samedi 24 novembre 2018

Le serpent et le forgeron.



Il y avait, autrefois, dans l’ancienne province du Comminges près de Saint Girons, un serpent long de cent toises, plus gros que le tronc d'un vieux chêne, avec des yeux rouges, et une langue en forme de grande épée. Ce serpent comprenait et parlait les langages de tous les pays ; et il raisonnait mieux que nul chrétien n'est en état de le faire. Mais il était plus méchant que tous les diables de l'enfer, et si goulu, si goulu, que rien ne pouvait le rassasier. 
Nuit et jour, le serpent vivait au haut d'un rocher, la bouche grande ouverte, comme une porte d'église. Par la force de ses yeux et de son haleine, les troupeaux, les chiens, les pâtres, étaient enlevés de terre comme des plumes, et venaient plonger dans sa gueule. Cela vint au point, que nul n'osait aller garder son bétail, à moins de trois lieues de la demeure du serpent. 
Alors, les gens du pays s'assemblèrent, et firent tambouriner dans tous les villages du Couserans. 
- Ran tan plan, ran tan plan, ran tan plan. Celui qui tuera le serpent sera libre de toucher, pour rien, sur la montagne, cent vaches, avec leurs veaux, cent juments avec leurs poulains, cinq cents brebis, et cinq cents chèvres. 
En ce temps-là, vivait un jeune forgeron, fort et hardi comme Samson, avisé comme pas un. 
- C'est moi, dit-il, qui me charge de tuer le serpent, et de gagner la récompense promise. 
Que fit le forgeron ? Sans être vu du serpent, il installa sa forge dans une grotte, juste au-dessous du rocher où demeurait la male bête. Cela fait, il se lia, par la ceinture, avec une longue chaîne de fer, et plomba solidement l'autre bout dans la pierre de la grotte. 
- Maintenant, dit-il, nous allon bien voire qui est le plus malin. 
Alors, le forgeron plongea dans le feu sept barres de fer, grosses comme la cuisse, et souffla ferme. Quand elles furent rouges, il les jeta dehors. Par la force des yeux et de l'haleine du serpent, les sept barres de fer rouges, grosses comme la cuisse, s'enlevèrent de terre comme des plumes, et vinrent plonger dans sa gueule. Mais le forgeron fut retenu par sa chaîne, et il rentra dans la grotte. 
Une heure après, sept autres barres de fer rouges, grosses comme la cuisse, s'enlevèrent de terre comme des plumes, et vinrent plonger dans la gueule du serpent. Mais le forgeron fut retenu par sa chaîne, et il rentra dans la grotte. 
Ce travail dura sept ans. Les barres de fer rouges, grosses comme la cuisse, avaient enfin mis le feu dans les tripes du serpent. Pour éteindre sa soif, il avalait la neige par charretées du Maubermé; il mettait à sec les fontaines et les gaves. Mais le feu reprenait dans ses tripes, chaque fois qu'il avalait sept nouvelles barres de fer rouges, grosses comme la cuisse. 
Enfin, la male bête creva. De l'eau qu'elle vomit, en mourant, il se forma le grand étang d’Araing. 
Alors les gens du pays s'assemblèrent, et dirent au forgeron : 
- Forgeron, ce qui est promis sera tenu. Tu es libre de toucher pour rien, sur la montagne, cent vaches, avec leurs veaux, cent juments, avec leurs poulains, cinq cents brebis, et cinq cents chèvres. 

Un an plus tard, il ne restait plus que les os du serpent, sur le rocher dont il avait fait sa demeure. Avec ces os, les gens du pays firent bâtir une église. Mais l'église n'était pas encore couverte, que la Couserans fut éprouvée, bien souvent, par des tempêtes et des grêles, comme on n'en n'avait jamais vu. Alors, les gens comprirent que le bon Dieu n'était pas content de ce qu'ils avaient fait, et ils mirent le feu à l'église.



lundi 12 novembre 2018

En suivant l'Arget, la vallée de la Barguillère.




Les Clouteries de la Barguillère.

Au Pas de la Barre s’ouvre le profond sillon creusé par l'Ariège à travers les chaines pyrénéennes. Un peu plus haut dans Foix, l’Ariège reçoit sur la rive gauche l’Arget, son diminutif, qui traverse l’admirable vallée de la Barguillère. L’Arget recueille à son tour une quantité de ruisselets bien sages, bien frais et bien clairs, laborieux aussi puisqu’ils arrosent les prairies, rouissaient autrefois le lin, animaient en grand nombre les martinets et les petits moulins et enfin ont permis l’éclosion d’une petite industrie artisanale : la clouterie.


Un atelier à Ganac, un à Brassac, un à Burges, un à Cautirac employant 5 ou 6 ouvriers chacun, voila tout ce qu’il reste dans la Barguillère d’une industrie jadis prospère. On y trouvait à la fin du XVII siècle, 16 ateliers ou « boutiques à clous » produisant 1600 quintaux de clous environ par saison, En 1840, 275 ouvriers se groupaient autour de 60 feux: Un magasin général des fers et clous avait été établi à Foix en 1750 pour concentrer toute la production du Comté.

L’atelier conserve son installation archaïque et ses méthodes ancestrales. Autour de la forge ou rougissent « las bergos » ou gros fils de fer, les « plaques » sont fixées sur des troncs d’arbre. Chacune comprend un « pied » ou petite enclume, un « ciseau » et une sorte de moule ou « clabiéro ».
A coups de marteau, le « clabetaire » (le cloutier) façonne le fer rouge et avec une dextérité remarquable le dirige sur son enclume, sur « le pied » il l’amincit et l’appointe sur « le ciseau » d’un seul coup il détache le clou qu'il dresse dans la « clabiéro », là il aplatit sa tête et de 5 coups de marteau le coiffe d’une « abosso» en forme de rosace 4.5 pans. Le clou saute dans un tas qui, en fin dé journée, en compte de 1.000 a 1.200. Et l’atelier résonne et le soufflet souffle dans le brasier de la forge, articulé avec une roue à aubes « a aletos » que fait tourner le petit ruisseau voisin.

Installation primitive qui surprend par sa simplicité et son ingéniosité. L’eau a remplacé le chien qui, inlassable, trottait dans une grande roue à gouttière comme. celle que l'on peut voir dans l’atelier de Cautirac.


L’apprentissage du cloutier durait environ deux ans. A douze ans, l’indigène quitte l’école qui n’est encore ni gratuite ni obligatoire et reçoit le baptême d’apprenti cloutier. On lui: barbouille la figure et les mains de poussière de charbon et de suie, on l’affuble du tablier en peau de veau de on l’admet au groupe de 5 4 10 artisans travaillant autour du même feu de houille qu’active le même « mantchou » (soufflet).

Il va commencer à fabriquer des « tatchetos ». Il ébauchera la tige sur « l’asclasso », la terminera sur le pied, coupera son fer à l’endroit marqué par deux coups de marteau, un peu au dessus de la tige sur le tranchet ; sans abimer celui-ci il aura soin de ne pas détacher complètement le clou de la tige avant de l’avoir introduit dans la « clabiéro » où il façonnera la tête de 5 coups de marteau. La main qui tient la tige soulèvera légèrement le clou dans l’intervalle de chaque coup de façon que le clou ne refroidisse point et tombe dans la tôle encore tout blanc.

Il faut qu'il se hâte car une autre tige de fer carrée chauffe pendant qu’il fabrique son clou et doit être au rouge blanc quand il a fini. Un instant de trop, un morceau de fer est perdu.
Après les talchetos viendront les « guingassous » :(clous à souliers) les « tatchos signodos » les « berlandos », les clous à ferrer ou « ferradous » des clous à planches « gabarres », des clous « grain d’orge » pour roues de tombereau et des chevilles que des voyageurs portent jusqu’en Algérie.

Son apprentissage est terminé. Il a fallu deux ou trois ans pour en arriver là, maintes réprimandes et parfois des bourrades.
Le travail de cloutier est « musiu » et serait de faible rendement si la journée n’était pas longue. Aussi le cloutier se rend à l’atelier à 4 heures du matin. Le premier arrivé souffle dans un gros coquillage de mer pour réveiller ou presser ses compagnons. Le charbon va se dépenser, tant pis pour qui n’en profitera pas. D’autres trompes répondent et toute la Barguillère doit frémir à ces appels lugubres dans la nuit. Bientôt, par tous les chemins arrivent dans la nuit noire, la pluie, la neige et le vent ces hommes qui vont commencer leur dur labeur. Vite, ils échangent leurs sabots pointus, fabriqués par eux-mêmes, contre des sandales, ôtent leur veste, passent leur tablier de cuir, quelques-uns font leur signe de croix et les marteaux résonnent. On pourrait croire qu’au milieu d’un tel vacarme de marteaux accompagnés de la bruyante respiration du grand soufflet de forge aucune parole ne pourrait s’entendre et cependant les conversations s’engagent. A cette heure matinale on échange des impressions sur la température, le temps qui convient ou ne convient pas à la terre, aux récoltes, à la santé. Ce n’est pas encore le moment d’échanger des propos facétieux, cela viendra plus tard.


Voici huit heures. Les tiges de fer sont retirées du feu. L’apprenti vide le creuset de son « carral », déclenche la vanne d’eau qui fait tourner la roue motrice du soufflet et chacun verse dans son panier le contenu de la tôle, travail du matin, l’agite un peu pour faire tomber les scories et, reprend son panier au-dessus de sa tête. Les ouvriers courent à la soupe chaude ; les cuisinières ne sont jamais en retard car le travail reprendra à 9 heures et il faut franchir parfois une bonne distance aller et retour.





A 9 heures, le travail reprend jusqu’a 1 heure. L’estomac satisfait, c’est le moment ou les chants retentissent. Bouts de refrains sans suite, vieilles chansons pyrénéennes naïves et fraiches comme le ruisselet qui murmure au dehors.

Les projets s’échafaudent. Que fera-t-on de son dimanche ? Ira-t’on voir sa vache au troupeau transhumant ? Où se trouvera la bacade ? Ira-t-on à la-foire du 8 Septembre à Foix, a la fête de la Saint-Jean à Gannac, de Saint-Etienne à Brassac on on pourra se promener dans le parc de Montaut, de Saint-Pierre à Saint-Pierre ou de Notre-Dame à Bénac si intéressante aussi à cause du beau pare du château de Bellissens. La fête de la Saint-Eloy patron des cloutiers est aussi un grave sujet comme le tirage au sort ou les fêtes de Carnaval.

Il est très intéressant aussi, pour les jeunes surtout, de savoir qui blanchit le lin dans le hameau, qui trie les noix, car ce sont là occasions de veillées ou l’on s’amuse bien.
Mais voici une heure après-midi et c'est l’heure de « brespalher ». Généralement des pommes de terre au sel avec une sauce à l’oeuf et au jambon constituent le menu. Le vin est rare.
C’est pour quelques-uns l’heure de Ja sieste, pour d’autres le moment de travailler à la confection des sabots, pour d’autres enfin, de donner quelques coups de bêche au jardin.


Mais la journée est loin d’être finie. A 3 heures, un coup de corne et le travail reprend jusqu’a 8 heures. Cela fait 13 heures consécutives de travail qui sont payées de 2 à 5 francs.

Le soir chaque ouvrier emporte ses clous dans un panier d’osier qu’il a dû fabriquer lui-même à la veillée. Et le samedi il quitte le travail à midi. Il rapporte à l’atelier tous les clous qu'il a fabriqués dans la semaine. Le patron les pèse, il « compte » et paie les ouvriers. Après quoi les cloutiers font toilette et se rendent à l’auberge voisine pour faire bombance.

Et le dimanche matin le « clabetou » part, un sac de clous sur son épaule et la houssine à la main, à Vernajoul, à Montoulieu, il va de porte en porte vendre 50 ou 100 clous pour ferrer les sabots ou les bêtes de la ferme.

Le cloutier est encore cultivateur. Il abandonne l’atelier aux premiers travaux de printemps et ne le rouvre que vers la Toussaint, lorsque les récoltes sont rentrées.
Passants qui visitez l’atelier, méfiez-vous. Quelque farceur vous caressera de ses mains qui noircissent ou vous ferre soupeser une poignée de clous brûlants.

La clouterie reste une source d’aisance pour des paysans, inoccupés pendant les longs mois d’hiver. Elle s’organise en petites coopératives et peut ainsi subsister quelque temps, mais… on fabrique à la machine des pointes de Paris que 1’on préfère aux « gabarres » de Ganac, de petites pointes toutes bleues  qui remplacent avantageusement les « guingassous ». La clouterie a du plomb dans l'aile.




D’après les renseignements fournis par Mme M. L. Rumeau, institutrice honoraire à Foix, et M. Laberty. instituteur honoraire à Dun (Ariège). Revue Folklore de l'Aude n°43 été 1946.

mardi 6 novembre 2018

L'enfant et la caille, berceuse du pays de Sainte-Croix.



J’ai trouvé dans le Bulletin numéro 1 de la Société Ariégeoise des Sciences et des Lettres de 1882 une charmante berceuse du pays de Sainte-Croix, une chanson de pays, un de ces airs qui rappellent la montagne, ses paysages et ses moeurs. Voici précisement une caille, la même qui chante matin et soir dans les champs de seigle, parmi les bleuets et les coquelicots. La caille, elle, est aimable et répond. Elle donne sur sa vie domestique tous les détails qu’on lui demande. Elle est venue chercher quelques grains pour ses petits, qui sont là-haut dans un nid qui flaire bon, tout fait de marjolaine et de romarin.

Un soir d’automne1882 à Sainte-Croix.

L’ENFANT ET LA CAILLE.

I
Dis, mon amour la caille, où as-tu le nid ?
Où as-tu le nid, mon amour,
Où as-tu le nid.

II
Là haut sur la montagne, le long d’un ruisseau,
Le long d’un ruisseau, mon amour,
Le long d’un ruisseau

III
Dis, mon amour la caille, de quoi as-tu bâti ?
De quoi as-tu bâti, mon amour,
De quoi as-tu bâti ?

IV
De fleurs de marjolaine, de romarin,
De romarin, mon amour,
De romarin.

V
Dis, mon amour la caille, qu’as-tu dedans,
Qu’as-tu dedans, mon amour,
Qu’as-tu dedans ?

VI
Trois oeufs comme les autres, des plus jolis,
Des plus jolis, mon amour,
Des plus jolis.

VII
Dis, mon amour la caille, sont-ils éclos,
Sont-ils éclos, mon amour,
Sont-ils éclos ?

VIII
Ecoute dans les gazons les hors-nid,
Les hors-nid, mon amour,
Les hors-nid.

IX
Dis, mon amour la caille, que font-ils là-haut ?
Que font-ils là-haut, mon amour,
Que font-ils là-haut ?

X
Parmi les mottes sèches, leur trémoussent,
Leur trémoussent, mon amour,
Leur trémoussent.

XI
Dis, mon amour la caille, qui te sert ?
Qui te sert, mon amour,
Qui te sert ?

XII
Trois jeunes fillettes de mon pays,
De mon pays, mon amour,
De mon pays.

XIII
L’une va chercher l’eau; l’autre le vin;
L’autre le vin, mon amour,
L’autre le vin.

XIV
L’autre fait l’oreiller pour m’endormir.
Pour m’endormir, mon amour.
Pour m’endormir.



La maman dépose sur la joue de l’enfant un long et doux baiser, l’enfant a fermé les yeux, il dort.


lundi 5 novembre 2018

Chanson populaire Ariègeoise (Ussat).





LA BERGERE.


 Entrez, bergère, dans ce vert bocage
— Non, Monsieur — je ne crains pas le soleil, (bis)

— Je voudrais bien avoir ton cœur en gage.
— J'ai un berger — je le garde pour lui. (bis)

— Qu'il est heureux, ton berger, ma bergère !
— Laissez le tranquille ! — il ne se croit pas malheureux. (bis)

— Je t’aimerai cent fois plus qu’il ne t'aime.
— Et moi, Monsieur, je l’aime plus que vous. (bis)

— Tu ne vois pas que l’amour me talonne ?
— Il n’y a pas de mal — qu’on ne puisse guérir (bis)

— Cœur de rocher, inhumaine tigresse !
— Quoi que vous me disiez — rien ne m’attendrira. (bis)

— Ah, dis-moi donc qui t’a si bien apprise ?
— Et vous, Monsieur, où avez vous étudié ? (bis)

— J'ai étudié au château de mon père.
— Et moi, Monsieur, en gardant mes moutons. (bis)

— Ah! dis-moi donc le nom de ton village ?
— Et vous, Monsieur, le nom de votre endroit. (bis)

— N'y a-t-il personne dans ce grand village ?
— Il y aura un fou — quand vous y serez (bis)



Ussat décembre 1941, recueilli à par Mlle Gardel.




samedi 3 novembre 2018

L'incantade au serpent.


Les incantades, envoyées par Dieu pour un genre de purgatoire, gardent une pierre. Souvent visibles près des sources, la durée de leur vie est liée à celle de leur pierre.

Dans la légende que je vais vous dire, il est question d'une «incantade», sorte de demi déesse, gardienne d'une de ces magnifiques roches isolées dans la vallée de l’Ariège.
Or donc, notre incartade voyait ses jours liés à l'existence d'un de ces énormes mégalithes dont on retrouve encore de beaux spécimens dans nos vallées.

Il y a bien longtemps en Andorre, près du Cirque de Font-Nègre où l’Ariège prend sa source, un énorme mégalithe qui surplombait la vallée conduisant au Pas de la Case, ce mégalithe aujourd’hui disparu était gardé par une incantade.
Tout près de sa demeure avait élu domicile un énorme serpent. L'ophidien appartenait à une de ces espèces, aujourd'hui disparues grâce à l'incrédulité humaine, espèce qui était parée d'une pierre étincelant des feux du plus pur diamant.
Ces pierres jouissaient d'une vie autonome ; extraites de leur écrin vivantes, elles conservaient leur incomparable éclat et, de plus, elles avaient le pouvoir magique de conférer immortalité et jeunesse à leur possesseur. Il est évident que cette espèce de serpent devait disparaître.
Un jour, l'incantade, après avoir pris dans l’Ariège son bain quotidien, tordait au soleil les ondes de son opulente chevelure. C'était un rayonnement d'or, autour d'un corps marmoréen.

Enroulé autour des branches d'un saule, le serpent cachait dans le feuillage l’orbe de ses anneaux.
Mais nous avons affaire, ici, à un serpent très curieux qui ne voulait rien perdre du plaisant tableau. Pour mieux voir il avançait sa tète hors du feuillage ; celle tète couronnée de la précieuse escarboucle, resplendissant au soleil de mille feux.
La jeune fée, attirée par le rayonnement de la pierre magique, peu soucieuse de sa non moins éblouissante nudité, courut vers le saule.
Le serpent surpris, s'enfuit devant la fille d'Eve.

Mais il comptait sans le désir que l'incantade nourrissait de ravir au reptile le précieux fétiche. Elle le suivit donc jusque dans son antre.
« Serpent divin, lui dit-elle, donne moi, de grâce, ce brillant joyau qui couvre ta tête. Tu n'en seras ni moins beau ni moins puissant et tu m'empêcheras de mourir. Vois, mon rocher se désagrège ; bientôt sa dernière parcelle sera emportée par le vent d’Autan; alors... je mourrai... Oh non, serpent, tu ne le permettras pas.
« Oui, répartit le serpent, je veux bien exaucer ton vœu, mais je sais que j'en vais prochainement mourir. Aussi je mets une condition à mon acceptation : Pendant 8 jours et 8 nuits tu seras ma compagne dans cet antre. »
L'innocente accepta et elle fut 8 jours et 8 nuits l'épouse du serpent.

Ce temps écoulé, le reptile mourut entre les bras de l'incantade, lui laissant suivant la promesse donnée et acceptée, la pierre vivante, gage de l'immortalité.
Insouciante et joyeuse, la Hédète reprit ses ébats du rocher au torrent, du torrent au rocher et aux prairies avoisinantes. Se croyant désormais immortelle, se riant du destin, elle ne s'occupait qu'avec bien peu de vigilance, de la roche à laquelle son existence était liée.
Pauvre incantade, comme Eve, tu étais la victime du serpent; l'heure du châtiment était proche.

Un soir, alors que le soleil allait disparaître à l'occident, ensanglantant d'un dernier rayon la neige des glaciers, un jeune berger poussait hâtivement son troupeau de brebis vers son orris pour la nuit.
Soudain, une explosion formidable retentit non loin de lui.
Il accourut, aussi effrayé que surpris, guidé par une main invisible vers le lieu du sinistre.
Le roc de l'Incantade n'existait plus. Mais sur le bord du ravin, le berger aperçut, gisante, la forme blanche et sans vie de l’incantade.
Un petit serpent venait au monde ; son corps grêle n'avait pas encore entièrement quitté les entrailles de sa mère, que déjà, glissant le long des flancs de sa nourrice, il se pendait avide à son sein.
Saisi d'horreur le pâtre s'évanouit. A son réveil toute vision avait disparu. Une légère vapeur se noyait dans l'azur du ciel. C'était tout ce qu'il restait de l'Incantade au serpent.

" Tric-trac , moun count es acabat".



Le conte des « trois souhaits »


Conte populaire du XVIII siècle.

Ce conte est tiré du « véritable almanach des Dieux ou amusements pour l'année 17..., à Bordeaux, chez la veuve de Pierre Séjourné, imprimeur libraire, rue St-James, avec privilège du Roi.

Cet almanach a été beaucoup lu dans les provinces méridionales pendant tout le XVIII siècle. Il est orné, en première page, d'une gravure de style archaïque représentant un jeune homme enlaçant une femme. On lit au-dessous : « Almanach qui n’a plus paru ». Pour l'année 17…

Le conte des « trois souhaits » est emprunté à l'Almanach de 1765. Il a été très populaire et Ariège et dans tous le Languedoc.
(l’orthographe du texte original a été respecté.)

Le conte des « trois souhaits »

Il y avait une fois un homme qui n'était pas riche; il se maria, et épousa une jolie femme : un soir en hiver qu’ils étaient auprès de leur feu ils s'entretenaient du bonheur de leurs voisins qui étaient plus riches qu'eux. Oh ? si j'étais la maîtresse d'avoir tout ce que je souhaiterais, dit la femme, je serais bientôt plus heureuse que tous ces gens-là. Et moi aussi, dit le mari; je voudrais être au temps des fées, et qu'il s'en trouvât une assez bonne pour m'accorder tout ce je voudrais. Dans le même temps, ils virent dans leur chambre une très belle Dame qui leur dit : Je suis une fée, je vous promets de vous accorder les trois premières choses que vous souhaiterez : mais prenez y garde; après avoir souhaité trois choses, je ne vous accorderai plus rien.

La fée ayant disparu, cet homme et cette femme furent très embarrassés. Pour moi, dit la femme, si je suis la Maîtresse, je sçais bien ce que je souhaiterai : je ne souhaite pas encore, mais il me semble qu'il n'y a rien de si bon que d'être belle, riche, et de qualité. Mais, répondit le mari, avec ces choses on peut être malade, chagrin; on peut mourir jeune, il serait plus sage de souhaiter de la santé, de la joie, et une longue vie. Et à quoi servirait une longue vie, si l’on était pauvre, dit la femme ? Cela ne servirait qu'à être malheureux plus longtemps. En vérité la fée aurait dû nous permettre de nous accorder une douzaine de souhaits; car il y a au moins une douzaine de choses dont j'aurais besoin. Cela est vrai, dit le mari, mais prenons du temps : examinons d'ici à demain matin les trois choses qui nous sont les plus nécessaires et nous les demanderons ensuite.
J'y veux penser toute la nuit, dit la femme ; en attendant, chauffons-nous, car il fait froid. En même temps la femme prit les pincettes, et raccommoda le feu. Comme elle vit qu'il y avail beaucoup de charbons bien allumés, elle dit sans penser : Voilà un bon feu, je voudrais avoir une aune de boudin pour notre souper. A peine eut-elle achevé ces paroles qu'il tomba une aune de boudin par la cheminée. Peste soit de la gourmande avec son boudin, dit le mari; ne voilà-t-il pas un beau souhait, nous n'en avons plus que deux à faire ; pour moi, je suis si en
colère, que je voudrais que tu eusses le boudin au bout du nez. Dans le moment, l'homme s'aperçut qu'il était plus fou encore que sa femme car, par ce second souhait, le boudin sauta au bout du nez de cette pauvre femme, qui ne peut jamais l'arracher. Que je suis malheureuse ! s'écria-t-elle; tu es un méchant d'avoir souhaité le boudin au bout de mon nez. Je te jure, ma chère femme, que je n'y pensais pas, répondit le mari : mai: que ferons-nous ? Je vais souhaiter de grandes richesses, et je te ferai un étui d'or pour cacher ce boudin. Gardez-vous en bien, reprit la femme, car je me tuerais s'il fallait vivre avec ce boudin qui est à mon nez; croyez-moi, il nous reste un souhait à faire, laissez-le moi, ou je vais me jeter par la fenêtre ; en disant ces paroles, elle courut ouvrir la fenêtre, et son mari qui l'aimait lui dit : arrête, ma chère femme, je te donne permission de souhaiter tout ce que tu voudras. Eh bien, dit la femme, je souhaite que ce boudin tombe à terre. Dans le moment, le boudin tomba, et la femme, qui avait de l'esprit, dit à son mari, la Fée s'est moquée de nous, et elle a eu raison. Peut-être aurions-nous été plus malheureux étant riches, que nous ne le sommes à présent. Crois-moi, mon ami, ne souhaitons rien, et prenons les choses comme il plait à Dieu de nous les envoyer; en attendant soupons avec notre boudin puisqu'il ne reste que cela de nos souhaits. Le mari pensa que sa femme avait raison, et ils soupèrent gaiement, sans plus s'embarrasser des choses qu'ils avaient eu dessein de souhaiter.


(Le véritable almanach des Dieux ou amusements: pour l’année 1765...).