samedi 16 juin 2018

Un hiver de l'année 1906 à Goulier.


Tous les souvenirs de nos parents, de nos ancêtres sont inclus dans nous.


     La plus belle de toutes les veillées, était la veillée de Noël, qui nous conduisait à la messe de minuit. On y pensait longtemps à l’avance, dès que novembre apportait ses frimas, ses grisailles et ses pluies. Octobre, lui, se parait encore des grâces de l’été finissant, les feuillages dorés illuminaient les longs fuseaux des peupliers, les mûres violettes se cachaient sous les feuilles tachées de rouge, de brun des buissons épineux, et les haies vernissées des cynorrhedons éclataient sur les branches noires des églantiers. Quand les fruits sauvages abondaient, les anciens annonçaient un hiver rude: la nature maternelle offrait ses richesses aux bêtes des bois, aux oiseaux du ciel qui allaient avoir des temps de misère à traverser. Maman nous faisait cueillir les mûres et les cynorrhedons pour les confitures, pour les liqueurs de ménage qu’elle fabriquait avec un art réputé. Nous allions ramasser des prunelles. Les «aragnous », pour être à point, devaient avoir subi les atteintes des premières gelées qui rident leur peau, la gercent et la noircissent. 


Ainsi, bêtes et gens préparaient leurs quartiers d’hiver. Malgré son bref été de la Saint-Martin, Novembre était un mois chargé de mélancolie. Décembre brillait de toute notre joie, de toute notre ferveur d'enfant à l’approche de la Noël. Ce que Noël représentait pour nous, c’était quelque chose de doux, de tendre, de tiède, la chaleur du foyer, l’amour de nos parents, la fête de la famille repliée sur soi et qui se sent d’autant plus au chaud, derrière les volets fermés que le monde alentour est froid et glacé. Le soleil qui semble avoir déserté le ciel, brille dans l’âtre des cheminées sur le noir luisant de la suie. On se serre autour du feu, en demi-cercle, chacun à sa place accoutumée. On se trouve bien, on est vide de pensée, heureux d’un bonheur qui semble se matérialiser ce soir. Cet heureux hasard qui vous a fait naître dans une famille de braves gens, on ne le sent pas au long des jours, on le porte avec soi, si mêlé a sa substance qu’on ne sait pas qu’il existe. Mais devant le beau feu de bois, alors que les bruits de la journée se sont tus, qu’à la chaleur qui vient de l’âtre et pénètre les corps, s’ajoute cette chaleur des coeurs heureux, alors on sent sa chance et le bonheur d’aimer ses parents, et d’en être aimé. Noël, c’est pour nous la fête de la famille et des traditions. Papa, depuis quelque temps, a déjà mis de côté la bûche qui garnira la cheminée cette nuit-là, et tiendra le feu pendant que nous serons à la messe. Maman a préparé, pour le dîner, la traditionnelle « merlusado », une sauce au lait avec de la morue, des pommes de terre, des croûtes de pain frottées d’ail et, pour le dessert, du riz et des pruneaux.
     La veillée commence de bonne heure; on ne veut pas perdre un instant; le temps, ce soir, semble tissé d'une étoffe plus précieuse qu’à l’ordinaire. On s’installe devant le feu, et maman commence à chanter les cantiques en patois qu’elle a chantés enfant, et que nous chantons avec elle dès qu’elle a entonné les premières notes:

     Canten pastous en joyo
     Nadal allégrement (bis)
     Qué Ié fil de Mario nescut aquesto neit
     Uno maichanto grëpio ni an donnat per son léit (bis)
     Lés pastrés ac sapiéren l’angé lou siat diguec (bis).
     Mé ellis s’assemblabon per s’couta las cansous (bis)
     Gloria, in excelsis, santon lés angélous (bis) (1).

Un autre nous ravissait par sa grâce poétique :

     Poulits agnels espilats su l’erbeto
     Noun craignat pas la dent del loup traidou
     Aro qu’en ets jou la santo houleto
     D’un Diou qué pren lé noun dé boun pastou
     Randén l’amour al diou dé gloria
     A sa mémorio canten toutjoun,
     Canten toutjoun, toutjoun, toutjoun!.

Ces chants en patois, elle les disait d’une voix très juste, bien timbrée, un peu grêle, et ils prenaient, en passant sur ses lèvres, une saveur exquise qui exprimait toute la fleur du terroir. Papa, dont la voix déraillait un peu, chantait aussi, et dans le chœur, sa voix d’homme faisait du volume et ne s’écartait pas trop du registre fixé par la tradition.
Nous chantions, ainsi, tous ensemble:

     Neit dé félicitat, qu’éros tant atendudo
     Dé ta bouno bengudo, qué lé cél sio lougat
     Oqués a nostré grat.
     Un Diou fa ta paruro et touto la naturo
     Brillo dé toun esclat,
     Célébren, célébren toutis amasso (bis).
     La bountat, la bountat del éternel
     Qu'a quittat, qu’a quittat, qu’a quittat
     Lé trono del cet. Per béni, per béni, pourta sais gracios
     Al pécadou criminel.

     Ce cantique, venu du fond des âges sur un rythme de marche, d’une beauté de sens intraduisible en français, touchait nos cœurs plus vivement qu’aucun texte sacré. C’était, dans notre langue d’oc, la foi de nos pères, leur attachement à l’église, à cette communauté des âmes qui s’exhalait avec une émotion accordée au charme de la mélodie et à la cadence du rythme. Un autre, aussi, nous enchantait par son ampleur et son allure :

     Qu’un brut dédin lé cel
     Res dé tan bél
     Qu’uno musico
     Quitten nostris troupels
     Joignen nous aïs angels
     A lour divin councert
     Que toutsé réjouisco 
     Anen san plus tarda, san plus tarda, san plus tarda
     Toutis per l’adoura, sans plus tarda
     Toutis per l’adoura.


     Ces bergers, qui chantaient leur joie, ils nous semblaient tout proches de nous. Personne n’évoquait la Judée, le ciel d’Orient et la douceur des nuits de Palestine. Non, les bergers qui avaient adoré Jésus dans sa crèche étaient pareils à ceux que nous voyions tous les jours conduire leurs troupeaux au pâturage, les Noëls étaient toujours blancs de neige. Le mystère de la Nativité était si proche qu’on pouvait le toucher de la main. Maman, vers dix heures, plaçait nos galoches fourrées devant le feu, la semelle cloutée tournée vers la flamme; elle allait mettre les «moines» dans les lits. Elle garnissait les chaufferettes avec beaucoup de précaution, car elle avait très peur du feu, mettait une couche de cendres dans le fond, puis un lit de braises bien rouges et pas charbonneuses et recouvrait le tout de cendres plus chaudes. Elle partait dans les chambres froides puis revenait dans le cercle lumineux et chaud. Dès onze heures on se préparait pour partir à la messe où il ne fallait pas arriver en retard. A Goulier, et les premières années de notre séjour à Auzat, papa allumait une lanterne et passait devant pour éclairer notre marche. La neige, malgré les clous, collait aux semelles de nos sabots, s’accumulait et nous hissait sur de minuscules échasses, sur lesquelles on perdait vite l’équilibre. Il fallait s’arrêter et secouer aux pierres du chemin les « galanpous » qui gênaient la marche. Pour entrer dans l’église de Goulier, il fallait longer le cimetière; j’étais moins brave que ma sœur. Le long de la grille, je me pressais contre maman et je serrais sa main plus fort. Arrivée dans l’église, mes terreurs se dissipaient, les cierges incendiaient la nef, noyant les coins d’ombre dans un lac de lumière dorée, les visages des vivants me souriaient, j’étais dans un monde familier et ami. Nous lâchions la main de maman qui rejoignait, à droite de la nef, son prie Dieu : l’unique prie-Dieu de cette église de montagne, à 1080 mètres d’altitude. Papa passait du côté des hommes, à gauche de la nef, près de la chaire. Il se tenait debout, les bras croisés, devant sa chaise. Ma sœur et moi, emmitouflées dans nos fichus, nous allions nous asseoir sur les bancs des filles, près de la grille du chœur. L’office commençait, et nous suivions, ravies, toute la cérémonie, mais nos regards étaient surtout occupés par la crèche où un Enfant Jésus, en cire, pareil à une jolie poupée rose, tendait ses bras dans la paille au milieu de la mousse où paissaient un âne, des moutons et des bœufs en réduction. Il faisait si froid qu’on frissonnait pour ce petit enfant nouveau-né, que rien ne protégeait. Dans l’admiration qui emplissait nos cœurs entrait une inquiétude apitoyée. Et les voix montaient, avec l’encens, vers le Seigneur, voix connues des jeunes gens et des jeunes filles du village, marquées de l’accent rocailleux des montagnards qui roulent les « r », mais nos oreilles n’en étaient point choquées. Ce français, plein de splendeur, nous paraissait cependant moins beau que le patois. Pour honorer le Roi des Rois, la langue d’oc était la langue la meilleure. La cérémonie était un peu longue pour nos jeunes forces, et le froid, vers la fin de la messe, nous saisissait. Quelques gamins tapaient des pieds, mais on oubliait tout quand on retrouvait sa maison et le lit, chauffé par le moine, où on se blottissait, les couvertures sur la tête.

     Maman nous racontait qu’à Quérigut, où elle avait fait ses débuts dans la carrière d’institutrice, on jouait le Mystère de la Nativité dans l’église, comme au Moyen Age et comme, aussi, en Espagne. Des bergers, drapés dans une lourde cape « coulou dé la bestio », entraient dans l’église avec un bâton ferré, se prosternaient devant la crèche, et l’un d’eux, qui précédait les autres, chantait :

Seigneur, à vos genoux, nous nous prosternons tous.

     Et le chœur reprenait cette fois en patois :

     Biho, Jean Francés qué se pla parla francés
     Bibo, Jean Francés é maï se raço.
     (Vive Jean François qui sait bien parler français, Vive Jean François et sa race !)

     Touchant hommage de ces hommes rudes à la France, dont ils ne connaissaient pas la langue, mais qu’ils aimaient et admiraient. Tout cela, c’est du passé, et il n’y a plus autant de naïveté dans les âmes des simples, même dans l’âme des humbles bergers, vivant sur les hauts sommets.



     A Auzat, une année, M. le Curé, qui avait de l’invention, avait voulu ressusciter le chœur des anges et leurs voix célestes. Il avait mis les enfants du catéchisme derrière le maître-autel, assis sur les marches d’un double escalier. Nous devions entonner, avant l’office, et pour créer l’atmosphère, le Gloria :

Les anges dans nos campagnes…

     Nos voix enfantines montèrent dans la nef avec conviction, et la gloire de Dieu fut célébrée, cette année-là, à Auzat, avec la candide ferveur qui doit plaire à celui qui a dit : « Laissez venir à moi les petits enfants... » Nous devions aussi chanter : Il est né le divin enfant, et quelques autres cantiques de tradition, la nuit de Noël. Mais, entre les chants, le temps nous parut long sur nos marches d’escalier.
     La cérémonie s’éternisait, et maman, qui était de l’autre côté du décor, voyait nos têtes apparaître entre les candélabres qui garnissaient l’autel, et par moments une agitation plus frénétique faisait vaciller le candélabre et son cierge qui menaçaient de venir s’écraser sur le prêtre. Cette messe de minuit, qui nous parut si longue, fut encore plus longue pour maman, qui ne retrouva sa tranquillité d’âme qu’avec l’Ite Missa Est.

     Nous ne faisions pas de réveillon; la mode n’en était pas répandue dans nos hautes vallées. Nous ne laissions pas, non plus, comme on le faisait dans quelques maisons, le pain sur la table, pour permettre au Bon Dieu, au cas où il ferait sa ronde sur la terre, de se restaurer. Non ! Nous montions sagement nous coucher, rêvant de crèche, d’encens, d’Enfant-Dieu, bercé « dans ses nuages au fond d’une étoile de feu ». Le sapin de Noël était aussi chose inconnue. La fête de Noël était, pour nos cœurs d’enfants, une explosion de joie qui restait tout intérieure, et qui ne se traduisait au dehors que par quelques attitudes empruntées à la tradition. Le lendemain, nous ne manquions pas la grand-messe, et au déjeuner de midi, la dinde truffée se réduisait sur nos tables frugales à un poulet aux marrons, qui représentait les délices terrestres. Et le soir, nous retournions aux Vêpres, nous mêler au chœur des voix enfantines et adultes pour les psaumes en latin, les cantiques en patois et en français. Nous passions d’une langue à l’autre sans effort, tant ces trois idiomes se ressemblent. La cérémonie n’était pas finie que déjà le sacristain, économe, éteignait les cierges avec un long bâton muni d’un éteignoir d’étain. La fumée montait en spirales bleues avant de se dérouler, de se dissoudre dans l’air froid, exhalant un parfum de cire refroidie. Cette odeur, l’obscurité qui, soudain tombait sur vous comme une chape, faisaient lever dans mon cœur d’enfant une mélancolie dont je me souviens encore. La fête était finie ! Il fallait attendre un an avant de voir se renouer la chaîne des intimes bonheurs.

     Le premier de l’an ne nous apportait pas les mêmes effusions. C’est un beau jour pour les petits en qui s’éveille le sens de la possession, et j’avoue que je ne l’avais pas. Nos parents, qui se débattaient au milieu de difficultés pécuniaires, comme tous les fonctionnaires de cette époque, avaient un mépris de l’argent, un détachement des biens terrestres qu’ils nous ont transmis. L’argent qui salit tout, détruit tout, n’avait pas de valeur pour nous, et le louis d’or que ma grand-tante d’Amérique nous donnait tous les ans nous ravissait plus par sa couleur jaune, ses figures d’avers et de revers que par sa valeur marchande. Nous aurions bien voulu, le jour de la saint Sylvestre, attendre minuit pour «attraper» la bonne année à nos parents, mais on avait veillé huit jours auparavant pour la messe de minuit, et maman ne permettait pas qu’on rééditât cet exploit par des nuits glaciales. Nous ne mangions pas, non plus, en ce jour, le plat traditionnel de lentilles dont l’absorption donne, à ceux qui les consomment, autant de louis d’or dans leur poche que de lentilles dans l'estomac. Le matin, nous nous levions dans le jour gris, et en courant, en criant bien fort, nous allions dans la chambre de nos parents, nous nous jetions sur leurs lits: « Bonne année papa, bonne année maman ! » Et nous montrions nos cadeaux, préparés en cachette, dans le mystère des malices cousues de fil blanc, et nous offrions une blague à papa, un mouchoir à maman, une pipe, un fichu payés avec nos économies que nous avions, à l'aide d’une aiguille à tricoter, et en prenant beaucoup de peine, extraites de nos tirelires: une poire pour ma sœur, une pomme pour moi.

     Dans la matinée, les amis, les voisins viennent porter leurs vœux. Maman offre la « goutte » : eau de coing, cassis, liqueur d’aragnous. On s’aborde par la formule vieille comme le temps :
     « Bouï souéti la bouno annado, aquesto é forço d’aoutros ». On s’embrasse solidement et tous les baisers ne sont pas des baisers de Judas. Quand la fête du cochon coïncide avec le jour de l’an, on ajoute : « en santat qu’él bouï mangets ». Les enfants ne viennent pas nombreux. Pour eux, Monsieur et Madame sont toujours «les régents » et on n’ose pas les aborder avec la locution goguenarde :

     Bounjoun, boun an, bouno stréno dé capd’an
     Sabets la boutso daré mettet lo bous débant.
     Bonjour, bon an, bonne étrenne du bout de l’an.
     Si vous avez la bourse derrière, mettez-vous la devant.

     C’est par un matin du jour de l’an que papa et maman ont fait connaissance dans l’air glacé qui dévalait du Capeir sur le haut plateau de Quérigut.
Papa faisait son année de service militaire au 59° Régiment d’infanterie de Foix, et il était venu en permission voir ses parents. Il avait beaucoup neigé et le vent avait soufflé avec rage, entassant la neige dans les lieux abrités, éparpillant les flocons qui tournoyaient, se collaient aux vitres. Par moments  les rugissements de la tempête semblaient emplir l’espace, le vent, s’insinuant dans les fentes, faisait trembler les vitres, et à l’école, il avait jeté bas les cloisons. Maman venait de se lever dans son appartement où seules deux pièces avaient conservé leurs quatre murs, au premier étage de la maison d’école. Elle entend frapper à la porte d'entrée, au rez-de-chaussée. Elle ouvre la fenêtre de sa cuisine et dans le chemin étroit tracé dans l’épaisseur de la neige, elle aperçoit deux jeunes gens : un civil qu’elle connaît bien et qui est son collègue de l’école de garçons et un militaire inconnu, qui est papa. De là-haut, les hommes semblent engloutis dans la neige. Le jeune instituteur demande à maman, pour lui et son camarade, la permission d’entrer lui présenter leurs vœux. Maman répond : « Je ne peux pas vous recevoir maintenant, c’est trop en désordre chez moi ». Et papa de lancer le vers de l’Art Poétique « Mademoiselle : 

Souvent un beau désordre est un effet de l’art. »

     Malgré Boileau, l’Art Poétique et une citation si pertinente, maman resta ferme dans son refus, et la rencontre de nos parents n’eut lieu que dans l’après-midi, chez de braves gens, leurs amis communs. Le récit de cette rencontre nous amusait toujours. On raillait doucement papa de cette manie qu’il a de placer des citations, dont quelques-unes nous sont si bien connues que dès qu’il prononce le début, ma sœur et moi terminons l’aphorisme. Personne n’entend mieux la plaisanterie que papa dont le caractère est resté jeune, et il ne se fâche jamais quand les sourires de ses filles soulignent ses maximes. Quand maman à la fin d’un repas quête une approbation des convives, papa répond : « Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien », ce qui a le don d’exaspérer maman qui hausse les épaules. Quand on lui passe la salière, parce que la soupe n’est pas assez salée, papa dit : « Le sel qui ne sale pas n’est pas du sel. » Si on annonce la mort prématurée d’une personne jeune, sur le sort de qui on s’apitoie, papa clôt le chœur des lamentations par un : « nous mourons tous, disait cette femme célèbre, dont l’Ecriture a loué la sagesse au premier livre des Rois ». Constatation qui ne prouve ni la sagesse ni la célébrité car, hélas! les hommes meurent tous, et quiconque, roi ou palefrenier, est contraint d'en convenir. C’est par mon père que je suis entrée d’abord dans l’audience de Rossard et de Bossuet. Quand il récitait les vers de Rossard :

     De Tempe la vallée un jour sera montagne
     Et la cime d’Athos, une verte campagne
     Neptune, quelquefois, de blé sera couvert
     La matière demeure et la forme se perd.

je trouvais cette poésie magnifique et je m’enchantais tout bas à la récitation intérieure de ces vers pleins de sens poétique et philosophique. Ces coups d’ailes n’étaient qu’exception, et dans l’ordinaire des jours, papa se contentait des aphorismes d’allure biblique et des proverbes en patois.

     Touto gouéllo que béléguo per lé mos.
     « Toute brebis qui «bêle perd la bouchée ».

     Maman ne cultivait pas ce genre prédicant. Parfois, avec un sourire, elle se contentait de nous dire :

     Gaité, doux exercice et modeste repas,
     Voilà trois médecins qui ne se trompent pas.

     Des proverbes, elle en savait pourtant beaucoup qui disent la finesse malicieuse des gens d’Ariège, dont la sociabilité s’est exprimée surtout au cours des longues veillées, pendant les rudes hivers d’autrefois.



     Mais, où sont les neiges d’antan ? Le vers mélancolique de Villon peut s’entendre chez nous au sens littéral. Il ne neige presque plus dans nos vallées; certains hivers commencent et finissent sans que la terre ait été recouverte de sa fourrure blanche; on ne voit plus pendre, sur le bord des toits, ces « chandelles » de glace que le soleil faisait briller comme des diamants avant de les fondre, et le bruit des pans de neige glissant avec fracas des toits d’ardoises n’interrompt plus guère le silence des nuits. Sans doute, nos toits portent-ils toujours des barres transversales fixées, par des crochets, pour morceler les neiges et les empêcher de crouler d’un seul tenant, en tirant la toiture; mais ces précautions se révèlent, depuis quelques années, sans beaucoup d’utilité. La température s'est adoucie, l’air est moins rude à respirer. Il l'était déjà dans la Basse-Ariège à l’époque dont je parle. A Labastide, jamais la neige n’a enfermé les gens dans les maisons pendant des semaines et des mois, comme à Goulier et à Quérigut. On circulait commodément dans les rues, même pendant les nuits les plus froides. Maman nous racontait que pendant sa petite enfance, une nuit de la saint Sylvestre, elle s’était levée avec ses sœurs pour «attraper» la bonne année à Pépi et à tata qui habitaient une autre rue, à une centaine de mètres de leur maison. Elles s'étaient levées la nuit, à tâtons, sans lumière, croyant avoir dormi longtemps, et elles étaient venues dans la cuisine, autour du feu, attendre le jour. Un pas dans la rue, la clef tourne dans la serrure. C’est leur père qui rentre du café, sa partie de cartes terminée :

     — Qu’est-ce que vous faites là ?
     — Nous attendons le jour pour aller chez Pépi.
     — Petites malheureuses. allez vite vous coucher, il est à peine minuit.

     Mais ces obstinées ne veulent rien entendre; elles attendent le jour qui se traîne, est lent à venir. Enfin, une lueur commence à poindre. Elles s’emmitouflent dans leurs fichus, prennent leurs sabots, et par les rues emplies de nuit et désertes, elles arrivent chez Pépi. Lui, ce matineux, est encore couché. Tout dort. Les trois petites ombres ont froid, elles ont honte, mais n’osent retourner à la maison paternelle. Elles frappent; Pépi, en bonnet de coton, montre son nez à la fenêtre; il n'est pas content, car il fait froid; il regrette la tiédeur du lit, mais il aime ses petites-filles, et descend aussi vite que le lui permettent ses membres raidis et la torpeur qui suit le sommeil brusquement interrompu des vieillards. Il vient ouvrir la porte, et allume le feu. Il est trois heures du matin. Le reste de la nuit se passe en conversations. Maman récite le compliment qu’on lui a appris à l’école; sa sœur aînée donne une lettre ornée d’un oiseau bleu et d’un dentelle de papier. Pépi demande qu’on lui lise la lettre; il est fier d’entendre une prose si bien tournée. Maman, sa filleule, lui offre la première paire de chaussettes qu’elle a tricotée. Il lui donne vingt sous, une pièce en argent, cadeau princier qui ne se renouvelle pas pour les trois autres qui ne sont que ses petites-filles. Enfin, le jour luit, le premier jour de l’année 1880 vient de se lever.

     « Hélas! toutes ces choses sont passées comme l’onde et comme le vent ! »

     Les lignes du paysage sont toujours identiques à elles-mêmes, les croupes des montagnes sont toujours lourdement plantées sur le sol, les « piques » semblent toujours trouer l’azur du ciel, mais les êtres qui ont vécu, dans ce décor, d’une poésie âpre, s’en sont allés au pays des horizons infinis, d’où l’on ne revient pas. Les voix aimées se sont tues, la plupart des animateurs de cette chronique des jours heureux ont glissé dans l’ombre de la mort. Le progrès et le confort, longtemps maintenus dans le plat-pays, se sont insinués le long des cours d’eau pour remonter les pentes, et les mœurs se sont adoucies et banalisées.

     Mon enfance s’achève avec cette offensive du modernisme montant à l’assaut des hautes terres.
Les temps heureux sont révolus le jour où j’entre comme pensionnaire à l’Ecole Primaire Supérieure de Foix pour me préparer à gagner ma vie.

Mathilde Mir
Chronique des jours heureux.
Angoulême, juillet-décembre 1943.


















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