le Brick», l’âne, au lieu de crottes, fera des louis d’or.» 
     Ils arrivèrent un soir dans l’auberge où le fils aîné s’était fait voler la table précieuse; mais, cette fois, le jeune homme mangea et but à table d’hôte et fit une telle dépense que l’aubergiste se demandait avec inquiétude s’il serait payé. 
     A l’heure du règlement de compte le jeune meunier s’en fut à l’écurie, demanda un drap blanc qu’il étendit derrière son âne et prononça les paroles magiques: «Brick, le Brick.» La formule n’était pas terminée que l’âne, soulevant la queue, lâcha une pluie d’or. L’aubergiste fut payé largement. Son inquiétude l’avait conduit à la porte de l’écurie et il avait, par le trou de la serrure, assisté à toute la scène. 
     Dans la nuit, alors que tout le monde dormait, il changea l’âne, le remplaça par un, en tous points semblable, et le lendemain le meunier et son âne partirent pour la dernière étape du voyage. Ils arrivèrent chez le tailleur qui eut beaucoup de joie à revoir son fils. «Père, je suis riche, capable d’enrichir tous nos parents. Faites-les rassembler.» 
     Mais le père qui craignait qu’on ne joue aux parents, sans le vouloir, le mauvais tour qu’on leur avait joué une première fois, demanda à voir les prouesses de l’âne magicien. On se réunit autour de l’âne, l’apprenti meunier étendit un drap blanc, et lentement dit : «Brick, le Brick.» Mais aucune pièce d’or ne tinta sur le sol. Le jeune homme renouvela son exhortation, mais il eut beau prier, supplier l’âne, il n’obtint rien que des crottes. Alors il approcha de plus près de l’animal et il s’aperçut que son âne avait été changé. Il comprit qu’il avait été volé par le maudit aubergiste et la colère s’amassa dans son cœur, comme dans celui de son frère aîné.

     A quelque temps de là, dans la maison du tailleur on fêtait le retour du troisième et dernier fils qui venait de rentrer, son apprentissage de tourneur terminé. Les deux aînés racontèrent leur mésaventure. 
Alors leur plus jeune frère s’écria : «C’est moi qui vous vengerai. Vous voyez ce sac dont je ne me sépare jamais. Il ne renferme rien qu’un gourdin que mon patron m’a donné pour paiement de mes années d’apprentissage.» Le lendemain il partit après s’être fait indiquer l’auberge et le mauvais aubergiste. Il arriva à l’heure du repas et se fit servir les plats les plus fins et les plus délicats: Quand l’aubergiste vint en personne pour se faire régler l’addition, le jeune homme cria : «Gourdin, sors du sac.» Et le bâton entra en danse et tapa sur la tête, sur le dos de l’aubergiste qui criait :

— Aie, aie, ayez pitié de moi !

— Je n’aurai pitié que quand vous m’aurez rendu la table que vous avez volée à mon aîné, et l’âne que vous avez volé à mon cadet.

     L’aubergiste ne voulait rien entendre, mais les coups pleuvaient si drus, il était si moulu que bientôt il cria : 
     «Je te les rends.» 

     Et le dernier fils du tailleur revint chez son père, portant la table, le goundin, et suivi par l’âne. On fit assembler les parents qui ne vinrent pas avec grand enthousiasme, mais qui s’en retournèrent bien contents; les poches pleines d’or et après un magnifique festin qui avait duré trois jours et trois nuits.


Histoire & Récits du pays Occitan.

M. Mir et F. Delampe. 1948


Ah oui la chêvre ? Ben le conte n’en dit pas plus !







vendredi 29 juin 2018

La Signora de Baga.


Sur une légende ariégeoise.

     Ma mère, née en 1869 à Balaguères (Ariège), où son père était forgeur dans une forge à la catalane, me racontait que, dans sa jeunesse, des collègues de son père venaient passer la soirée chez lui et que, tout en parlant, on mangeait des noix et du pain.
     Parfois l'un des forgeurs racontait aux enfants l’histoire d’une princesse de Baga à laquelle sa gourmandise dispendieuse avait tout fait perdre. Chassée de ses états et traînant la misère, elle avait découvert avec étonnement que des nourritures simples pouvaient être excellentes, notamment le pain et les noix, ce qui lui faisait dire — et ici ma mère rapportait les paroles textuelles du conteur: « Se io aviai sabut que la snoces eran bonus am de pan, seriai encara princessa de Baga » (l).

     Mon grand-père ayant travaillé dans diverses forges de l’Ariège, à Engomer, à Château-Verdun, à Niaux, dans d’autres peut-être, je ne sais dans lequel de ces villages se racontait l'histoire ci-dessous.

Paul Mesplé.

(l) Si j'avais su que les noix étaient bonnes avec du pain, je serais encore princesse de Baga.


LA SIGNORA DE BAGA.

ll y avait autrefois, en pays ariégeois, une châtelaine très belle et très riche. Elle était venue de l’autre côté des monts, du pays d’Aragon, et quand le vent soufflait du sud, la nostalgie de sa race, de sa famille, de son domaine, lui emplissait le cœur. Pour se consoler elle avait bien la prière, mais elle préférait un bon plat, car elle était d’une gourmandise, d’une gourmandise dont on parlait partout. Pensez donc! Elle n’aurait voulu se nourrir que de la moelle des os de brebis noires. Personne ne comprenait rien à ces goûts extraordinaires, mais son mari, qui l’aimait, faisait chercher dans tout le pays les brebis noires, qu’il faisait abattre, pour donner contentement à sa femme. Des brebis noires, il n’y en a pas beaucoup ; on en chercha dans tous les troupeaux, dans toutes les bergeries, dans tous les parcs, là-haut, sur la montagne; près des «orrys». Et puis, comme la race disparaissait, on chercha plus loin, tout le long de la chaîne pyrénéenne, à l’est, à l’ouest ; on les chercha dans les pays-bas. Et un jour vint où on ne trouva plus de brebis noires. La signera de Baga languissait, s’étiolait. L’escarcelle de son mari était vide. On se résolut à vendre le château, et les deux châtelains s’en allèrent modestement vivre dans l’habitation d’un manant.
Celui-ci, qui était intelligent, et qui aimait sa terre bien qu’elle ne fut pas à lui, avait acheté, un jour de foire, des noix qu’il avait trouvées fort bonnes et il en avait mis plusieurs en terre, il y avait déjà plusieurs années de ça. Les noyers étaient hauts et forts, et les récoltes de noix abondantes. Or c’était précisément à la saison des noix que la signora de Baga était venue se réfugier dans l’humble demeure du manant. Elle était triste, ne voulait plus manger. Un soir, le manant lui apporte un sac de noix et un gros pain tout chaud que sa femme venait de tirer du four.

— Qu’est cela, dit, d’un air dolent, la châtelaine déchue ?
— Des noix et du pain chaud !
— Des noix ! je n’ai jamais entendu ce nom.

Voilà le nom et la chose, dit le paysan. Goûtez, Madame, et vous m’en direz des nouvelles. Mais la signora de Baga était trop indolente pour faire le moindre geste. Le manant cassa les noix, le signora de Baga les éplucha, et la signora les mangea, en mordant dans une tranche de pain frais. Elle trouva le mets excellent et déclara que désormais elle ne se laisserait pas mourir de faim, qu’elle avait retrouvé de quoi satisfaire sa gourmandise. Alors le manant dit à son seigneur; 
— Si la signera de Baga anaho sabé que laï nouzes an le pa eron tan bounos siro toutjoun signera de Baga. 

(Si la signora de Baga avait su que les noix et le pain étaient aussi bons, elle serait toujours signora de Baga).



jeudi 28 juin 2018

La femme qui a perdu sa langue. N/F



     Le curé d’Agréou venait de finir sa messe, lorsqu’il vit venir à lui un de ses paroissiens les plus tièdes.

— Bonjour, Tistou ! quel vent t’amène ! Je n’ai pas pour habitude de te voir fréquenter ces lieux.
— Ah ! Monsieur le Curé, le vent qui m’amène est un mauvais vent. Ma femme est bien malade. Elle ne parle plus, et je vous demande de venir lui donner l’extrême-onction. 
— Pas possible ! Elle est tombée malade subitement, alors ? Car je l’ai vu à l’église dimanche, et comme c’est aujourd’hui mercredi...

— Eh ! oui, Monsieur le Curé. Elle ne parle plus et je m’inquiète.
— Bon, bon, mon ami. Va retrouver ton épouse et lui prodiguer tes soins ; j’arrive tout de suite.

Et M. le Curé remet son surplis qu’il venait de ranger, appelle son fidèle « acolyte », allume un cierge, et tandis que Jacquou secoue la sonnette qui annonce aux carrefours, aux rues et aux maisons du village qu’une paroissienne va trépasser, M. le Curé commence les prières des agonisants. Le prêtre et son suivant arrivent chez Tistou, qui est boucher, mais qui a fermé sa boutique. Sans doute, en signe de deuil. Le desservant, qui connaît la maison, se prépare à monter l’escalier pour atteindre la chambre de la malade, quand, au pied des marches, il se heurte à Madame Tistou en personne, qui vient voir, attirée par le bruit, ce qui se passe chez elle.

— Eh ! où allez-vous donc, Monsieur le Curé ? Il n’y a pas de moribond ici. Vous avez dû vous tromper de maison ?

M. le Curé d’Agréou en a laissé tomber son bréviaire, et l’acolyte, le cierge, l’encens et la navette. Derrière Mme Tistou, apparaît la face ronde et radieuse de Tistou, qui s’écrie :

— Monsieur le Curé, vous venez de faire un miracle ! Ma femme avait perdu la langue depuis un mois, et vous venez de la lui faire retrouver.


Histoire & Récits du pays Occitan.

M. Mir et F. Delampe. 1948




Le paysan et les voleurs.


     Un paysan, Jacquetou, s’en retournait de la foire de La Bastide-de-Sérou, en direction de Foix. La nuit vint, et avec elle une grosse pluie. L'homme s’abrita sous le porche d’une petite église, entourée de son cimetière. Le temps passait, l’orage ne cessait pas. Tout à coup, notre homme entendit du bruit dans le cimetière. Malgré l’obscurité, il vit un voleur creuser une tombe fraîche où l’on avait enterré, le matin même, une riche villageoise avec ses bijoux. Vite, le paysan se rencoigne sous le porche, mais trop tard ! D’un bond, le voleur fut sur lui :
— Ah ! tu m’as vu, tu irais me dénoncer, mais tu vas mourir. Je n’aurai pas creusé la tombe pour rien !
     Et, de force, il entraîne le malheureux et le jette dans la fosse ouverte, ramenant sur lui les planches et la terre. Mais l’enterré n’avait pas perdu la tête. Quand le voleur voulut fuir, il se sentit solidement retenu par la jambe de son pantalon :
— Aïe, aïe ! criait-il, ceci est le diable ! Lâche-moi, lâche-moi Satan.
Mais le prétendu Satan ne lâchait pas. Enfin, d’un effort désespéré, le voleur réussit à s'enfuir, laissant un morceau de drap entre les mains du paysan. Celui-ci réussit facilement à sortir de la fosse et reprit son chemin. Mais, comme à cette époque les routes étaient souvent infestées par les voleurs, il résolut de s'arrêter à la première auberge qu’il rencontrerait et d’y attendre le jour. Il en trouva une peu après, et s’étonna de la voir encore éclairée à cette heure si tardive. Il entre. Quatre hommes jouaient aux cartes sur une table ; mais d’aubergiste point.

— Entrez, entrez, brave homme vous venez de la foire de La Bastide ? Sans doute avez-vous le boursicot plein. Vous avez vendu vos vaches puisque vous ne ramenez rien ? 
— Oh ! non, oh ! non ! braves gens, dit le paysan inquiet, je n’étais pas allé vendre, mais acheter quelques petits outils. Et comme je n’ai pas trouvé ce que je voulais, j’ai dépensé mon argent à l’auberge. Je n’ai presque plus rien dans ma bourse.
— Eh bien, disent les autres, goguenards, nous nous contenterons de ce rien, si nous le gagnons aux cartes. Allons, bonhomme, jouez avec nous !
— Mais je ne sais pas jouer, mes bons messieurs, je n’ai jamais touché une carte !
— Soit, dit celui qui paraissait le chef, puisque vous ne voulez pas jouer aux cartes, nous allons faire un autre jeu. Voyez-vous cette fenêtre ? Elle est assez haute. Jouons à qui la sautera trois fois et reviendra par la porte. Si votre bourse est trop lourde, brave homme, Vous ne serez pas léger pour sauter ! Voyez comme nous sautons, nous !
Et de sauter tous quatre légèrement par la fenêtre. Aiguillonné par le danger deviné, le paysan prend son élan, réussit à sauter, mais pendant que les autres revenaient par la porte, il s’enfuit à « jambes aidez-moi » par les prés en pente. Mais les voleurs - car il était tombé dans leur repaire - furent vite à sa poursuite. Que faire ? où se cacher ? Tout coup, il voit une masse sombre devant lui. C’étaient des ruches abandonnées, dont l’une, haute et profonde, qu’on appelle en Ariège «un buc». Petit et maigre, il soulève la dalle qui fermait la ruche et se glisse dedans, s’y tasse et fait le mort. Les voleurs passaient en courant quand le chef dit :

— Hé ! arrêtez-vous, voilà des ruches, nous allons faire un bon butin. Emportons-les !
Ils soulèvent la première, puis la seconde :
— Oh! oh! Il n’y a rien ici, elles sont trop légères ! Voyons la dernière. Voici ce qu’il nous faut. Celle-ci est pleine. Bonne prise, si les abeilles ne nous font pas trop de mal !
Et les voilà partant avec la ruche. C’est alors que Jacquetou se souvint qu’il était cordonnier. Il prend son alêne, toujours dans sa poche. Et pic ! sur le derrière que lui présentait le premier voleur, et à travers les trous où passent les abeilles :
— Ooû, dit l’homme, qu’elle est méchante cette abeille !
Pic, pic ! sur le derrière du second porteur.
— Ooû, ooû, quel trou elle m’a fait celle-ci !
Aïe, aïe, aie, aïe !
Doucement Jacquetou se retourne quelque peu et pic, pic! sur la cuisse du premier porteur de derrière, puis pic, pic ! sur celle du deuxième porteur :
— Ooû, aie, oooû, crient-ils tous à la fois.
Et déposant leur fardeau à terre, ils s’enfuient comme s’ils eussent cent mille abeilles à leurs trousses. Alors, tranquillement, Jacquetou attendit le jour proche où il put enfin poursuivre sa route. Mais il ne devait plus oublier la nuit du retour de la foire de La Bastide. Il la racontait souvent aux veillées.
     Alors femmes et hommes tous frissonnaient.

Trie, trac, mon conte est achevé.


Histoire & Récits du pays Occitan.
M. Mir et F. Delampe. 1948




lundi 25 juin 2018

A quelque chose malheur est bon. Contes et Légende d'Ariège.


De mémoire d’aïeul jamais on ne vit à Verdoulet une sècheresse comme celle qu'il y eut il y a une quarantaine d'années.
Les gens en étaient accablés de souci et cependant, le nouveau cure, M. l'abbé Bardène qui se désespérait de voir son église abandonnée, pensa pouvoir y trouver le moyen de reconquérir le terrain perdu par la religion dans sa paroisse.

En effet, depuis que Tistou l’aubergiste avait acheté un phonographe, la population de Verdoulet et surtout les jeunes, aimaient mieux écouter les gauloiseries, les chansons à la mode et danser les « cake-uralks » les plus échevelés que suivre, dans les sentiers de la vertu, les enseignements que M.Bardène prodiguait du haut de sa chaire.

Durant cette triste année — et nous approchions de Notre-Dame d'août, — aucune goutte bienfaisante de pluie n'avait arrose, la terre verdouletaine. C'était comme l'on dit, l’abomination de la désolation. Les blés avaient mûri de petits épis malingres, tout penchés et stériles; les sainfoins étaient brûlés au sortir du sol; les maïs ne pouvaient pas tenir leur fruit ; les haricots n'avaient pas de grains; et comme conséquence, le bétail mourait, cependant que le temps, ô misère, semblait toujours tourné vers la sècheresse.

Depuis quelques jours cependant, le baromètre de M. le curé poussait son aiguille sur le « variable » si bien que cela donnait l'idée à M. Bardene d'essayer de capter la confiance en annonçant la pluie.

Aussitôt il fit passer dans toutes les maisons et dans toutes les fermes du pays son fidèle sacristain pour faire savoir que dimanche si tout Verdoulet assistait à la messe, M. le curé ferait pleuvoir.

Comment fut l'église ce jour-là, vous pouvez le penser, remplie comme un oeuf. M. Bardène souriait de plaisir, mais sitôt passé l’introït et dévidé l’évangile, il monta en chaire et, sévère, il commença: « Mes chers frères, vous n'êtes qu’une bande de païens, vous abandonnez l'église, vous méprisez la bonne parole pour courir au bal et vous baillez ensuite comme une nichée de jeunes pies à attendre la pluie. Tas de nigauds, vous ne vous apercevez pas que le Bon Dieu vous regarde de la-haut et qu'il s'amuse d'un souffle à chasser les nuages. Et bien !aujourd’hui il a pitié de vous et il fera pleuvoir quand vous le voudrez. Vous me ferez seulement la promesse de ne pas oublier dorénavant le chemin de l'église et du confessionnal. Nous allons donc faire pleuvoir mais il faut s'entendre. Quel jour voulez-vous la pluie ? Demain lundi ? »
Felip de Picotalent se récria : « Non, M. le curé. Si cela ne vous fait rien, pas lundi. J'ai coupé le sainfoin le long de la rivière, il n'y en a pas déjà beaucoup, l'eau le pourrirait complètement.

— Vous voulez donc l’averse mardi ?
— Mardi, non, cria Catinous, la fille de Regoutort, mardi je me marie et il me semblerait que cela me porterait malheur un jour de pluie...

—  Alors ce sera pour mercredi ?
— Holà non ! s'écria du milieu de l’église le meunier, mercredi c'est la foire de Segnaus, je dois y porter une grosse charge de blé... sapristi... pas mercredi !…
— Alors nous le remettrons à jeudi ?
— A jeudi, vous n'y pensez pas, répondirent à la fois la Pébiroune et son mari, c'est jeudi que nous baptisons le petit et toute la parenté est invitée, nons avons acheté la volaille et commandé les gâteaux. Il nous faut une belle journée.
— C'est entendu, bonnes gens, il pleuvra vendredi!
— Aï vendredi ! il y eut un tas de protestations : Marie Goutodoli, l’épicière, Bernadou du Fleu, le boulanger et Pierrou du Moulet, le boucher « vendredi les soldats de Pamiers font halte à Verdoulet. S'il pleut, ils ne viendront pas notre vente sera manquée. »
— C'est bon, fit le curé, les soldats pourront venir vendredi, nous ferons pleuvoir samedi, n'est ce pas ?
— Pitié, M. Bardène, pitié, pas samedi, il doit venir, fit une voix larmoyante: C'était Mademoiselle Céleste, l’aînée des Pampi, une grande fille de trente cinq ans qui avait fait la difficile et manqué cinq ou six partis... et elle disait, vous savez le proverbe, Monsieur le curé :
A quinze ans la fille rit. A trente elle passe de mode.
      A vingt ans, si elle veut elle choisit. Et la pauvre alors prend.
     A vingt cinq ans elle s’accommode. Celui qui vient ! Et samedi il doit venir et s'il pleuvait qu'il ne puisse pas vous savez, une fois manqué, je me souviens encore ce qui arriva pour les autres. J’ai été tellement échaudée... Pitié M. le curé, pas samedi !

Allons, allons, pas samedi, pas dimanche non plus.

Dimanche je vous attends tous à l'église, il vous faut y venir et ne pas oublier qu'il y a un tronc ouvert, été comme hiver, près de la porte pour secourir vos parents et amis et les arracher au plus tôt du purgatoire ou de l'enfer... Nous passerons donc à l'autre lundi !
— Il nous faut accompagner les enfants à Foix, ils vont passer le certificat  s’écrièrent trois ou quatre.
— L'autre mardi !
— C'est la foire de Ménaï.

Oh! oh ! maintenant tout cela nous porte, trop loin, bonnes gens. A ce moment par un véritable miracle, M. Bardène sentit un élancement dans les orteils, qui, presque l’eût fait jurer. C’étaient les cors qui s’éveillaient et chacun sait que cela indique le, changement de temps. La douleur calmée, le curée continua: « Vous voulez trop attendre et puisque nous ne pouvons pas faire pleuvoir ni demain, ni plus tard, nous demanderons la pluie pour ce soir. »
Et comme il achevait de parler, un coup de tonnerre secoua les murailles de l'église et une grosse pluie serrée comme paille de maïs se mit a tomber…

     Et grâce à cette coïncidence, M. l'abbé Bardène vit refleurir à Verdoulet la sainte religion et même Tistou l'aubergiste par pénitence, porte son phonographe à l’église et bien installe derrière l’autel, fait chanter l'Agnus Dei et l'Ave Maria. 

Clovis ROQUES
Contes et Légendes d'Ariège.
Foix, janvier 1948




dimanche 24 juin 2018

L’ours, le renard et l’isard. Contes et légendes d'Ariège.


Il y a bien longtemps, au temps où les animaux étaient dotés de la parole. Un ours, un renard et un isard avaient pris leur repère sous le Roc blanc à proximité du Col de Lorenti.
Un jour de mauvais temps quand le tourbillon blanchissait l'espace et que tous les pics sifflaient à la mort, l’ours, le renard et l’isard se réunirent.
Ils furent bientôt amis; le malheur est le père de la bonne amitié.
Lorsque deux jours après une accalmie se produisit dans la tempête, comme tous les trois avaient les dents longues et le ventre petit, ils se mirent à chercher de quoi manger.
Tout autour tout était blanc et nulle trace ne s'apercevait. On aurait dit que la mort était passée partout. L’hiver lui même paraissait dormir. L’isard se hissa sur un rocher et regarda s'il apercevait un endroit sans neige. Mais rien. Les arbres repliés aussi jusqu'au sol semblaient morts.
Alors le renard eut une idée:
— Descendons en bas au ruisseau de Laurenti, leur dit-il, tout le monde est dedans, allons dans le pré où passe le  ruisseau plein de poissons et tous les trois nous l’assècherons, nous aurons autant de truites que nous le voudrons.
— Soit dirent les autres qui n'avaient rien trouvé.
Le renard mit l'ours à sortir l'eau du ruisseau pour la faire passer dans un canal d'irrigation, il lui fit sortir des pierres de partout pour en faire un petit mur. L’isard cherchait des mottes de gazon pour empêcher l’eau de passer dans le ruisseau au poisson.
— Moi je vais au fond en surveillance, dit le renard.
Mais lorsque le ruisseau fut asséché, peu à peu, il descendit, il fouilla partout, et lorsqu'il trouvait une truite, clac, clac, il la mangeait. Il en trouva ainsi sept ou huit, bien belles et il se reput.
Il s'en revint vers l'ours et l'isard qui l’attendaient.
Tous les trois ensemble ils longèrent le ruisseau à sec, ils cherchèrent mais ils ne trouvèrent rien. 
— Elles doivent s'être gelées, dit le renard d'un air étonné, pourtant le corbeau m'avait dit qu'il contenait des truites d'argent.
— Oui, dit l'ours, elles doivent s'être gelées.
— Ou peut être, reprit-le renard, elles ont suivi l’eau, nous aurions dû y penser.
— Tu as raison, renard, dit l'ours.
Mais l'isard fin et éveille regardait le ventre pansu du renard.
Comme l'ours avait faim il se souvint qu'il connaissait une ruche où l'an dernier il avait fait un bon goûter.
Le renard rusé qui voulait se régaler le premier leur dit: « Pour ne pasfaire du bruit, moi, je passerai le premier, l’isard me suivra et toi, l'ours, tu viendras après. Je goutterai le miel, l'isard s'en rassasiera et toi, l'ours, tu prendras tout le reste. »
Le renard croyait que le reste ce seraient les abeilles !
Ainsi dit, ainsi fait. Quand ils arrivèrent, le renard s’approcha sur la pointe des pattes mais les abeilles veillaient, elles réveillèrent l’essaim et elles fuient vite dehors. Pique que tu piqueras sur les yeux, sur le nez, sur la queue, sur les pattes. Le pauvre renard fut bientôt noir d’abeilles. La bête rusée se voyant perdue se sauva vite en gémissant et s'en alla s’épousseter dan la neige et puis dans un petit ruisseau.
L’isard essaya de s’approcher pour goûter le miel mais aussi il fut vite entouré d’un vol d'abeilles qui vrombissaient et qui piquaient sa peau fine. Il dut prendre un petit chemin et se sauver au galop.
L'ours riait de tout cela et comme l’essaim était dans la direction de ses amis, avec une grande branche, il arrive, il fait de la poussière avec de la neige et comme les dernières abeilles ont peur, il en profite pour s’insinuer et faire luire ses lèvres de miel doré et savoureux. Il déjeuna bien, vous pouvez le croire.
Ensuite, content, il s’enfuit et il retrouva renfrognés, pleins de bosses, se léchant, le renard et l’isard.
Celui-ci vit bien que l’ours avait le ventre rond et il comprit qu’on lui avait joué encore un bon tour.
— Tenez, leur dit-il, moi je vais vous indiquer, maintenant une bonne maison pour vous reposer. J'en connais une où il y a des châtaignes, des noix, des raisins. que les écureuils y ont portés. Vous pourrez vous régaler.
— Allons-y dit l'ours.
L’isard les mena sur un précipice. La maison devait être en contre-bas. Il alla chercher une grosse branche de sapin, ils se mirent tous les trois dessus, le renard en avant pour être le premier pour manger le meilleur arrivant.
Quand sur la descente ils eurent assez d’élan, l’isard se lève et laisse partir les deux autres. Sur la neige gelée ils prirent le précipice comme le vent et allèrent se planter profondément dans une congère.
L’ours arriva le nez devant, aiguillé dans la neige, les hanches en haut. Il se sortit comme il put de ce mauvais pas.
Le renard eut une patte tournée et il boita longtemps.
L’isard s'enfuit sur la soulane, seul et libre, sur la neige qui crissait pour aller manger un peu d’herbe de la montagne, sèche, sous un abri de rocher.

"Voilà l'histoire de l’ours, du renard et de l’isard. Ceux qui la racontent autrement sont tous des menteurs, ou bien ils ne la connaissent pas". 

JULES PALMADE.
Janvier 1948



vendredi 22 juin 2018

Folklore de l'Ariège, le jour de la Saint-Jean.


CYCLE DE LA SAINT-JEAN. 

— Feux et bûchers. — Le feu de la Saint-Jean se nomme: fougaïrou dé Sen Jan à: Aulos, Labarre, Les Pujols, Varilhes; foc dé San Jan à Seignerix (com. de Ventenac).

A Labarre, chaque famille donne un fagot pour le bûcher ; le  soir, la jeunesse danse autour du feu et le saute. A Malléon et aux Pujols, le curé bénissait le bûcher, la Jeunesse dansait autour et sautait par-dessus quand il était bas, à pieds joints précise-t-on aux Pujols. La bénédiction du bûcher par le prêtre nous est encore signalée à Varilhes. A Seignerix, le bûcher est composé de sarments de vigne secs, de déchets de haies coupées, de bois inutilisable; on saute par-dessus le feu. A Carla-de-Roquefort, simple attestation du feu.

On attribue fréquemment un pouvoir magique aux tisons du feu de la Saint-Jean. A Aulos, on conserve pendant une année un de ces tisons à la maison « pour se garer du feu » (magie sympathique). A Malléon, on plaçait le tison dans le poulailler pour que la volaille ne meure pas. Aux Pujols, on le conserve dans une pièce où on n’allume pas de feu, cela porte bonheur à la maison. La conservation d'un tison est attestée à Varilhes. A Saint-Jean-de-Verges et à Foix, pour éviter que le malheur ne frappe la maison, on traçait avec ce tison une croix derrière la porte.

Brandons mobiles. 
— A Malléon, les jeunes gens fixent de l'écorce de cerisier à l'extrémité de bâtons; ils font tournoyer ces flambéous après les avoir enflammés au bûcher bénit. A Varilhes, on nomme fagos des bouts de bois à la pointe encore incandescente que les enfants et les adolescents retirent du brasier et s’amusent à faire tourner en l'air.

La vertu de la rosée. 
— Pour se préserver de toute maladie, on doit, le matin de la Saint-Jean, aller marcher pieds nus dans la rosée (Labarre). Pour ne pas avoir de douleurs dans l’année, il faut se rouler, avant le lever du soleil, dans la rosée de la Saint-Jean (Les Pujols).

Bouquets et couronnes. 
— Le jour de la Saint-Jean, à Aulos, on orne une fenêtre, ou une autre partie assez voyante de la maison, d’un ou de deux bouquets de fleurs des champs et des jardins. Le 23 juin au soir, à Labarre, on suspend des couronnes de fleurs aux fenêtres des maisons où il y a des jeunes filles: on les y laisse toute l'année. Aux Pujols, c’est le matin du 24 qu’on suspend des couronnes de fleurs aux fenêtres.

Croyances et coutumes magiques. 
— Si on monte aux arbres le jour de la Saint-Jean, on a de fortes chances de tomber (Ladirac). Autrefois, ce même jour, on entourait le tronc des noyers d’un lien de paille afin qu’au moment de la récolte les noix ne soient pas véreuses et que celles qui tombent prématurément arrivent aussi à mûrir. A Malléon et aux Pujols, on met une branche d’aune (bernial) dans le poulailler, le matin de la Saint-Jean, pour éviter que les poules ne prennent des poux dans l'année.



Peinture à l'huile exécutée par le peintre général baron d'Empire Louis-François Lejeune appelée 
« La fête du feu au village de quiet » (certainement la Saint-Jean).

jeudi 21 juin 2018

Le grelot du Courbas.


Courbas est le nom d'un hameau de trente foyers, sis sur la commune de Varilhes.

Au siècle passé, ce petit village si aimable, endormi dans la verdure, connut un bouleversement qui dura quelque temps.

Une nuit le cadet de Bartoli, en rentrant d'une veillée, entendit un grelot. ll s'arrêta pour écouter. Le bruit venait du sommet d'un peuplier. Vite, il s’approcha de l'arbre ; mais alors, le grelot fut sur un autre, plus loin. Au bout d’une heure d’allées et venues, il abandonna la poursuite. Cela se dit dans le hameau; et, le lendemain soir, une vingtaine de garçons et filles étaient là. D’un champ à l’autre, d'un bosquet à un bosquet, la petite clochette égrainant ses triolets, et personne ne découvrait l'auteur de cette musique champêtre.

La seconde nuit, il en vint de Laborie; la troisième, de Varilhes, de Coussa, de Saint-Félix, de Verniolle. Chaque nuit, quelques centaines de personnes  faisaient au Courbas une ceinture humaine, comme l’armée, quand elle veut conserver une ville menacée, en temps de guerre. Toujours le même léger grelot, et jamais la découverte de la cause !

Un mois s’écoula ainsi. C'est après ! Chacun disait la sienne: Le diable a niché au Courbas, c'est une sorcière venue pour faire tomber un sort très méchant ! Ce ne peut être qu'une fée descendue des nuages ! Si c'était un oiseau, il ne ferait pas cette musique perçante, et on le verrait dans le jour !

Ceux de Pamiers, à pied, à cheval, vinrent se rendre compte, pas tous à la fois ; par bandes nombreuses. Au bout de six mois, chaque nuit, mille, deux mille personnes étaient là, passant la nuit blanche. Jamais aucune ne pouvait trouver la cause, la raison de ce phénomène.

Pauvre Courbas ! Petit village à l'abri dans son nid verdoyant, il avait perdu la douceur de vivre ! L’obscurité était faite d'heures infernales. Comment voulez-vous attraper le sommeil avec un pareil charivari !

On avait composé une chanson. Quand toute la populace se mettait à la chanter, on aurait dit les manœuvres de l'artillerie en campagne.

Sur cette terre, les choses les meilleures, comme les plus mauvaises, ont une fin. Un matin de novembre, Paul de Trompil, d'un coup de fusil, tua une chouette, posée au sommet du pigeonnier de la maiterie de Bellent, entre le Courbas et Laborie. Jugez de la surprise de Paul, quand il s’aperçut que cet oiseau avait un grelot attaché une patte, avec un cordon de fil de fer fin.

La sorcellerie était découverte.

Le Courbas, comme par enchantement, reprit ses nuits paisibles. Quelque temps encore, ceux qui avaient le cerveau troublé par tant de monde sur un si petit endroit, durent rêver sur les fées enchantées, et tout s'éteignit comme un feu de paille. Il ne reste plus, aujourd'hui que le souvenir du grelot, et la chanson que les vieux murmurent encore.



Léon SOULA.

mercredi 20 juin 2018

La légende du Sabot de Vénus.

légende de la fée Cypripédium 

Un soir de printemps, à l’heure étrange où l’obscurité enveloppe la forêt, frontière entre le jour et la nuit que l’on nomme « entre chien et loup », un jeune colporteur rentrait d’un lointain voyage. Il avançait d’un pas lourd, sa marmotte sur le dos mais le cœur gai à l’idée de retrouver son petit village de Gestiès, lorsqu’il croisa sur le bord du chemin à la lisière de la forêt de Siguer une très jolie jeune femme. Après avoir échangé le bonsoir, ils entamèrent un brin de causette. Leur conversation se prolongea et prit un tour des plus sympathiques, entrecoupée de rires complices. Au bout d’un long moment, ils durent avec peine se séparer mais ils prirent soin de se donner rendez-vous le lendemain à la même heure et au même endroit. Tous les soirs ils partagèrent donc de grands moments de bonheur et leur amour grandissait plus vite que la durée du jour… Jusqu’au soir où notre colporteur demanda la jeune femme en mariage. Celle-ci lui répondit que cette union était impossible car elle était une fée, la fée Cypripédium, et que Dame Nature l’avait faite femme pendant la nuit mais la transformait en fleur le jour ! 

Leurs rendez-vous se poursuivirent tout de même et quelques soirs plus tard, devant l’insistance de son bien aimé, Cypripédium lui tint ce langage : 
- Mon beau compagnon, si tu veux que je devienne ta femme et que je puisse rejoindre ton village, il faudra que tu reviennes me chercher… 
- Quand tu veux, tout de suite même, répondit notre fougueux amoureux. 
- Non, tu ne viendras me chercher que demain matin, exactement à la première heure du jour. Tu trouveras à l’orée du bois de Siguer, juste à côté de notre coin de rendez-vous, deux fleurs… Ce sera à ton cœur de choisir mais, choisis la bonne, si tu veux que je devienne ta femme… 

Ils s’échangèrent plein de promesses et se quittèrent tard dans la nuit, très tard... Notre amoureux eut juste le temps de dormir quelques heures, et déjà il partait à grandes enjambées vers la forêt de Siguer. Là dans l’épaisseur du sous-bois, il trouva comme promis deux magnifiques fleurs dorées, deux « Sabot de Vénus », ces Orchidées sauvages, fragiles et terriblement belles… En fait, elles étaient rigoureusement identiques et pourtant il devait obligatoirement en choisir une ! 
Il n’hésita même pas et embrassa celle dont le sabot n’était pas constellé de rosée… La fée, en effet, ne venait-elle pas juste de se coucher ?… Immédiatement, la belle Orchidée se transforma en une très jolie jeune femme qui embrassa longuement le jeune homme. 

Ainsi, Cypripédium abandonna le monde de la forêt pour partir avec son bien aimé, bras dessus bras dessous, sur le long chemin de la vie dans le petit village de Gestiès.





Une grande fête suivit leur union, une fête qui dura longtemps, si longtemps qu'on en parle encore dans toute la vallée du Vicdessos...

Cypripédium (cypripedium calceolus): Nom latin du « sabot de Vénus », orchidée protégée qui pousse naturellement dans les forêt de nos vallées Ariègeoise.