mercredi 30 mars 2016

- Mazères , octobre 1872


Autour du lit ancien, invraisemblablement haussé par l’amoncellement des couettes sur la paillasse, un petit groupe d’amis, de parents et de voisins se lamente en d’inépuisables phrases tristes qui sont des hymnes de louanges pour honorer le trépassé. De temps en temps, les paroles se ralentissent, cèdent la place à des sanglots bruyants, tumultueux, à de grosses larmes rondes; puis reviennent comme un «leitmotiv» funèbre, comme une complainte obsédante.

Sur une table, un Crucifix dressé entre deux cierges allumés, une assiette remplie d’eau bénite où trempe un rameau desséché. A l’écart, une femme, la tête couverte d’un mouchoir noir avancé sur les yeux, s’affaire dans la maison et apaise le chien qui gémit, couché à plat ventre. Une main vient d’arrêter la pendule. juste à l’heure du dernier soupir. Le balancier n’oscille plus, sa respiration s’est éteinte; et lorsque les lamentations cessent et que les larmes roulent doucement jusqu’au bout des nez gonflés, on sent la lourdeur du temps sur le cœur; la cuisine ne contient plus que des ombres et du silence.


Deux hommes en blouses raides, une cocarde de crêpe au béret de drap, entrent, un bâton noué autour du poignet. Ce sont les «mandadous», les mandataires de la mort. La porte, en s’ouvrant, laisse entrevoir la cour, où les poules grattent le fumier; un coin du jardin, où les ruches s’abritent sous des arbres tordus. Une silhouette vigilante tourne autour de ces ruches et cravate d’un nœud noir leur capuchon doré. Il faut associer les abeilles à la douleur de la maison, leur faire prendre le deuil, craignant qu’elles s’exilent ou s’étiolent. Une ruche peut mourir avec le maître. Protégées par ce ruban contre la fatalité, les abeilles, reconnaissantes, s’attachent à la ferme pour de longues années. N’est-elle pas touchante cette coutume, qui prête une âme mystérieuse et sensible à ces humbles ouvrières ?


Ayant bien compris tous les désirs de la famille, les « mandadous », voisins ou amis intimes du défunt, partent appuyés sur leur bâton, un air de circonstance étendu sur leur placide visage. Ils sont tristes, mais cette tristesse apparente n’a rien de douloureux. Tout le long du chemin, ils devisent; par intervalles, dans leur conversation, passe la gravité de leur mission, comme passe dans un jardin ensoleillé une ombre faite par un grand oiseau noir. Ils vont prévenir le prêtre, fixer avec lui l’heure des obsèques; ils verront le carillonneur et le fossoyeur, le boulanger et l’épicier, les parents et les relations.

A tous, ils portent la nouvelle, accompagnée d'une invitation aux obsèques, de commentaires indéfiniment ressassés, jamais las, semble-il, de leur récit funèbre. Puis ils continuent leur chemin, hantés de plus en plus par le souvenir du défunt, obsédant comme le vrombissement d’une guêpe. Ils s’arrêtent dans d’autres fermes, sans jamais s’asseoir, appuyés seulement sur leur solide bâton. Ils acceptent un verre de vin, une tranche de jambon ou de fromage et mangent, debout, lentement, pareils aux Juifs devant l’Agneau pascal.

Et partout des regrets, des exclamations, des « Chésus», des « paùrots !» . Quelques larmes séchées par l’humaine joie de se sentir vivant alors qu’un autre est mort. Quand on les croise, au retour, ces deux mandataires funèbres, ces messagers de la douleur, on leur trouve un air moins tragique. Les repas successifs ont chassé l’obsession.


Ils ne reprennent leur tristesse qu’en traversant la cour de la maison mortuaire, le soir, lorsque la lueur des cierges tremblote à travers la fente des volets mal joints et met une ligne brisée sur l’opaque des ténèbres.

Dans la cuisine endeuillée, des formes noires s’agitent, s’en vont du lit à la cheminée et s'organisent, suivant l’usage, pour passer la veillée. Deux hommes autour du foyer, deux femmes dans un carré d’ombre. Elles récitent le chapelet; eux évoquent des souvenirs, se racontent des histoires sur le défunt, et c’est un murmure confus, des chuchotements étouffés. Un cierge grésille et va s’éteindre. A quelle heure sommes-nous ? La chouette ulule ; un frisson passe sur toutes les têtes :
« Dieu nous garde d’un nouveau malheur ! »
Vers minuit, une femme sert du café brûlant. Il faut se réconforter pour chasser le sommeil qui vient à pas feutres, comme un voleur.

Un peu avant l’aube, les animaux se réveillent dans la grange voisine, secouent leur chaîne, meuglent, donnent à la muraille des coups de corne qui résonnent sourdement. Un homme leur porte la pâture, renouvelle leur litière. Peut-on échapper, devant la mort, aux nécessités de la vie ?

Le jour grandit. Les cloches se plaignent. Sur la route, des carrioles se suivent, des femmes en noir se dirigent vers la ferme close.
La bière, recouverte d'un drap blanc de la dernière lessive et de fleurs du petit jardin, est glissée sur deux chaises. Les cierges font une lumière jaune qui brille au-dessus du Crucifix et se reflète dans l’eau bénite.

Alors, devant la porte, les « mandadous » d’hier, transformés en Maîtres des Cérémonies, guident un char à bœufs dont les grincements plaintifs semblent l’accompagnement des sanglots. Ces bœufs n’appartiennent pas au mort. Ses bêtes ne sortent pas; elles souffrent, dans la maison silencieuse, comme d’humbles servantes qui partagent la douleur des autres. Echange mystérieux d’une amitié créée par le travail en commun, par l’habitude, par les gestes, par le silence.


Le cercueil est juché sur le char ; un « mandadou » conduit ce cortège imposant, qui s’organise sans la Croix, car dans les campagnes éparpillées, au loin, le prêtre et les porteurs n’arrivent pas jusqu’à la ferme. On chemine dans les sentiers remplis d’ornières, sur la route plate et déserte, et cette procession funèbre, sans psalmodies ni chants, donne une impression d’abandon triste et de désolation.
Les hommes, tête nue, suivent le char, qui gémit à chaque tour de roue. Les femmes viennent ensuite. Au premier regard, toutes semblent pareilles et d’une grâce archaïque, le visage enveloppé d’un foulard noir noué sous le menton. Elles égrènent leur rosaire.
Mais quand les têtes se relèvent, on en voit de vieilles, de très jeunes, de charmantes, avec des profils très fins et de grands yeux où des larmes tremblent doucement.

Le tintement des cloches devient plus distinct. On s’approche du village. A l’entrée, le prêtre, la Croix et les enfants de chœur, les chantres, les porteurs. On descend la bière; le drap de toile est remplacé par le drap des morts et le rustique équipage par un pauvre corbillard qui le conduira à l’église.

Là, les chants alternent avec les prières, et quand la voix du prêtre se pose, du fond des mouchoirs les sanglots montent longuement, longuement, comme pour jauger la peine. Le sacristain distribue à tous de petits cierges allumés et des pièces de monnaie qui serviront d’offrande. Cette offrande est la dernière aumône que le mort fait à son église. Après l’absoute, le cortège défile dans le cimetière où les tombes sont des jardinets. Des jardinets plus fleuris que les autres, fleuris de toutes les fleurs pâles et simples comme on n’en trouve plus que là. Asters bleus, pareils à un regard d’enfant; immortelles blondes, transparentes, éclairées, semble-t-il, par une petite veilleuse intérieure; chrysanthèmes naïfs, sans élégance ni prétention.

Le cimetière sans murs, clos d’une haie vive trouée par endroits, a pris la place d’un champ de blé, d’un champ de seigle, d’une vigne. Il y a des échappées de vue sur un ruisseau, sur les prairies qui l’entourent ; des vignes-vierges grimpent en touffes rougeâtres autour d’un cyprès en fuseau. Des oiseaux chantent. On sent l’odeur fraîche de la mousse humide. Pas de tristesse, mais une infinie douceur dans ce coin paisible où l’homme trouve le repos.



La cérémonie terminée, après les dernières prières, les premières pelletées de terre, quelques gros sanglots, un échange de baisers humides, les indifférents s’éloignent pendant que la famille et les amis rentrent à la maison mortuaire.

Une femme les attend au seuil de la porte, une de celles qui sont restées pour préparer le repas funèbre. Une cruche remplie d’eau et une serviette aux doigts, elle, fait se laver les mains à tous les arrivants; antique coutume de purification, tradition plusieurs fois séculaire que chacun respecte dans la campagne Lauraguaise Ariégeoise.

On entre ensuite et on s’agenouille au pied du lit où le corps a laissé sa trace en creux ; à voix haute, on récite le « De Profundis » et les litanies des saints pour l'âme du disparu.

Assis maintenant autour de longues tables montées sur des tréteaux, chacun tire un couteau de sa poche et mange lentement le menu maigre servi selon le rite invariable: sardines, morue, haricots, fromage. Pas de café, pas d’alcool. Le silence est seulement troublé par le bruit des mâchoires et par le glouglou des bouteilles qui se vident sans cesse. On n’a pas tous les jours le temps de se laisser vivre et de manger tout à son aise. Lorsque les couteaux se replient et rentrent dans les poches, le chef de famille se lève, transmet aux invités les remerciements de tous ses parents et convoque pour la messe de  « neuvaine ».

On répond par un acquiescement et on se retire en redisant les louanges du mort.

On se retrouvera dans huit jours. La douleur sera moins bruyante, le repas moins silencieux. Les aiguilles de la pendule glisseront sur le cadran d’émail. Le ruban d’étoile triste flottera encore sur les ruches, mais déchiqueté par le vent. On se recueillera quelques instants à côté de la tombe fraîche ou les fleurs fanées effeuillent leurs pétales. Et chacun poursuivra sa route le cœur déjà pacifié.


J.L Lagarde.
Revue du Folklore Français.





mardi 29 mars 2016

- Il y a 400 ans en forêt de Bélesta, l'ami des loups.

 Au-dessus de la forêt de Bélesta, dans les bois de Malard se trouvent entassées une vingtaine de maisons; et cela s’appelle L'Alibert. Tout autour il n’y a que ronciers et bois touffus, et la neige couvre le pays depuis l’Avent jusqu’à Pâques. Alors les gens se blottissent au coin du feu, mettent une paire de bûches au feu et font la veillée jusqu’à minuit en se chauffant et en rongeant une pleine marmite de châtaignes. Pendant que les heures s’écoulent et que le vent siffle au faîte de la cheminée, les vieux disent de ces contes d’autrefois, tout pleins de fantômes, de sorcières et de bêtes sauvages; les petits enfants, apeurés, se cachent dans les jupons de leurs mamans.


Mes aïeux sont originaires de Moussur, près de L'Alibert, et ma grand-mère m’a souvent raconté quelques-uns de ces contes quelle-même avait entendu dire à sa grand-mère. Ecoutez celui-ci.

En 1604 il y a quatre cents ans, il y avait à L'Alibert un Charbonnier qui s’appelait le « Coumaut ». Il s’était construit une cabane dans la forêt et il y vivait tout le long de l’année. Pendant la journée, alors que les fourneaux à charbon fumaient, sa hache s’entendait retentir à travers la Sapinière, et le soir, avant de rentrer dans sa cabane pour dormir, il s’en allait placer des collets pour attraper un peu de gibier : lièvres, lapins, grives, coqs de bruyère... Ensuite, à la nuit noire, il revenait vers la cabane; et bien souvent il avait rencontré dans les sentiers étroits  quelque troupeau de loups. Après avoir rencontré les loups, en leur parlant et en leur donnant quelque chose pour les apprivoiser, les loups étaient devenus ses amis et il était l’ami des loups.



Dans ce temps-là les bêtes ne parlaient plus, mais elles comprenaient encore la langue des hommes. Et le Coumaut avait un troupeau d’une vingtaine de loups qui le suivaient partout. Il leur commandait et ils faisaient tout ce qu’il désirait.

« Lorsque vous rencontrerez un tel, leur disait le Coumaut, ne lui faites rien; à un tel faites-lui une grande peur; un tel vous pouvez l’étrangler et le manger... »
Il y en avait quatre, plus dociles que les autres, qui dormaient avec lui dans la cabane et qui lui servaient de gardes du corps. Il les appelait : Rancunier, Sauvage, Gueuleur et Eclair.


Ceci se passait bien avant la République. Le Sire d’Auto propriétaire du Castel d’Amont à Bélesta était un brave homme qui aimait chasser dans les bois de Bélesta.
Une fois, la veille de la Noël, alors qu’il était venu chasser dans la forêt de Bélesta, il s’égara. La nuit arrivait et le pauvret n’avait pas trouvé encore le chemin. Tout à coup il vit une lumière au loin, à travers les sapins, qui tremblotait. Il se dirigea de ce côté et arriva devant la cabane du Coumaut. Celui-ci se disposait justement à souper.
« Et où vas-tu, brave homme, lui demanda-t-il ?


- Eh bien, j’étais à la chasse et je me suis égaré. Ne pourrais-tu me faire souper et dormir pour cette nuit ? demanda le Sire d'Auto sans se faire connaître.
« Mon souper et mon lit seront partagés avec toi, répondit l'autre. Tiens, assieds-toi sur ce banc qui boite, car tu dois être fatigué; je n’ai que cela à t’offrir. »
Et le Charbonnier, assis sur une jolie chaise qu’il s’était fabriquée, mettait du bois au feu. Et la soupe de fèves fut bientôt prête.
« Ici, mon pauvre, nous faisons maigre, dit le Coumaut. Ceci n’est pas la table du Roi. Il y a quelquefois une pièce de gibier, mais c’est rare. »
Et il s’en va décrocher un sac où il mettait la bouillie de maïs à l’abri des mouches. A laide d'une ficelle il en coupe deux gros morceaux. Ensuite chacun se place devant un trou creusé dans la table et qui servait d’assiette. Et le brave Sire d'Auto, qui était affamé, mangea avec plaisir sa bouillie de mais et sa soupe de fèves.« Cela donne soif, tu sais, dit le Coumaut. Ici je n’ai que de l’eau pour boire, mais elle est bonne : je vais la chercher dans le ruisseau de Malard. »
Et il lui fit passer une cruche crasseuse qu’il n’avait pas nettoyée peut-être depuis un mois.
Lorsque le souper fut terminé, le Sire d'Auto demanda : « Et que fais-tu, ici, mon ami ?
- je cuis le charbon. Tu vois ces fourneaux qui fument !… Il me les faut surveiller nuit et jour.
- Et tu ne t’ennuies pas, tout seul dans la forêt ?
- Tu plaisantes ! Ici j’ai beaucoup de camarades. Maintenant que nous avons fini de souper je vais les appeler, et tu vas voir qu’ils vont arriver aussitôt. »
Alors il met ses doigts dans la bouche, il donne un coup de sifflet, puis fait : « Hou ! hou! Par ici, car j’ai un invité! »

Et dans un court instant il arrive un troupeau de loups et ils s’arrêtent d’un seul coup devant la porte.
« N’aie pas peur, mon ami, dit le Coumaut. Ce sont mes camarades. Ils ne te feront aucun mal. Seulement, s’ils t’avaient trouvé tout seul au milieu de la forêt vers minuit, peut-être ils t’auraient étrangle... Allons, allons, entrez lentement, s’il vous plaît ! Toi, Sauvage, passe de ce côté; toi, Rancunier, vers ici; toi, Eclair, de ce côté; toi, Gueuleur, de l’autre côté. Vous autres restez dehors pour garder la cabane. »
Et il leur jette deux ou trois poignées d’os et de restes.


Dans la cabane il y avait un grand gîte bien arrangé avec des fougères sèches. Le Charbonnier et son camarade se couchent. Le Coumaut fait autres aux pieds pour les réchauffer. Et loups et hommes s’endormirent ensemble...
A l’aube, tout se réveilla.
« Allons, mes amis, il faut se sauver au travail, cria le Coumaut; le jour se lève ! »
Il leur donne un morceau de bouillie de maïs à chacun, puis quelques os et il les met dehors.
« Et ne faites aucune méchanceté ni aucun mal à personne !
« Hou! hou! firent les loups. »

Et ils se sauvèrent dans les buissons.
« Maintenant, mon ami, je vais te conduire jusqu’au chemin qui passe au fond du bois, dit le Coumaut au Sire d'Auto. Mais avant de t’en aller, je voudrais bien savoir qui tu es, toi ?
- je suis le Sire d’Auto Seigneur du Castel d’Amont !
- Le Sire d'Auto ? Diable, je suis bien heureux et bien honoré d’avoir eu le Sire d'Auto comme compagnon ! Si j’avais su cela plus tôt, j’aurais pu mieux vous recevoir : j'aurais pu vous donner ma chaise et m’asseoir sur le banc boiteux ; j’aurais pu aussi balayer mieux la maison et nettoyer un peu la cruche; mais je n’ai pas ici grand-chose de plus que ce que je vous ai donné.
- Ne te fais pas de mauvais sang, mon ami. Tu as bien fait et je te dis merci. Le Charbonnier est maître chez lui. Aujourd’hui c’est la Noël : comme tu m’as bien reçu et que tu m’as sauvé la vie, le Sire d'Auto te donnera quelque chose. Adieu pour le moment. »

Et le lendemain le bon Coumaut reçut un sachet plein de pièces d’or. Mais le bonasse homme donna les jolis louis d’or aux siens, et il resta a la forêt avec ses amis les loups.

Histoires & légendes du Languedoc mystérieux. Adelin Moulis.

samedi 26 mars 2016

- Fêtes de Pâques en Ariège.

La Semaine Sainte.


Le mercredi des Cendres débute le Carême, période de 40 jours se terminant le jour de Pâques, le plus grand nombre va à la messe et à partir de ce moment-là plus personne ne touche à la viande. Dans le pays d’Olmes (Quérigut, Bélesta, Montferrier), on dit que les couleuvres se sont suspendues aux saucissons et aux jambons.

La Semaine Sainte est également très suivie en cérémonies religieuses et en traditions. À Varilhes, le Jeudi Saint de 1918, après le départ des cloches pour Rome, les enfants ont annoncé les offices avec des clochettes à main et une trompette en écorce à la bouche. Ils ont parcouru le village en criant, le matin :

Al prumer de l’0ufici !                     Au premier office !
Se te trapi, fesquissi !                       Si je te prends, je te frappe !

Ils firent de même pour les deux offices suivants. Mais le soir ils ont parcouru les rues pour annoncer le Stabat d’une manière différente pour, semble-t-il, faire enrager le curé :

An prumer del Stabat,                     À l’office du Stabat,
Se te trapi, fescagat !                       Si je te prends, je te casse la g…



En pays d’Olmes, à la fin du dernier psaume de la Pénitence au cours de l’office du Jeudi Saint, un petit tumulte se déchaîne « en souvenir de celui que les esprits saints déchaînèrent à l’instant de la mort du Christ». Ce tumulte était provoqué à l’aide de pipeaux, de fiuletos, (flûtes) taillés dans des branches de saule ou de châtaignier. Comme la confection de ces pipeaux, très délicats, demande beaucoup de précautions, le curé recommande de les fabriquer en récitant les formules conjuratoires qui se rapportent à cette opération; Ces pipeaux sont munis de trous et d’une sorte de piston que l’on déplace à volonté pour émettre toute espèce de sons. D’autres instruments interviennent à l’église : le rigo-rago (crécelle) ou l’oiseau en terre cuite rempli d’eau, pour imiter le chant du loriot ou du rossignol. Et pendant l’absence des cloches, que les petits croient parties à Rome, les enfants se font un plaisir de parcourir le village pour annoncer les offices à l’ aide de ces instruments.

Dans le Plantaurel de même, les enfants agitent des crécelles et sonnent de leurs trompettes durant l’office du Jeudi Saint (Saint-Jean-de-Verges, Saint-Jean-d’Orgibet, Gabre. . .). À Pamiers, les fidèles et eux seuls, se contentent de frapper sur le plat de leur missel avec les doigts.

D’une façon générale, on estime qu’il ne faut pas travailler le Jeudi Saint à partir de midi et le Vendredi Saint jusqu’à midi. Il faut en particulier s’abstenir de faire de gros travaux nécessitant l’emploi des animaux. Les femmes ne doivent pas faire le pain ce jour-là car cet aliment risquerait de se moisir pendant toute l’année, ni encore la lessive de peur que les poux ne se mettent sur le linge durant un an. Enfin, pour se préserver des fourmis, il est déconseillé de balayer dans la matinée du Jeudi Saint (pays de Foix). À Saint-Martin-de-Caralp et dans la vallée de l’Arget, on prépare un grand plat de pois car Notre Seigneur, prétend-on, aurait traversé un champ de ce légume ce jour-là.

À Larcat, les habitants croient que, le Samedi Saint, le serpent se suspend aux jambons. Et le prêtre fait la tournée des maisons pour venir bénir les salés ; sur un lit on lui laisse traditionnellement des œufs qu’il emporte pour faire son omelette de Pâques. À Pailhès, c’est la carillonneuse qui fait la quête des œufs, à la fois pour elle et pour le curé. Elle se rend jusqu’aux limites où l’on entend les cloches de l’église, celles-ci sont réputées pour préserver de l’orage.



À Loubens, Cazaux, Crampagna et Saint-Jean-de-Verges, ce sont les forgerons qui collectent les œufs destinés à l’omelette préparée par tout le village.

Dans la nuit qui précède le jour de Pâques, après minuit, les habitants de La Bastide-de-Sérou faisaient, avant 1914, une procession qui n’existait nulle part ailleurs, la « Visite des Croix ».
Les fidèles quittaient leurs maisons par petits groupes et sans parler. Ils allaient à l’église puis au cimetière pour prier devant la grande croix, et enfin devant les tombes de leurs proches. Ils rentraient ensuite par le même chemin et sans prononcer un mot. Le curé ne prenait pas part à cette procession.

La Semaine Sainte a son cortège de proverbes. En voici quelques-uns, parmi beaucoup d’autres :

Pascos banhados                                       Pâques mouillées
Seguelhs granados                                    Moissons abondantes

Pascos soulelhousos                                 Pâques ensoleillées
Garbos granousos                                     Gerbes bien pleines

Per Pascos marescos                                 Pour Pâques de mars
Cent toumbosfrescos                                Cent tombes fraîches

Ce dernier proverbe fait allusion à une croyance selon laquelle la mortalité est bien plus grande dans l’année lorsque la fête de Pâques tombe au mois de mars. Cela s’est produit cette année 1948 et le proverbe a été souvent répété.

La semano santo                                      À la semaine sainte
Le coucut que canto                                 Le coucou chante.
Se canto pas et que soi biu                       Sinon et s ’il fait beau
Se preparo un bel essieu                          On aura un bel été



Pâques.


Autrefois la vie quotidienne en Ariège n’a rien de drôle, la Pâques était une des rares occasions de faire la fête après ces quarante jours de privation. Pour pallier à l’insécurité ambiante, le paysan doit compter sur des appuis sûrs: la famille et la communauté villageoise. La religion, elle, est le secours de l’âme le miracle n’est-il pas toujours possible pour un croyant ? Comme deux précautions valent mieux qu’une, les sorciers et les guérisseurs offrent leurs services pour renforcer l’action de la prière, il est difficile quelquefois de discerner dans ces montagnes la limite entre la religion et la superstition.

On ne mangeait autrefois comme viande que ce nous appelons de la volaille et du porc qu’on conservait en salaison dans le gros sel ou dans la fumée de la cheminée. On mangeait aussi des œufs, très souvent en omelettes, aux herbes, ou avec du lard pour les paysans les plus riches. Les œufs étaient considérés comme de la viande puisqu’ils donneraient des poules et des poulets, s’ils n’étaient pas mangés avant, et ça les poules ne le savaient pas et continuaient à pondre.

Il fallait se priver pendant le carême car ce n’est pas une période de réjouissance. On se contentait alors de légumes (qu’on appelait souvent des racines : carottes, navets) et de fruits, mais il y en avait peu car la nature n’avait pas encore donné ses fruits.
La fête de Pâques est marquée par le retour des réjouissances en particulier celles de la table. Il y a donc un retour des œufs. C’est l’occasion pour les décorer richement car ils sont porteurs de signification : par la résurrection du Christ la nature est recréée mais plus belle encore qu’auparavant.

En Ariège comme dans toute la France la fête de Pâques donnait lieu à de nombreuses coutumes.


La quête des oeufs.


Dans les villages de l’Ariège, la semaine sainte était l’occasion de la traditionnelle quête des œufs. Les enfants de chœur parcouraient le village, mais ils se rendaient surtout dans les fermes et hameaux éloignés où l’on savait trouver des œufs en abondance. Avec leurs paniers à couvercle au bras, lorsqu’ils arrivaient en vue d’une ferme, l’orchestre des trompes se mettait à jouer. De temps en temps l’un des joueurs s’arrêtait de souffler dans son instrument pour crier :

Alleluia! Alleluia!
Un iôu en cado ma,
Le qu’a car n’en manjarà.
Le que n’a pos n’en cercarà.



ou bien encore :

J’ai un oiseau dans mon panier,
Je ne sais pas s’il veut chanter.
Donnez des œufs, il chantera.
Alleluia ! Alleluia !

Quelquefois venaient s’ajouter quelques couplets satiriques à l’adresse des artisans du village :

Alleluia pour les maçons,
Les cordonniers sont des fripons;
Et les tailleurs
Sont des voleurs,
Alleluia !

Arrivés dans la cour de la ferme, ils donnaient une aubade sérieuse pendant que les chiens, ameutés, jappaient à perdre haleine et que la volaille se sauvait à travers les jardins, prés et clôtures. Puis la bande montait l’escalier donnant accès à la vaste cuisine. La fermière connaissait les usages : les œufs étaient déjà prêts. Parfois, lorsque les quêteurs avaient affaire à des ménagères généreuses ou qu’ils savaient les flatter, ils récoltaient en plus de la saucisse ou du lard salé (bentrisco).
La quête des œufs était également faite autrefois par les personnes qui jouent toute l’année un rôle dans les services communs du village : carillonneur, fossoyeur, garde-champêtre, facteur.



Dimanche et lundi de Pâques.


La fin du Carême prend effet au matin de Pâques. À Loubens, on goûte alors les saucissons et jambons restés suspendus depuis la fête du cochon. Tout le monde se rattrape ce jour avec le saucisson maigre, le gras, les couennes et le saucisson de foie, car «il faut savoir s’ils sont bons avant de les enfermer dans le bahut où ils seront recouverts de cendre ».

Le dimanche de Pâques est considéré comme une grande fête. Dans la maison, la ménagère endosse les vêtements de fête après avoir confectionné le repas. Tous les membres de la famille et les enfants en particulier, porteront les plus beaux habits et se rendront à la messe. Dans les campagnes, de nombreux paysans ignorent le chemin de l'église tout le long de l’année, mais ils se gardent de manquer la messe de Pâques : ce jour-là, la maison de Dieu est comble.

Comme pour le Vendredi-Saint, on ne doit se livrer à aucun travail; les animaux ne sont pas attelés de la journée et on leur donne une meilleure ration au râtelier.

Le matin de Pâques, au petit déjeuner, on goûte les premiers saucissons : depuis la fête du cochon ils sont restés suspendus aux grosses poutres de la cuisine. Que ce soit le saucisson maigre, le saucisson gras, le saucisson de foie ou celui de couenne, toute la gamme y passe ; il faut bien savoir s’ils sont bons avant d’aller les enfermer au grenier, dans le grand coffre plein de cendres, aux côtés des jambons.

Le repas de midi est un véritable repas de fête avec tous les plats traditionnels de la grande fête locale : Coustellou, rôtis de volailles diverses, blanquette de veau, Moujetade. Mise à part une excellente salade, aucun légume n’apparaît sur la table ce jour-là. Viennent ensuite divers gâteaux délicieux qui ont été cuits au four allumé tout spécialement en cette occasion : grandes tartes aux pommes, dites croustados, madeleines volumineuses, des oeufs à la neige, des oreillettes.

Dans le domaine des superstitions, on est persuadé que le fait de pénétrer dans le cimetière et de creuser une tombe le jour de Pâques déchaînerait la mort sur toute la paroisse.

Le dimanche de Pâques est consacré à peu près exclusivement aux pratiques religieuses, messe le matin et vêpres l’après midi. Le lendemain lundi, est réservé à des réjouissances diverses.

Il y a tout d’abord la traditionnelle omelette de pâques préparée et dégustée en pleine nature, parfois à plusieurs kilomètres de sa demeure, dans un site agréable. Des groupes de jeunes gens et de jeunes filles se forment et s’acheminent joyeusement vers le lieu choisi. 
A Bélesta on se rend dans la vaste forêt de sapins, de réputation européenne ; à Montferrier et Montségur on escalade la colossale pyramide rocheuse au sommet de laquelle la vieille forteresse de Montségur réserve de douces pelouses, et surtout un panorama unique. On n’a pas manqué d’aller, quelques jours avant, à la recherche des morilles délicieuses et des tricholomes parfumés qui émergent déjà des mousses, car :

Per Pascos è per Pasqaetos      A Pâques et à Quasimodo 
I a mèrlos è mèrletos               Il y a des merles et des merlettes 
E moussarous en renguetos.    Et des mousserons en petites rangées



Des amis de Luzenac m'ont rapporté que dans les années 70 ils se rendaient au Signal du Chioula en famille pour réaliser et déguster l’omelette sucrée et flambée au Rhum.

A Pamiers a lieu, le lundi de Pâques, une grande fête hippique qui semble rappeler d’anciennes cavalcades.

Enfin, en ce lundi de Pâques, s’organisent à peu près partout des distractions « à la moderne », notamment des manifestations sportives diverses, mais surtout des bals qui dureront tout l’après-midi et une grande partie de la nuit, et qui rappellent les grands bals traditionnels d’autrefois.

Dans les fêtes de Pâques s’inscrivent aussi les croyances relatives aux fiançailles et au mariage : le dimanche Pascal, les jeunes mariés qui sauteront ensemble un ruisseau, seront assurés d’un bonheur parfait; danser sur une jonchée d’œufs sans en casser aucun sera également un très bon présage pour les fiancés.

On ne garde pas de souvenir de jeux particuliers ayant existé entre Pâques et le Dimanche de Quasimodo. Le dimanche de Quasimodo, qu’on appelait autrefois Pâques closes, se nomme en Ariège « Pasquetos » ou petites Pâques.

A la « Pasquetos », il était autrefois d’usage, pour les enfants, de recommencer la quête des œufs, mais non en qualité d’enfants de chœur. Ils partaient en bandes avec des paniers pour les œufs, mais aussi avec de longues tiges de fer à pointe effilée dans lesquelles ils enfilaient les morceaux de lard qu’ils récoltaient, voire parfois du jambon. Le Lundi de Pasquetos il était aussi d’usage de faire cuire des crêpes en plein air, sur l’herbe, et la jeune fille qui réussissait à retourner trois crêpes consécutives sans les faire tomber à terre, était sûre de se marier dans l’année.



L’omelette du Lundi de Pâques.

Cette Omelette est dans les Pyrénées une tradition lointaine. C’est un plat synonyme de Fête et de Bon Repas après le Carême et l’Hiver. On monte le plus souvent dans la montagne près d’un lieu Saint afin de la préparer et également la partager en famille ou entre amis. La recette ci-dessous :

Ingrédients pour 4 à 6 personnes :

• 6 œufs
• 2 tranches de ventrèche (ou lardons)
• 1 boutifare (boudin noir)
• 1 saucisse fumée
• 3 fonds d’artichauts émincés
• 2 oignons tendres
• 3 asperges vertes

Préparation :

On prépare tout d’abord un feu sur lequel nous y mettrons notre poêle. Oignons et ventrèche sont revenus dans la poêle, ensuite on ajoute les légumes découpés, la boutifare et la saucisse fumée coupées en morceaux, et enfin on termine par les œufs battus. L’omelette est cuite des 2 côtés. C’est prêt.




Les aquarelles sont de Michel Raluy.

- Quenouilles et Fuseaux - Saint-Cirac novembre 1930.






QUENOUILLES ET FUSEAUX



Dans notre village, les jeunes filles font maintenant tailler leurs cheveux. Les robes n’arrivent qu’aux genoux, les bas sont fins comme des mousselines. Ces demoiselles portent de beaux manteaux, de beaux souliers en verni, le dimanche. Elles ont aussi des chapeaux, comme à la ville. 

Les vieilles femmes ne sont pas si fières: elles portent des jupes froncées à la taille, un corsage pincé et elles mettent sur leurs cheveux une petite « cravate » en pointe qu’elles nouent sous le menton.

Les jeunes gens suivent aussi la mode, mais les hommes âgés «portent l’ancien» ! Ils ont une veste et un gilet de drap, des pantalons de drap encore ou de velours. Ils ont au pied des chaussettes de bonne laine et des sabots. Ils se coiffent d'une casquette ou d’un béret.

Quand on va à la ville, et on y va souvent, on s’habille le mieux possible, car on ne veut pas s’y faire remarquer.

Les costumes autrefois 

Autrefois, les jeunes filles, comme les mamans, ne faisaient pas tailler leurs cheveux. Elles ne s’habillaient pas à la mode, comme aujourd'hui, elles portaient fidèlement le costume de leurs grand-mères.

Elles avaient une robe en tissu lourd et solide, et la jupe très ample et serrée à la taille. Le corsage était taillé et moulait le buste parfaitement. Elles
croisaient sur leur poitrine un petit fichu en cretonne pour les jours, en beau mérinos à fleurs pour les dimanches. Pendant toute la semaine, leurs cheveux longs, tressés, étaient cachés par une «cravate».
Le dimanche, elles portaient une belle coiffe à dentelle tuyautée, légère et gracieuse, garnie souvent de beaux rubans.

Les hommes s’habillaient d’un pantalon en bonne étoffe, d’une veste courte garnie de boutons, et d’un gilet en drap du pays, couleur burel. Le plus souvent, ils portaient des chemises de toile, filée et tissée au village même.
Ils étaient coiffés d’un grand béret ou d’une bonnette dont le gland pendait sur l’oreille.

Alors, on ne portait pas de bas; on ne savait guère tricoter dans le village. Les femmes avaient des bas d’étoffe ; les hommes les remplaçaient par une paire de guêtres en drap. Tout cela était assez peu pratique et il fallait, l'hiver, de bons sabots de bois pour se garantir du froid.

Hommes et femmes s'abritaient sous une « capette » les jours de mauvais temps. La capette descendait jusqu’aux yeux et couvrait les épaules et la taille.

Les enfants portaient, comme les vieux, robes longues et pantalons longs.

Fileuses

Tous ces vêtements étaient faits de bon chanvre poussé dans les vallées ou de chaude laine prise à la toison des moutons.

Les femmes, alors, pendant les longues veillées d’hiver, filaient laine et chanvre, et le tisserand du village transformait le fil en solides tissus.

Toutes les femmes, jeunes et vieilles, filaient. Elles avaient, pour ce travail difficile, des outils très simples : un bâton, fendu à une extrémité, la  quenouille, et le fuseau de bois terminé par un peson de poterie vernie.



Pour filer, on attachait une nappe de filasse blonde ou de laine à l'extrémité fendue de la quenouille avec un cordon que l’on croisait.

La quenouille était suspendue dans une boucle d'étoffe épinglée au corsage et l’extrémité était passée dans la ceinture du tablier. De la main gauche, la fileuse tirait la filasse entre le pouce et l’index et elle l’amincissait. De la main droite, elle faisait tourner le fuseau comme une toupie rapide.

Quelquefois, le fil était trop gros : la fileuse arrachait alors un flocon de filasse et le portait au sommet de la quenouille. Si le fil était, au contraire; trop mince, elle ajoutait quelques bribes de chanvre, car  il fallait que le fil soit bien régulier. Le fuseau roulait régulièrement et tordait le fil. Quand la fileuse avait suffisamment de fil pour que le fuseau touche terre, elle l’enroulait avec adresse. Ainsi, tout au long des veillées, elle recommençait les mêmes gestes.

Le lin

C’est avec les fibres du lin qu’on faisait autrefois la solide toile de ménage. Chaque famille semait tous les ans environ une «mesurée» de lin. La mesurée est l’étendue que l'on peut semer avec une « mesure» de graine, vieille mesure qui contenait 12 litres.

En automne, on attachait le lin et on le liait en gerbes. On allait ensuite l’étendre en couches régulières sur les prés humides du fond de la vallée. La pluie le trempait aussi ; c’était le «rouissage», qui durait au moins deux mois.

Venait ensuite le «teillage». D’abord, on frappait ce lin pourri sur une grosse pierre avec une masse en bois ; dans le but de détacher les fibres du reste de la tige. Ce lin battu était ensuite porté au four, après qu’on en avait sorti le pain et il était chauffé et séché. Ensuite, on le «teillait », c’est-à-dire qu'on le passait à la « bargue. », sorte de battoir qui écrasait à nouveau le lin pour en détacher les fibres utiles. De la main droite, on lançait le lin sous le battoir.

Le bruit de la bargue s'entendait d'un coin du village à l’autre; La bargue brisait le bois des tiges, il ne restait alors que de longues poignées de fibres qu’il fallait peigner, c’était le « cardage ».

La « carde » était une planche hérissée, à une extrémité, de 5 ou 6 rangées de longues pointes. Là-dessus, on passait des poignées de lin : les fibres les plus courtes restaient au peigne ; elles formaient la deuxième qualité de filasse. A la main, on gardait les fibres les plus longues: c’était la première qualité. La carde était fixée sur une chaise. Pour travailler, l’ouvrière s’asseyait devant la carde sur un tabouret.

Le fil cardé était ensuite arrangé en «nappes» de grosseur à remplir une quenouille pour le « filage » .

Le filage se faisait en gardant les brebis, à l’automne ou à la veillée.




A la veillée

La veillée réunissait hommes et femmes. Toutes les femmes avaient leur quenouille et leur fuseau. Une toute petite lampe à huile éclairait l’assemblée, mais les fileuses n'avaient pas besoin d’y voir beaucoup pour faire tourner le fuseau. Une bonne fileuse pouvait filer deux fuseaux dans une veillée, mais après elle était bien fatiguée. Comme il fallait beaucoup de salive pour tordre le fil et l’étirer, les fileuses mettaient dans la bouche un petit caillou propre qu’elles suçaient comme un bonbon.

Tout en filant, on chantait de vieilles chansons.
Voici le refrain d'une chanson de fileuse :

Fialo, fialo, fialuso,
Se fialos pas,
Meti lé foc
Al fus !

File, file, fileuse.
Si tu ne files pas,
Je mets le feu
Au fuseau

Que serait devenue la fileuse sans son fuseau !

Mais les jeunes gens voulaient jouer à la veillée ; ils prenaient plaisir à taquiner les fileuses, ils mettaient le feu à leur quenouille…

Quelquefois, on rangeait les fuseaux et on dansait. On faisait les vieilles danses de l’endroit, aujourd’hui publiées. De temps en temps, les mamans restées à l'ouvrage grondaient les jeunes filles qui n’avaient pas assez filé.

Elles prenaient très au sérieux leur métier et travaillaient jusqu'à la fatigue. Un vieux dicton dit en effet ,:

Fialo, fialero,
La fialaïro
Es une galèro.
Fialo, fus,
La fialaïro
Popas pus !

File « fialéro »
La fileuse
Est une galérienne.
File, fuseau,
La fileuse
N’en peut plus !


Quand les fuseaux étaient pleins de fil, on mettait ce fil en écheveaux. On se servait pour cela d’un outil spécial à deux branches verticales, situées à égale distance l’une de l'autre. Il fallait trois fuseaux pour faire un écheveau.

La lessive 



Quand on avait filé environ 200 écheveaux, on les
lessivait pour les assouplir et les blanchir. On les mettait tremper pendant 24 heures pour qu’il s’imprègnent bien d’eau. On les lavait ensuite à l’eau claire de la fontaine. Il fallait les battre bien fort, et les battoirs étaient menés rondement.

Après rinçage, on les lessivait pendant huit bons jours. Chaque jour, il fallait changer les cendres, de façon que la lessive ne s’épuise pas. Il fallait beaucoup de cendres pour cette opération, aussi les ménagères prévoyantes ramassaient toute l’année les cendres du feu et du four banal.

Les écheveaux lessivés étaient rincés à grande eau à la fontaine, puis on les suspendait à des branches pour que le soleil et le grand air les sèchent au plus tôt. De temps en temps, on les étirait.

Quand ils étaient secs, il s'agissait de mettre le fil en pelotes à l'aide du dévidoir. C’était une grande affaire que de dévider le fil et la ménagère appelait de l’aide. Le soir, on faisait une louée de jeunes filles pour faire les pelotes. On devait travailler et chanter et rire beaucoup à ces veillées qui étaient un peu comme une fête de la jeunesse.

Toile neuve

Le tisserand était ensuite chargé de faire la toile.

Selon la qualité du fil, il faisait des toiles plus tout moins fines. Il avait en général son métier dans l’écurie, car il fallait pour le fil un lieu humide. Tout le jour on entendait le battant du tisserand et le jeu des pédales.

Il avait deux métiers: un pour la toile, un pour la laine. Il se levait à la pointe du jour et quelquefois plus tôt encore. Il tissait toute la journée jusqu’à la tombée de la nuit, prenant juste le temps des repas.

Chaque femme apportait le lin ou la laine qu’elle avait filé. Pour faire tisser, on payait huit sous la « canne »  de drap et 15 sous la canne de toile.

La toile neuve était toujours rugueuse et on ne pouvait guère dormir quand on étrennait les draps. Mais c’était de la bonne toile qui durait plusieurs vies d'hommes.



Il y a bien une vingtaine d'années que le métier ne chante plus dans le village. Aujourd’hui, on achète à la ville de la toile souple qui est chère et qui dure peu.

La laine était aussi filée au rouet, mais le plus souvent on la portait à la filature à Foix. La filature la rendait en fil ou en drap.





La part du pauvre

Le chanvre était travaillé et filé dans chaque demeure comme le lin.

De vieilles légendes restent encore de ce bon vieux temps. Chez nous, les fileuses racontent souvent à la veillée l’« histoire du chanvre».

Il y avait une fois, un homme riche qui possédait un , grand champ. Malheureusement pour lui, un pauvre paysan possédait un tout petit morceau de cette précieuse terre à chanvre. Toujours le riche voulait acheter la part du pauvre, mais toujours le pauvre refusait.

Un jour, le riche dit :

- Celui qui dira le plus gros mensonge gagnera la part du l’autre.

Le jour du pari arrive : le riche et un notaire sont sur le terrain depuis longtemps, mais le pauvre ne venait jamais.  Le voilà enfin !

Allons, vite, commençons, dit le grand propriétaire. 

Il se met à raconter :

- J’ai vu un cerf en or. Ses cornes couraient du matin au soir, comme un lièvre :

- Moi, dit le pauvre, ce matin, quand je suis sorti, j’ai vu quelques graines, devant ma porte. Je les ai ramassées, je suis allé au jardin les semer. Et, je m’en retournais bien vite pour venir ici quand, tournant la tête, j’ai vu les graines qui germaient, qui poussaient... Je me suis approché: la tige grossissait, grossissait... déjà c’était un tronc ; il se ramifiait. J’ai posé un pied sur une branche, l'autre pied sur la deuxième et toujours ainsi, je montais, je montais..., à force, je suis arrivé au ciel.

Là, j’ai vu le père de Monsieur le riche.

- Que faisait-il mon père ?

- Il gardait des cochons !…

Le riche, honteux, s'enfuit suivi par son notaire...

Le pauvre gagna le gros champ et y fit pousser beaucoup de chanvre pour ceux qui n'en avaient pas.

Voilà l’« histoire du chanvre» et voilà l’histoire du fil aux temps de nos grand-mères.

Les Élèves de l’Ecole de Filles
de SAINT-CIRAC (Arîège).