lundi 29 janvier 2018

Voyage d'Antoine Ignace Melling dans les Pyrénées en 1821, étape à Foix et dans la vallée de la Barguillère.



La ville de Foix, il y a à peine un demi-siècle, n'était qu'une agglomération confuse  de quelques couvents et de maisons informes, séparées par des rues étroites, irrégulières et infectes; depuis quelques années elle commence à prendre un tout autre aspect. Le pont sur l’Ariège, construit au treizième siècle , a été considérablement élargi; la rue de Montarieu vient d'être ouverte sur l'emplacement d’une ruelle fort étroite qui faisait suite à ce pont du côté de la ville, et dans laquelle, à notre premier voyage, notre voiture se trouva prise et arrêtée de droite et de gauche , par l'extrême rapprochement des maisons latérales. Qu'on juge par-là des embarras et des difficultés que le roulage et le service de la route de Bayonne à Perpignan devaient alors éprouver pour traverser l’Ariège, et pour avancer vers les parties orientales ou méridionales du pays. L'élargissement et le redressement des autres rues s'opèrent journellement, et ces utiles travaux recevront leur complément par l'établissement d'un large quai, depuis la préfecture jusqu'à la caserne, et par la construction de deux ponts en fer suspendus. Le premier de ces ponts s'élèvera de l'un à l'autre bord de la rivière, au bout de la promenade de Villotte ; l'autre sera jeté en face de la préfecture , au point où il en existait un anciennement, ainsi que l'attestent des débris de culées et le chemin dont l'on voit encore des traces au-dessus de la rive droite de l’Ariège.


L’hôtel de la Préfecture, ancien édifice fondé dans le cinquième siècle pour recevoir les religieux de Saint-Volusien, après avoir été dégradé par un incendie en 1804, a été réparé et embelli avec goût. Ses jardins en amphithéâtre, plantés de massifs, ornés de jets d'eau, de bouquets de verdure, et ombragés de tilleuls et de cyprès, descendent, ainsi qu'on a pu le voir dans la planche précédente, jusqu'aux bords de l’Ariege et du Larget, au lieu même de leur jonction. L'aile gauche de ce vaste bâtiment a été consacrée à l'établissement d'une bibliothèque  publique qui possède déjà environ huit mille volumes. M. Rambaud, avec lequel nous allâmes la visiter, nous fit remarquer les objets les plus curieux qu’on a réunis dans ce même local, en fait de médailles, de figurines, de morceaux d’échantillon de minéraux, de plantes et de fossiles recueillis dans le département; grâce à ses laborieuses recherches, ces éléments déjà très-intéressants d'un cabinet d’histoire  naturelle et d’archéologie, reçoivent tous les Jours de nombreux accroissements.

Au moyen d’utiles réparations et de quelques agrandissements, l’hopital, desservi par les respectables soeurs de la Charité, vient d'être mis en état de mieux remplir son importante destination. Des prisons vastes et bien aérées, établies dans les étages supérieurs des tours qui surmontant le rocher de Foix, remplacent les cachots humides, creusés au-dessous de leur base, où naguère on entassait pêle-mêle les grands criminels frappés des plus terribles condamnations, les malheureux soupçonnés coupables parfois d'après des apparences trompeuses, les aliénés, ou même des personnes en butte à de calomnieuses  accusations. La situation de ces prisons, d'ailleurs si salubre, à cause de l’isolement et de la grande élévation du mamelon ou elles sont placées, fait de ce lieu de tristesse et de captivité, le point central d'un panorama des plus ravissants. Par l'inscription gravée sur un marbre scellé à la face orientale d'une des trois tours, on connaîtra l'administrateur philanthrope aux soins duquel on doit ces améliorations, ainsi que l’adoucissement du régime sévère et des mesures rigoureuses contre lesquels réclamait depuis long-temps l'humanité: nous n'avons pas besoin de le nommer. 

Au moment où nous visitâmes ces prisons, nous vîmes des détenus pour de simples délits ou pour des fautes légères, circuler dans l’intérieur et s'élever même au-dessus du faite de la principale tour. Leurs regards pouvaient au moins errer librement sur le vaste amphithéâtre des monts qui entourent les délicieuses campagnes des rives de l’Ariège. Electrisée par ce magnifique coup-d'œil, leur âme semblait s'ouvrir a l’espérance, et l’air retentissait au loin des chants joyeux échappés d'un séjour de tristesse, d'effroi, de douleur. Cependant on regrettera toujours que ces majestueuses tours réveillent, à la première vue, d'autres idées, d'autres pensées que le souvenir de la grandeur, de Ia puissance, des aventures galantes ou chevaleresques de leurs anciens possesseurs. Leur usage présent efface tout le charme du passé; il couvre d’un voile sombre la mémoire des fêtes, des riantes anecdotes, des cours d'amour dont elles furent souvent les témoins; il rembrunit la brillante histoire des faits d’armes et des vigoureux assauts auxquels elles ont toujours résisté.


La population de la ville de Foix est suffisante pour lui donner un peu d’activité; les boutiques sont assez nombreuses, et dans la principale rue il y a quelques cafés, rendez-vous ordinaire des oisifs. Les sciences et les lettres y sont peu cultivées; cependant on y compte des hommes d'un mérite distingué. Ces estimables citoyens, animés du vif désir de voir prospérer le pays qui les a vus naître, ne négligent aucun moyen pour atteindre ce but. Les uns se sont réunis pour former une Société d’agriculture et des arts; d’autres viennent de fonder une Société d’horticulture. Leurs travaux, les encouragements qu’ils distribuent, portent des fruits abondants, et sont couronnés des plus heureux succès. Les communes rivalisent de zèle dans l'adoption des nouveaux procédés et des nouvelles méthodes de culture et de fabrication que ces hommes éclairés font connaître par le moyen du journal d’Agriculture et des Arts, qu’ils publient régulièrement et qui se répand de toutes parts dans le département. Généralement étrangers au goût des arts du dessin, les habitants de Foix: ne sont point insensibles au plaisir de la musique et des spectacles. Nous en avons ainsi jugé par le monde qu’attirait une troupe de comédiens dans un petit théâtre que possède cette ville, et par l’empressement avec lequel on se rendait aux agréables concerts donnés par M. Bruneau, receveur-général des finances dans son bel hôtel où il réunissait toute la haute classe de la société.

La couleur enfumée des maisons non recrépies, laissant voir leur charpente, et surtout leurs corps avancés à I’instar des maisons turques, rendent les quartiers habités par les classes inférieures, tristes obscurs et malsains. Aussi devons-nous convenir que la ville de Foix gagne beaucoup à être vue par dehors: tout le charme disparaît dès qu'on parcourt son intérieur.

Ceux qui aiment les promenades pittoresques peuvent jouir dans ses environs de cet agréable délassement soit en allant visiter le beau tertre où était située l’abbaye de Montgauzy aujourd’hui en ruines, sont en s’égarant dans les vallons alentour, et en gravissant les coteaux qui les dominent.
C’est la qu’on retrouve ces richesses, cette magnificence de la nature qu’on admire de toutes parts au pied de la chaine des Pyrénées. Mais, parmi ces buts de promenade, il en est un qui présente un intérêt tout particulier; nous voulons parler de l'ermitage de Saints-Sauveur, placé au Sud du faite de la montagne de ce nom. Cet ermitage, autrefois l’objet des pieux hommages des habitants des villes et des villages voisins maintenant abandonné et privé d’entretien, n’est plus qu’un monceau de décombres. Mais l’attrait de sa délicieuse position reste, et l’histoire naturelle offre un champs assez étendu sur la plate-forme dont il occupe la lisière méridionale. On s’y élève par un sentier assez commode, et l’on en revient chargé de minéraux, de plantes, de fossiles, innocentes conquêtes dont on ne peut jamais s’exagérer le plaisir, quand elles deviennent le sujet de douces études et d’intéressantes observations. Un banc immense de coquilles s’y montre à la surface du sol. Dans le terrain inculte qui avoisine cet; ermitage on trouve de quoi enrichir son herbier; et ceux qui veulent se donner une idée générale de l’enchainement, de la forme et de l'ordonnance des monts dont le bassin de l’Ariège est entouré aux environs de Foix, doivent rechercher la vue de ce point élevé. Les objets sont assez près, et si présentent sous un aspect très-favorable.


Mais une des courses les plus intéressantes que l’on puisse faire, c’est daller voir les forges de M. Ruffié dites de Foix, elles sont placées sur la petite rivière du Larget, dans le vallon de la Barguillère, à peu de distance de ce chef-lieu de département. Nous donnons ici l'aspect des bâtiments consacrés à l'a fabrication des faux, non dans l’espoir de présenter un site remarquable sous le rapport pittoresque, mais pour appeler l'attention de ceux qui se plaisent à observer les progrès de l’industrie nationale, sur un établissement qui affranchira bientôt la France du tribut quelle paie depuis long-temps à l’Allemagne pour cette fabrication, comme aussi pour celle des limes, et en général de toute espèce  d'outils en acier.

En partant de la ville de Foix on suit d’abord la grande route de Saint-Garons jusqu’au pont en pierre de Planissol, auquel se trouve adossé un premier petit établissement, les martinets de Moulineri, où l'on fabrique des fers en feuille, des chevilles, des clous de charrette, des aciers, des fers ronds et carrés de tout calibre, qu’on livre ensuite au commerce intérieur, et qu'on dirige sur Bordeaux, Nantes, Marseille, Paris et les départements de la Bretagne et de la Normandie. De là, quittant la route et laissant a droite le petit château, les prairies et les bosquets du Trésorier, on parcourt avec facilité le chemin ouvert sur la rive-droite du Larget, qui conduit à la manufacture de faux. Mais un double motif engage et détermine les promeneurs à abandonner ce grand chemin pour gravir la colline qui s’élève à sa droite. On désire prolonger un peu le trajet_ en suivant un large sentier ombragé de châtaigniers, de mélèzes, d’acacias, d’ormes de platanes, de frêne, de peupliers, de pins et de différents arbres exotiques; on veut jouir de la vue vraiment étonnante qui se déploie du liant de ce coteau, naguère en friche, aride, désert, et où l'on trouve maintenant le joli jardin anglais, les parterres, les riches vergers qui environnant l'agréable manoir de la Baronnie, habité par M. Ruffié. Lorsque nous nous rendîmes, par ce même sentier, aux forges et, à la fabrique defa faux, nous eûmes le regret de ne pas rencontrer chez lui le créateur de ce magnifique établissement. M. Rambaud chercha à nous dédommager, en nous présentant à Mme Ruffié, qui voulut bien nous, accompagner dans la visite de ce beau domaine, et descendre avec nous sur les rives de Larget. 


Conduits ensuite par M. Sérapion Roques, jeune homme intelligent, et instruit de tous les procédés de la fabrication, nous primes tour-à-tour connaissance des diverses branches des travaux, réparties en huit corps de bâtiments, situés sur les deux bords de cette rivière. Comme nous avions déjà en occasion observer d’autres forges et usines placées le long des Pyrénées, nous ne donnâmes une attention toute particulière qu’au bâtiment où se fabriquent les faux et les aciers par lesquels cet établissement se distingue de tous les autres de ce genre, C'est là qu'on est à mène d’admirer l'économie et la perfection qui résultent pour tout travail d’une heureuse distribution de ses diverses parties; c’est là qu’on voit la barre d'acier, déjà épurée par de nombreuses préparations, passer avec une célérité extraordinaire entre les mains de plusieurs ouvriers, et s’y transformer en peu de temps en une faux propre à être livrée au commerce. La dernière façon que reçoit cet instrument est celle du rémouleur, que, sur la planche suivante, on aperçoit dans la loge, à gauche de la porte d’entrée. Le bâtiment parallèle, à droite de la fabrique, comprend, en haut, le logement des ouvriers, et en bas, les magasins pour la houille, le charbon et les autres matières premières.
Le minerai de fer travaillé dans ces forges se tire de la montagne de Rancier, vallée de Vic-de-Sos; la houille vient des environs de Lyon et de Cramau. Les corps de bâtiments qui renferment les forges à la catalane, les fourneaux de cémentation , les martinet, etc., etc., sont situés en amont, à une distance d’environ 150 pas, et se trouvent cachés par ceux que nous venons de décrire et par l'avenue qui y conduit.

(Croquis postérieur au voyage de Melling, le viaduc de Vernajoul date de 1893)

Ce grand établissement ne date que de l'année 1798. Avant cette époque, les deux rives du vallon étaient, en cet endroit, sans communication entre elles; actuellement on y passe de l’une à l'autre par un pont solide. Elles ne présentaient que des friches, des bruyères et quelques touffes d'arbres et de buissons; aujourd’hui elles étalent la plus brillante végétation, une belle culture, et possèdent une manufacture qui prospère, et qui occupe environ cent ouvriers dans l'intérieur, et plus de trois cents autres individus venant de l’extérieur, et journellement employés pour ses besoins. Il y avait, à la vérité, quelques martinets d'ancienne origine dans les Villages de Saint-Pierre, de Serres, de Brassac et de Ganac, disséminés dans la vallée de la Barguillère; mais, depuis l’impulsion donnée dans le pays par cette manufacture, ce genre d’industrie a pris un, si considérable accroissement, que le seul village de  Ganac compte; maintenant plus trois cents ouvriers pour toute espèce de fabrication. Quand on songe aux immenses avantages que retirent les arts, le commerce et l'agriculture de cet important et magnifique établissement, on ne peut trop louer ni assez admirer les heureux effets du goût, des efforts, des lumières et de l'infatigable activité de celui qui a aussi embelli, vivifié et enrichi le département de l’Ariège dans un de ses cantons les plus agrestes et les plus arriérés. 

La vallée de la Barguillère remonte à. l’Ouest sur une longueur d'environ quatre heures de marche. Elle offre, au pied septentrional des contreforts et des vallons latéraux de la chaîne du même nom qui la sépare de la vallée de  Saurat, une succession de prairies , de champs cultivés, de bouquets de futaies et d'arbres fruitiers, de villages. et de fermes auxquels une population nombreuse et pleine d’industrie donne de la vie et du mouvement. Ces lieux si remarquables par leur fertilité empruntent un nouveau charme du contraste que présente la bande de roches stériles de la montagne Saint-Sauveur qui longe parallèlement le bassin du Larger au Nord, en convergeant vers le point le plus élevé où cette rivière prend sa source. S’il était entré dans notre plan de dessiner le site de la Baronnie et de cette partie de la vallée dont elle est le plus bel ornement, nous nous serions éloignés des bas fonds; en cherchant sur les hauteurs un point de vue favorable, nous aurions réussi; peut-être a fixer les regards des amateurs sur un paysage d'une richesse et d'une fraîcheur peu communes. Mais, d’une part, pendant notre visite, la pluie ne cessa de tomber à torrents; et de l’autre, nous pensâmes que le  peu d’attrait que présenterait la vue de la fabrique de Mr Ruffié, serait plus que suppléé par l’intérêt des détails dont elle nous fournirait l’occasion d’entretenir nos lecteur. 


M. Ruffié a obtenu médaille d'or,  à l’exposition publique des produits de l’industrie française, en 1823.



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En 1821, il est envoyé par le gouvernement français dans les Pyrénées1, afin de démontrer que leurs beautés naturelles peuvent rivaliser avec celles des Alpes. Il en résulte 72 aquatintes, basées sur les aquarelles originales sépia, qui sont publiées, avec un texte de son ami Joseph Antoine Cervini, sous le titre Voyages pittoresques dans les Pyrénées françaises et les Départements adjacents.





jeudi 18 janvier 2018

La nuit du 11 au 12 août 1907 sur les pentes du Saint Barthélémy, en compagnie du Docteur Alphonse MARCAILHOU D’AYMERIC.



PLUS HAUT QUE LA MONTAGNE.
11 & 12 août 1907

Couché sur le dos dans ce lit de bruyères et de fougères sur les pentes du Saint Barthélémy plus précisément au Sarrat de Bertenac, le front vers le Ciel, nous contemplons le spectacle émouvant des étoiles. La brise, douce haleine de la montagne, nous tenait en éveil.

Nos regards se portent vers les constellations boréales, les étoiles circumpolaires. Il y a une heure, nous les apercevions à-peine, maintenant une sorte de liaison s'était établie entre nous et nous conversions avec les astres qui savent si bien parler à qui les interroges.

Pour observer le ciel visible dans la nuit du 11 août 1907 par Marcailhou d'Aymeric, cliquez sur les différentes cartes des constellations.

LA GRANDE OURSE ET LA LÉGENDE DE LA NYMPHE CALLISTO.


Grande Ourse.


La plus belle constellation de l’hémisphère boréal, le point de repère essentiel, celle à qui il faut toujours revenir. En ce sens, elle est la mère des constellations. Cette constellation me disait : « Mon nom de GRANDE OURSE ne date pas d’hier. Les Grecs et avant eux les Phéniciens et les Égyptiens mêmes me nommaient ainsi. Et cependant je méritais mieux que ce nom sauvage. Tu dois te rappeler, par les récits qu'ont rapportés les mythologistes, que Diane, la belle, chaste et farouche chasseresse aimait à vivre au milieu d'un troupeau de jolies filles appelées: Nymphes. Or, parmi ces amies de Diane, existait, dans des temps très reculés, une nymphe appelée CALLISTO. L'éclat de sa beauté était tel que Jupiter lui-même voulut l'aimer, mais la nymphe résista à ses désirs ardents et le dieu des déesses fut contraint d'avoir recours à un subterfuge. Il se métamorphosa et prit les formes trompeuses de Diane; Et l’ingénue Callisto, confiante dans les caresses de Diane , s'abandonna sans méfiance.

Les mauvaises langues de l'époque - précoces épicuriens-allaient jusqu'à prétendre que Jupiter, en cette occasion, mariant les lois de la guerre et de l’amour, et se souvenant de ses opérations de siège à l'époque de la guerre des Titans lui poussa un retranchement dans le côté.
Mais n'ayant pas à ce sujet la compétence et oserai-je le dire ! des souvenirs précis, je préfère laisser la question en suspens.
Ce qu'il y eut de certain pour cette jeune Callisto, c'est qu'au bout de neuf périodes lunaires un fis lui naissait de Jupiter.
On le nomma Actas, le Bouvier que tu peux apercevoir non loin de moi, vers la trouée de I’Ariège.



Le Bouvier


« Callisto et Actas furent placées au nombre des constellations et je portais dans la délicieuse terre grecque, il n'y a pas bien longtemps, - trois mille ans à peine, - le nom de Callisto. Puis les temps ont changé, les barbares, les hommes du Nord sont venus, peuples gaillards, chasseurs, aux mœurs rudes, et, de belle nymphe aimée de Jupiter, je fus métamorphosée en ourse. Ne le dis pas à Diane, mon ancienne maîtresse, qui m’a oubliée, car, par mégarde, elle pourrait me percer de ses flèches.
Que te dirai-Je encore? Que je partage la royauté du ciel boréal avec Orion. Tu le sais ! Que je tourne autour du pôle, symbole du froid. Avoues que je méritais mieux après mon idylle avec le dieu des dieux, mais peut-être le destin a-t-il voulu punir ainsi mon ardeur ».



Céphée.


J'étais tout attentif à ce gracieux discours quand Cephée vint se fixer devant mes yeux. Cephée et avec lui Cassiopée, Andromède, Persée. C'était là toute une page de l’histoire antique et les caractères en étaient écrits en lettres de feu. La constellation apparaît sous forme de trois étoiles. Cephée parla et dit : « Tu dois savoir que j’étais, - je veux dire je suis, car mon règne est immortel, - un des plus vieux rois de l'Ethiopie ».

Je m'inclinai et dis : Majesté, j'ai le grand honneur de saluer en vous l'ancêtre de Ménélick, roi puissant de ce jour, qui étonna l'Italie.
« Ma femme Cassiopée, que tu vois au firmament, à ma droite, fut fort belle et cette beauté même faillit nous perdre, car, dans son orgueil elle voulut éclipser les Néréïdes, filles du ciel. Ces déesses se plaignirent à Neptune et le dieu de l’Océan souleva la tempête contre nos rivages et faillit engloutir nos villes, ainsi que celles du littoral de l’Egypte et même de Syrie. Je fus obligé, pour calmer la fureur du dieu, d'exposer ma propre fille, Andromède, - nue - et enchainée, sur un rocher, exposée aux outrages et à la mort, car un Dragon devait la dévorer ».
Aperçois-tu le Dragon ?
- Je répondis : Si je ne fais erreur, il me semble le voir entre la Grande et la Petite Ourse et il dresse vers vous sa gueule menaçante.
Non, pas vers moi, mais vers ma fille Andromède, que tu aperçois aux pieds de ma femme Cassiopée. Vois-tu bien ?



Cassiopèe.



CASSIOPÈE, ANDROMÈDE ET PERSEE.

J’aperçus, en effet, au-dessus de Cépée deux constellations brillantes superposées. La première, en forme de M lumineux, était Cassiopée ; la deuxième, légèrement au-dessous, était Andromède.
Mais, interrogeant à mon tour Cephée, je lui demandais: Au-dessous de votre fille la belle Andromède quelle est donc cette constellation qui brille et si près d'elle, qu’elle semble faire corps avec ? 
Ton expression est bonne, je peux même avancer que ton expression et ma fille sont heureuses, me dit, en souriant, Cephée, car cette constellation est celle de Persée, le sauveur et l’époux de ma fille. Ce fut lui, en eflet, qui, monté sur le cheval ailé Pégase et pourfendant les airs, arriva juste à temps pour sauver Andromède de la gueule du Dragon.
Aussi, en échange de son courage, le valeureux-guerrier reçut-il de ma fille sa main et sa beauté.

J'avais bien envie d'interroger Andromède elle-même, Andromède la princesse rose et  blonde, mais la voyant si près de Persée, je n’osai.



Le Carré de Pégasse.


Et, quittant définitivement Céphée, je dirigeai mon regard vers le Carré de Pégasse. Ce dernier étant un cheval, je me contentai de l'examiner. Je vis les quatre étoiles arabes, Markab, Scheat, Algeneb; Alpherat savez-vous, en. arabe, ce que signifie Alpherat ? Nombril du cheval. Sur ce point, les Grecs, me semble-t-il, ont manqué de galanterie (rare défaut chez cette race, il est vrai) car ils ont placé la tête de la belle andromède sur le nombril du cheval. A moins que les arabes aient trop rapproché le cheval.
Mes compagnons d‘ascension voyageaient aussi comme moi à travers les étoiles dans cette nuit sur les pentes du Saint Barthélémy.

LA LYRE.



Véga de la Lyre


Au Zénith, je vis cette belle constellation de la Lyre avec Véga, primaire, étoile d'argent, la plus éclatante du ciel après Sirius et Arcturus.
On a calculé que, dans 13.000 ans, Véga serait l'étoile polaire, comme elle l'a été il y a 12.000 ans pour nos aïeux, et quels aïeux !



Le Dragon.


De nouveau, le Dragon se montre à moi, mais si on ne peut interroger un Pégasse, à fortiori une lyre, et même un Dragon. Peut-être Lafontaine, Granville et Taine qui possédaient les éléments de l'alphabet et de l'esprit des bêtes auraient-ils pu dialoguer avec le premier et le dernier ?


Le Dragon

Mais les nombreuses étoiles de cette longue constellation ayant tout à coup redoublé d'éclat, je lus ces quelques indications: C’est moi qui, autrefois, étais le Pôle; depuis la Polaire m'a détrôné. C'était en 2700 avant Jésus-Christ. On me connaissait surtout en Chine et en Egypte. Et même le vieil empereur HoangTi m'adressait ses salamalecs. C'est lui qui me baptisa et depuis je suis le protecteur de la Chine. Tu vois que je la protège bien, puisque de tous les innombrables empires qui ont régné sur ta planète, tous ont passé, tous excepté la Chine, debout depuis près de six mille ans ! Un vieil empereur du pays que je protège était déjà, tu le sais, l'empereur Tsao, contemporain d'Abraham, cité dans la genèse ! 
Dois-je te dire que je figurais sur la plus vieille sphère inventée par les hommes; j'entends la sphère de ce grec, Chéron, à l'époque de la guerre de Troie.

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J'étais étonné quelque pou de ces révélations, mais une voix formidable passa dans l'air et cria : Bien avant Chéron, bien avant la guerre de Troie, avant Tsao, et Abraham, avant Adam même, plusieurs millions d’années avant, le Saint-Barthélemy se dressait, déjà géant sur l'horizon du monde !
J’apercevais un nombre infini d'étoiles, de sphères de feu gravitant au milieu d'un silence impressionnant, dans ce ciel impénétrable.
Et à mesure que s'offraient à moi les constellations, je les reconnaissais comme de vieilles amies.
Par une belle nuit d’été, lorsque-seul - sur une longue route poudreuse, on marche sous la voûte étoilée, on ne saurait croire quel vif plaisir intellectuel on éprouve à chercher, reconnaître et épeler le nom de ces mondes qui ont leur éloquence ! Vous n'êtes plus seul alors, et votre esprit courant d'astres en astres, le temps parait plus court.

LES CONSTELLATIONS DU NORD.

Donc dans cette nuit du Saint-Barthélemy, qui devenait plus claire sous le scintillement de ces milliers d'astres, je vis au-dessous du, Chariot de David une poussière d’étoiles, c'était La Chevelure au nord de cette dernière le Coeur de Charles.
Le grand trapèze du Lion avec Régulus et Dénébola brillent à L’Ouest.
Le Cocher avec Capella « la Chèvre », sa primaire, commençait à montrer son front.
C'étaient là les constellations du Nord avec leurs trois zones : boréale, intermédiaire ou tropicale et zodiacale.

LES CONSTELLATIONS DU SUD.




Hercule


Me tournant alors vers le sud, vers la haute chaîne centrale, dans la direction du Rulhes, j’aperçus un plus grand nombre peut-être de constellations plus éloignées.
Les plus rapprochées au Zénith étaient Hercule, dont nous avons parlé, Hercule cette « république de soleils » vers qui s’avance notre soleil à 8 kilomètres par seconde. 
A notre droite dans la direction du Pic des Trois Seigneurs, dans la vallée du Sabarthès, se trouve la grotte de Lombrive, là où repose Pyrène l’amour d’Hercule. 
Je vois aussi la Couronne boréale avec la Perle, de 2° grandeur. A sa droite à l’ouest apparaît la belle primaire jaune orangé Acturus, l’étoile des navigateurs, chantée par Homère et Hésiode. Arcures qui marche avec une vitesse de 6500 kilomètres par minute.

LES TROIS CONSTELLATIONS DU SUD,
DE LA ZONE TROPICALE.

Trois constellations principales occupaient la zone intermédiaire entre le zénith et l’équateur célestes : c'était la zone tropicale du Capricorne.
Ces trois constellations brillaient d'un éclat bien différent.
Celle de l’Est était la plus éclatante.
Celle du centre la plus vaste.
Celle de l'ouest la plus petite.
La première se nommant L’Aigle.
La seconde Ophichus.
La troisième Le Serpent.


L'Aigle



1° - L'Aigle était une vieille connaissance, c'est une des constellations du ciel la plus facile à reconnaître non par sa position critique à mesurer mais par sa forme quand elle est aperçue une fois, elle est inoubliable. C’est une des constellations typiques du ciel, Elle affecte la forme d'une flèche à trois brillants trois étoiles, trois soleils. L'étoile du milieu est labelle primaire Altaïs Elle se dirige, en bas au sud, vers le Capricorne et le Verseau.

2° - Ophichus. Nom étrange! Cela signifie l'homme au serpent. Et il n'y a aucune signification mythologique. Il affecte la forme d'un rectangle parfait. Il ne possède pas d'étoiles primaires (première grandeur).


Le Serpent


3° - Le Serpent, n'a de caractéristique que sa forme désignée par son nom. La constellation semble prolonger Arcturus, dont le bel éclat parfois l’illumine.
Enfin sur l’extrême horizon, au sud commencent à apparaître les constellations du Zodiaque, donc quelques-unes fort belles. On en distingue de gauche à droite (c'est-à dire ici) de |'Est à l'Ouest : six principales.
Tout d'abord trois superbes points lumineux, frappèrent notre vue, dans cette zone grandiose du Zodiaque circonscrivant l'horizon. Nous: étions toujours tournés vers le Sud.
L'un de ces astres était à gauche (Est). Il était d'un éclat très vif et rouge ardent, mais il ne scintillait pas. Ce n'était donc pas une étoile, un soleil - qu'était ce donc? -  Une planète, un monde comme le nôtre, une terre très probablement habitée. 
Le deuxième astre, au centre, était rouge également, rouge de sang, sur l'horizon. Ses sautillements étaient nettement apparents.
Le troisième était à droite à l'Ouest, d’une blancheur argentée, quelque chose d'infiniment doux, et attirant.
Le premier astre était cette planète où les puissantes lunettes astronomiques ont décelé des canaux, des plaines, des mers; dont on a publié les cartes; et qui se trouve la plus rapprochée de nous, dont l’année est à peu près égale à la nôtre, et qui doit posséder des êtres quasi-humains : Mars, en un mot !
Le deuxième astre, aux reflets de sang, impressionnant à contempler parce qu’on l’aperçoit rarement; et qu'il fait partie du commencement de l'hémisphère Austral. Il n’est visible que pendant huit mois environ jusqu'en octobre seulement. Il est fort éloigné, c'est le bel Antarès du Scorpion.

Le troisième astre qui aussi brillait à l'horizon à droite, à l’ouest (nous étions tournés vers le sud) était la belle étoile l’Epis de la Vierge. Dans les cartes grecques, égyptiennes et du moyen âge, cette Vierge est représentée couchée au pied du Lion qui la précède. 



La Vierge.


Tous ces joyaux versaient des feux étranges sur les cimes des montagnes, et par leur scintillement puissant attiraient notre attention.

La planète Mars se trouvait dans la constellation du Sagittaire et les deux dernières constellations zodiacales de ces six prénommées étaient à l'Est le Capricorne , suivi du Verseau . Mars ne devait éclairer que la première partie de notre nuit. Saturne veillait également, mais brillait surtout avant le lever du soleil, relevant ainsi la garde planétaire.

LA VOIE LACTÈE.

Enfin la magnifique Voie Lactée ou Galaxie  ou chemin de Saint-Jacques , incomparable , l'écharpe blanche criblée de millions de soleils ! d’une distance incommensurable partait de la queue du Scorpion et ne tardait pal à se diviser en deux branches, dont l'une se dirigeait, vers le Sagittaire et l’Aigle , l'autre vers Ophinais et le Cygne où elle se reliait à la première.

La Voie Lactée ( ou chemin de Saint-Jacques pour les Bergers)

LA PLUIE D’ETOILES DE LA CELEBRE
NUIT DU 11 AOUT, LES PERSEIDES

Ce divin spectacle remplissait notre âme d'admiration, quand vers 11 heures, nous fûmes étonnés d'apercevoir une, deux, trois; dix flèches enflammées traverser le ciel avec la rapidité de la foudre. C'était superbe. Ces fusées se croisaient, se dépassaient, devenaient parallèles, divergeaient. Ces brillants météores illuminaient l’empyrée. C’étaient des étoile: filantes. Le ciel nous donnait son feu d'artifice. Puis des centaines d'étoiles s'élançaient, gerbes blondes dans l'éther. Et ces pluies d'étoiles ne paraissaient pas partir d’un point quelconque. Nous finimes par nous rendre compte que trois foyers principaux alimentaient de leur source ignée ces feux d'artifices de cette nuit d'azur.

L'une de ces forges venait de la constellation de l'étoile du Cygne ou Croix du Nord au-dessus de nos têtes; les gerbes étaient faiblement bleutées.
Le second de ces foyers prenait son origine dans la constellation d'Andromède où brillait la luisante.



Andromède.


Mais la plus grande partie de ces météores les plus belles, les plus puissantes de ces étoiles filantes naissaient dans la constellation de Persée où régnait la mystérieuse et bizarre Algol, étoile tour à tour primaire et de troisième grandeur.

Nous nous rappelàmes alors que nous étions dans la nuit du 11 août qui, avec celle du 13 novembre constituait les fêtes célestes et les plus belles nuits d'étoiles filantes, de pluies d'étoiles. Le hasard nous avait bien conduit et nous lui devions des félicitations. Les étoiles filantes de la nuit du 11 août se nomment même les Perséides comme celles de la nuit du 13 au 14 novembre sont appelées Léonines du nom de la constellation du Lion où elles s’allument.
Et était-ce le mirage, ou un autre feu d’artifice, celui-ci terrestre ! Nous aperçûmes, très nettement, de notre observatoire de Sarado, de petites fusées, qui, des profondeurs de la vallée de l‘Ariège, vers Urs ou Vèbre, montaient jusqu'au niveau de Lordat. Nous n'avons pas su quel châtelain ou quelle assemblée donnait, cette nuit-là, sa fête. 
Par intervalles aussi, dans le fond de cette même profonde vallée de l'Ariège, plongée dans les noirceurs de la nuit, à huit cents mètres sous nos pieds, de vives et vastes lueurs blanchâtres, telles un puissant phare, inondaient de lumière artificielle la région encaissée de Luzenac. C'étaient les feux de l’usine de talc du Saint Barthélemy, située à Luzenac et dirigée par mon cousin, l'ingénieur Gombeau. La nuit n’interrompait pas le travail.
Mais, même au point de vue stellaire. le dernier mot ne nous était pas donné. Nous devions saluer les magnifiques constellations du matin Orion, les Gémeaux, la Canicule, le Grand Chien de Sirius.


Orion.


2 h. 1/2 du matin, nous était réservée. Cette surprise même fera époque dans notre vie. Encore le hasard s'était bien conduit. à notre égard.
Mais onze heures et demie approchaient. L'heure sonnait de nous lever de nos lits de fougères, de secouer nos membres, de frictionner nos épaules, de quitter enfin Bertenac, si plein de souvenirs.
Deux reines célestes allaient se disputer le privilège de nous éclairer: la Grande Ourse nous avait donné sa lumière pendant la première partie de la nuit. 
Orion allait illuminer notre route pendant les heures ultra matinales. En guise de remerciements à la belle constellation polaire (à la Grande Ourse) je me rappelai et lui adressai ces vers du plus grand des poètes qui considérait la Grande Ourse comme la signature même de Dieu, au bas de la page de la création.



Voici ces vers puissants de Victor Hugo :

Quand il eût terminé, quand les soleils épars
Eblouis, du chaos montant de toutes parts,
Et furent tous rangés à leur place profonds
Il sentit le besoin de se nommer au monde
Et l’être formidable et serein sa leva ;
Il se dressa dans l’ombre et cria : Jéhovah...
Et de l'immensité ces sept lettres tombèrent;
Et ce sont dans les cieux que nos yeux réverbèrent,
Au-dessus de nos fronts tremblants sons leur rayon
Les sept astres géants du noir septentrion.  
    
… Et je me disais en moi-même:

Rien n'est plus brillant que le ciel; rien n'est immuable comme la montagne. 
L'éclat de toute chose est faux et passager. 
La beauté engendre l'amour, l'amour fait naître l'espérance. Le matin ces fleurs s'épanouissent ; le soir elles se fanent ; la nuit elle disparaissent sans retour.
Et sur toute chose et sur tous, le ciel continue à verser ses clartés opalines et la montagne, dans sa sérénité, immuable, demeure.




 Toulouse, ce 24 octobre 1907.
Dt Alphonse MARCAILHOU D’AYMERIC













Les loups n'aiment pas la musique !


LE JOUEUR DE HAUTBOIS

Un homme avançait péniblement dans le chemin creux envahi par la neige. La cape de bure bien fermée au cou et la « taupe » protégeaient son corps et sa tête ; mais sur son visage, ses oreilles, son nez, la bise de décembre cinglait la peau en rafales givrées.

Il faisait nuit. Augustin avait quitté Labasti-de-Sérrou juste avant les Vêpres, et il lui faudrait bien deux heure, plus peut-être, pour arriver chez lui à Serre sur Arget par les chemins de traverse. Mais quoi ! Quand on est ménétrier, on se doit d'aller où l'on vous demande... Et ce bal de Labastide avait valu le déplacement !


Labastide de Serrou.

L’homme se redressa, gonflé d'orgueil. Dans la poche de sa veste, des pièces alourdissaient sa bourse de cuir noir. Et sous sa cape, entre bure et velours, une fougasse dorée arrondissait son bras... Ses enfants seraient contents de savourer, morceau par morceau, le gâteau qui embaumait.

Tout en marchant entre les pierres des murets, à la lueur de la lune, il souriait. Ah ! oui ! Un fameux bal, ç'avait été ! Malgré le froid — ou bien à cause de lui ? — les danseurs s'étaient montrés infatigables, tournant, virevoltant, pirouettant au son joyeux des ritournelles. Même la vieille Marie avait oublié, pour une bourrée, les histoires de sa jeunesse, du temps du roi Louis... Et c'était Paul, l'ancien forgeron, conscrit sous Napoléon, qui lui avait servi de cavalier.

La belle fête ! Bien arrosée, avec ça : les hommes levaient haut le coude pour apprécier le « bi pétit » de Varilhes en accompagnement des châtaignes grillées.

« Mais les temps ont bien changé, pensait Augustin. Dans ma jeunesse, jamais les filles n'auraient osé ces œillades incendiaires. A croire qu'elles n'ont pas froid aux yeux... ou ailleurs ! J'en connais plus d'une qui finira la journée dans les granges, si ses parents n'y prennent pas garde . M'est avis qu'il y aura des noces avant longtemps, et des fêtes où je viendrai jouer des réménilles (Bourrées Ariégeoise) … »

Il caressa sous sa cape son hautbois. Le buis patiné, aux deux esquilles familières, attestait sa longue vie. Quel fameux compagnon !

Quand Ignace, l'ancien ménétrier, était tombé malade, il le lui avait donné, comme on transmettait jadis une charge. Ignace le laboureur, qui ne savait ni lire ni écrire... Pourtant, cet instrument façonné de ses mains, poli à l'os d’isard, accordé à son oreille, avait une sonorité sans égale. Et lui, Augustin, avait très vite appris à le faire chanter.

« Voilà bientôt vingt ans qu'Ignace est parti, mais il me semble entendre sa voix : plus fort, petit, plus fort ! C'est toi l'âme de la fête. Il faut que tout le village t'entende jouer ! »


Serre sur Arget.

Perdu dans ses pensées, Augustin ne prêtait aucune attention à ce qui se passait autour de lui. Jusqu'au moment où un long hurlement lui glaça le sang. Des loups !

Immobile, attentif, il scruta les environs. Loin derrière lui, en bordure de l'étendue blanche d'une friche, il en vit trois, quatre, huit... Huit loups qui galopaient sur ses traces, nez au vent. Il ne distinguait plus que leurs silhouettes maigres, n'entendait plus que leur course haletante...

« Que faire, mon Dieu ? Assistez-moi, aidez-moi... »

Paralysé par la peur, il les voyait accourir, se rapprochant en longues foulées silencieuses.

Il se mit à courir. Mais où chercher refuge ? La grange la plus proche, celle du père Mathieu, profilait son toit pointu dans le lointain vers le village d’Alzen. Combien de temps lui faudrait-il pour l'atteindre, avec la neige qui ralentissait sa marche, et sans lanterne dans l'obscurité ?

« Mon Dieu, je ne veux pas mourir sous la dent des bêtes fauves... Ma femme et mes enfants m'attendent dans notre maison... Mon Dieu ! aidez-moi ! »

Déjà, il entendait le claquement sinistre de leurs mâchoires. Pour atteindre leur proie, les loups étaient obligés d'emprunter le même chemin qu'Augustin.

Et soudain, l'idée jaillit : puisqu'ils étaient regroupés entre les murets de pierre, le ménétrier pouvait essayer de les ralentir. Il aurait ainsi le temps de parvenir à la grange du père Mathieu. Il les laissa donc approcher, calme dans l'action qui pouvait le sauver...

Quand il entrevit l'éclat farouche de leurs yeux, il lança un morceau de fougasse sous leurs pattes. Les fauves s'arrêtèrent pour flairer cette manne inconnue. Augustin en profita pour prendre ses jambes à son cou. Les loups se disputèrent quelques instants, puis le plus grand d'entre eux engloutit le gâteau, et ils reprirent leur course : un homme ferait une proie plus acceptable pour une meute affamée !

Le manège recommença. A chaque fois, Augustin gagnait du terrain. Mais il était encore à une centaine de mètres de la grange lorsqu'il jeta le dernier morceau de fougasse.


Alzen.
« Jamais ils ne me laisseront le temps d'y parvenir. Même en courant le plus vite possible, je n'y arriverai pas. C'est fini, je vais mourir. Mais je veux partir dignement, moi qui ai défendu ma vie comme je le pouvais. Je veux, une dernière fois, faire chanter mon fidèle hautbois... »

Il releva sa cape, assujettit l'instrument sous ses doigts, aspira l'air à pleins poumons. Et, solidement campé sur ses jambes, il attaqua les premières mesures de la célèbre bourrée pyrénéenne :

A la montagne, ma maiTe,
A la montagne...

Stupeur ! Les loups s'enfuyaient en tous sens dans la plaine ! Le son puissant et inconnu les avait terrorisés !

Sans cesser de jouer, Augustin gagna tranquillement la grange. « C'est égal, pensa-t-il en poussant la porte, si j'avais su qu'ils n'aimaient pas la musique, les loups n'auraient jamais mangé ma belle fougasse ! »