jeudi 28 décembre 2017

Souvenirs Historiques sur le canton des Cabannes.



Le canton des Cabannes.


L’enquête de 1272 sur le Pays de Foix ne parle pas de la petite ville des Cabannes, dont la fondation remonterait d’après plusieurs auteurs à la fin du moyen âge et dont le nom indiquerait qu’il doit son origine à quelques misérables habitations dispersées jadis sur son territoire.

Quelque modeste qu’il soit, le bourg des Cabannes n’a pas moins sa place marquée dans l’histoire des guerres de religion qui troublèrent la contrée pendant la seconde moitié du XVI siècle.


Après les désastres de Pamiers et la dispersion des Réformés, les ministres vinrent fixer leur église; aux Cabannes et y réunirent, malgré les arrêts du Parlement de Toulouse, les débris des zélateurs de leur culte nouveau, sous la direction du célèbre pasteur Tachard, assisté des pasteurs d’Engays et Ramon la Parre. Mais ils ne devaient pas y demeurer longtemps en repos. Afin de les surprendre plus facilement, on dressa en secret un détachement de troupes qui furent envoyées contre eux, sous la conduite du sieur de Castelnau, que les écrivains de la Réforme appellent « le chef des bandes composées des plus grands massacreurs et voleurs du pays ».

« Or, le 2 mai 1567, dit Olhagarai, un peu devant le jour, ou comme il commençait à poindre, on donne dedans le village des Cabannes, où toutes cruautés, voilements, pilleries furent commises.
Les ministres Vachard, d’Engrais et Ramon la Parre furent faits prisonniers, et menez au capitaine, Tillante. Pour les moqueries et risées qu’on usait à l’endroit du ministre Vachard, elles sont incroyables. Car, lui ayant pendu de grosses patenôtres au col, on les mena à la Conciergerie de Tholos, dans une fosse profonde, où on le laissa tout seul, avec grands ou gros fers aux jambes, sans qu’on permit que homme parlât à lui. Il fut trouvé saisi de quelques mémoires portant l’ordre qu’il désirait établir dans son église. »


Le Parlement condamna Vachard à être pendu.
La sentence fut exécutée à Toulouse, sur la place Saint-Georges. A sa dernière heure, le ministre montra beaucoup de courage et de fermeté. Après la révocation de l’édit de Nantes, les vieilles animosités se réveillèrent. Lorsque Louis XIV ordonna la démolition des temples, on supprima, aux Cabannes, la maison connue sous le nom de Colloque, où les religionnaire se réunissaient. En même temps furent supprimés les colloques du Carla et de Saverdun. le temple de Loumet, de Palmiers, le petit consistoire du Mas-d’Azil, et la grande église réformée de Mazères.

Des tombeaux et des débris d’ossements humains ont été découverts à plusieurs époques dans la commune des Cabannes. Les tombeaux étaient formés de quatre dalles placées de champ sur une dalle inférieure et recouverts par une dalle horizontale. Les ossements qu’ils renfermaient, n’appartenaient qu’à des sujets adultes, mais on ne trouva pas d’objet d’art qui pût révéler l’époque, de l’inhumation. Cette découverte peut offrir un vaste champ de conjectures à l’archéologie et donner carrière à l’imagination, si on cherche, par la tradition et quelques faibles données historiques, une date certaine ou approximativement certaine à ces tombeaux.


Nous trouvons très logiques les explications suivantes données par le savant auteur anonyme de l’Ariège, ouvrage publié en 1573 , par la librairie Pomiès frères, de Foix :
« Soumis a des procédés chimiques, les ossements découverts se sont trouvés privés de leurs parties gélatineuses, ce qui, tout en tenant compte du milieu qui les contenait, leur assurerait déjà une assez haute antiquité. Peut-on les rapporter à la période druidique ? Les dolmens n’existent pas dans cette contrée, et d’ailleurs les tombes placées dans le bassin des Cabannes renverseraient cette idée ; l’observation géologique nous apprend que le bassin des Cabannes fut primitivement un lac, pendant la période romaine et les premiers siècles de notre ère, et, qu’en plein moyen âge, le sol était encore marécageux. En 1272, il n’existait encore aucune trace d’habitation, parce que le nom du village ne se trouvait pas dans l’enquête sur les limites du Comté de Foix, qui fut faite à cette époque. Ainsi les tombes sont postérieures aux temps druidiques et romains et antérieures à la construction du village puisqu’on les a trouvées placées à angle droit sous ses fondations, à plus de deux mètres de profondeur. Ce serait vers la moitié du XIII siècle qu’on pourrait rapporter leur origine avec quelque vraisemblance. Le grand nombre des tombeaux découverts exclut l’idée d’inhumations criminelles ; l'assassin, du reste, creuse une fosse à sa victime, mais ne lui donne pas un tombeau.

« Dans les temps reculés, des luttes peuvent avoir eu lieu sur ce sol ; mais, dans cette hypothèse encore, on ne s’amuse guère à construire des tombeaux pour ceux qui succombent. »
La tradition et les récits historiques signalent de grandes épidémies qui auraient décimé les populations de nos montagnes; on ne peut encore leur attribuer l’origine des tombeaux découverts, parce que le fléau dut frapper tous les âges et qu’ils ne renferment que des ossements d’adultes.
D'ailleurs, une terre consacrée aurait reçu, dans cette supposition, les victimes de l’épidémie.

« Pendant plusieurs années, les provinces du Midi furent envahies par les hordes sauvages, et la dévastation promenée du château-fort à la cité, et de la cité à la chaumière. Les grands feudataires du Comté de Toulouse subirent toutes les vicissitudes de cette lutte acharnée, et le Comté de Foix, surtout, fut plusieurs fois ravagé par les routiers de Simon de Montfort.


« Après l'apaisement des combats, l’Inquisition vint allumer partout ses bûchers. La Châtellenie de Château-Verdun fut longtemps entachée ou suspectée d’hérésie : les membres de la famille baronnage furent condamnés par les inquisiteurs et privés de la sépulture sacrée. Serait-il donc impossible que grand nombre de vassaux, poursuivis pour cause de religion, aient été inhumés alors loin des cimetières ? Ces tombeaux, simples et grossiers, dus à la piété de leurs proches, ne renfermaient-ils pas les égarés de cette époque ? Ils ne renferment que des ossements adultes, ce qui viendrait donner quelque poids à l’hypothèse que nous admettons : les enfants ne pouvaient être suspects ni punis comme hérétiques.

«Il est prouvé d’ailleurs qu’après la pacification, les restes des sectaires vinrent chercher un dernier refuge dans nos montagnes, se cacher dans les grottes et les anfractuosités de nos rochers. L’histoire dit qu’ils y furent traqués à outrance. Les tombes découvertes renfermeraient-elles quelques-uns des libres-penseurs du XIII siècle ? Nos populations pouvaient ne pas partager leurs erreurs, mais se faire un devoir d’inhumer avec quelque décence, loin des lieux consacrés, des hommes qui, après tout mouraient avec une inébranlable fermeté pour leurs fausses croyances.»

On tient aux Cabannes des foires où se donnent rendez-vous de nombreux éleveurs de bêtes à cornes. Le pays ne manque pas d’intérêt en raison des sites pittoresques qu’il présente a la vue des voyageurs. « Ses environs, dit le regretté M. Bergès, méritent de fixer l’attention de ceux qui aiment l’aspect des montagnes aux formes hardies, mais souvent couvertes de verdure et entrecoupées de vallons frais et ombragés, où pendant les chaleurs de l’été, on respire une espèce de brise inconnue aux plaines, alors desséchées par le soleil brûlant du Midi. »

On remarque avec les belles avenues qui y conduisent, le château de Gudanes, bâti vers 1720, sur les ruines du castel du seigneur que son faste et sa puissance avaient fait surnommer le Roi des Pyrénées. La plate-forme sur laquelle repose ce délicieux et hospitalier manoir, est entourée de jardins et de bosquets que couronnent des sapins, des frênes et des mélèzes.


A Château-Verdun, se trouvent les plus anciennes mines de I’Ariège, comme qualité du minerai et teneur en fer et manganèse, semblables à celles de Rancié. Dans cette même petite commune, distante d’un kilomètre des Cabannes, le chef-lieu du canton, se trouvent des gisements de plomb argentifère, et les forges et martinets de l’importante usine métallurgique, dirigée par l’aimable et très distingué châtelain de Gudanes, M. Xavier Baudon de Mony, l’un des principaux fondateurs et chefs de la Pyrénéenne d’Orlu. Nous avons déjà parlé de l’élégant sanctuaire du XII siècle dédié à Notre-Dame des Sept Douleurs, dont se glorifie à bon droit cette minuscule mais charmante localité.

LE PYRÉNÉEN.











mardi 26 décembre 2017

Spoulga de Bouan, 20 août 1306.


Un jour dans la vie de Pierre Authié.

Par une belle nuit d’été, Pierre Authié contemple, depuis sa grotte-refuge au dessus de la spoulga de Bouan, la vallée de l’Ariège qui s’étend à ses pieds. Le ciel étoilé et un large croissant de lune lui permettent de distinguer en contrebas les villages de Sinsat, Verdun et Bouan à sa droite et celui d’Ornolac sur sa gauche. Il devine les chemins qu’il connaît par coeur pour les avoir arpentés dix années durant, avec d’autres Parfaits comme lui, pour apporter à toute une population un peu de réconfort et la Parole du Vrai Dieu. Autrefois, depuis ce promontoire, il embrassait d'un seul regard son domaine avec une légitime fierté. Aujourd'hui il est seul. Comme à plusieurs reprises ces temps-ci, il se retrouve dans son antre inaccessible et il s’adonne au jeûne et à la méditation.


Cependant ce soir n’est pas un soir comme les autres, Pierre ressent une profonde tristesse et la fierté qu'il éprouvait naguère a laissé la place à un sentiment de découragement. Comme une bête traquée, il est las de fuir pour échapper à l’inquisition, les chiens de dieu qui ont déjà persécuté et brûlé la plupart de ses proches et de ses amis. Même son fils Jacques est mort sur le bûcher il y a quelques mois. Jusqu’à présent il avait toujours espéré que le Dieu Bon qu’il vénère, viendrait à bout des forces du Malin, mais aujourd’hui il comprend que le Dieu tout de bonté n’est pas de ce monde et qu’Il n’a aucun mal à opposer au Mal. C’est pourquoi le mal triomphe toujours ici-bas mais le Bien dispose de l’Éternité pour renverser la situation. Il sait aussi que le bien qu’on prodigue dans l’infime instant d’une existence est décuplé lors de la vie suivante jusqu’à ce que l’âme se détache du corps pour rejoindre l’Esprit Divin.

C’est pourquoi il ne se soucie pas de son propre destin mais il pense à tous ceux qu’il a entraînés dans cette aventure qui a conduit les uns sur le bûcher et les autres au fond des cachots.


Quand il retrace son parcours, lui le notable de bonne famille, familier du comte de Foix, érudit et aisé, qui aurait pu continuer à jouir tranquillement des nourritures terrestres, un beau jour de 1296, il décide pourtant de devenir Parfait. Il se souvient encore aujourd'hui d'avoir dit à son frère Guillaume qu'il leur fallait regagner leur salut, eux qui avaient jusqu'alors, dépensé tout leur temps à perdre leurs âmes. Il repense aussi à ce matin d'été 1295, comme il conversait aux Cabannes avec Stéphanie, la veuve de sire Guillaume Arnaud de Châteauverdun, celle-ci lui avoua que les Bons Hommes se faisant de plus en plus rares dans la région, elle s'apprêtait à aller à Barcelone vivre selon sa foi.

Sa décision mûrement réfléchie, il quitte alors sa famille (elle est cathare, elle comprend sa détermination) abandonne tous ses biens et s’en va en Italie, avec son frère et quelques amis, suivre pendant trois ans l’initiation des Bons Hommes.

Certes, les vocations commençaient à manquer, car bon nombre de parfaits avaient déjà connu les flammes du bûcher . Etait-ce comme une illumination, une force divine qui l'a poussé inexorablement à accomplir son destin ? Il ne le sait pas lui même mais il a pensé que l’Eglise cathare, qui n’était pas morte après Montségur, en tout cas dans le Sabarthez, avait grand besoin de lui pour insuffler du courage à tous ces braves gens désemparés, souvent de condition modeste, qui conservaient la vraie foi malgré tous les risques encourus.

A son retour, c’est effectivement un « homme nouveau », tout entier tourné vers sa foi et sa mission apostolique.


Le vieux sage songe encore :

Avait-il eu raison de suivre cette voie ? Oui, assurément, et les croyants qu’il rencontre dans ces vallées depuis 10 ans en témoignent : alors qu’il sont traqués de toutes parts, que des rafles sont organisées dans tous les villages, traînant les habitants devant les inquisiteurs, les soumettant à la question et aux emprisonnements dans des cachots sordides, Pierre trouve toujours une maison amie qui lui assure le vivre et le couvert en échange d’une bénédiction ou de quelques mots rassurants.

Aujourd’hui même, il était à Ax-les-Thermes, son village natal, et il en a profité pour saluer les quelques membres de sa famille qu’il lui reste encore. Puis il a eu un long entretien chez Sybille Baille avec Philippe de Coustaussa qui s’apprêtait à gagner l’Espagne. Philippe était accompagné de son disciple, Guilhem Bélibaste et de leur guide Pierre Maury, le berger de Montaillou. Leur conversation a bien sûr porté sur les événements tragiques de ces derniers temps et sur le sort à terme de l'Eglise Cathare. Contrairement à Philippe, Pierre pensait qu'un Parfait ne doit pas essayer d'échapper à son destin, ne fût-ce que temporairement et dans le but louable de sauver l'Eglise. D'ailleurs, il n'y a pas, selon lui, d'Eglise cathare, puisque c'est l'Eglise du coeur, et donc nul besoin de la sauver. En revanche, il y aura toujours des Parfaits dès lors qu'ils auront en eux l'Esprit Saint. A Philippe qui lui opposait le problème de la transmission de l'Esprit par le Consolament, il répondit que les jours viendraient où les hommes prendraient conscience, par eux-mêmes, que l'Esprit est cette parcelle divine que Dieu leur a insufflée. Pour bien marquer les esprits, il eut alors cette parole :" Peut être faudra-t-il attendre sept cents ans, mais le laurier reverdira!"

Quelques bons croyants assistaient à la scène car l'annonce de la venue des deux Parfaits avait suscité beaucoup de joie et d'espoir dans la communauté encore nombreuse des environs. Chacun voulait recevoir leur bénédiction et ce, au mépris des gens d’armes de Lordat qui patrouillaient en ville. Cet enthousiasme encore manifeste dans le coeur des croyants confortait l'Ancien dans son désir d'aller jusqu'au bout de son sacerdoce, sans flancher et sans fuir. Pour remédier à la pénurie de Bons Hommes dans le comté de Toulouse, il se met à envisager de quitter dans les prochains jours son Sabarthez où il se sent pourtant en relative sécurité pour s'établir chez des amis du côté de Beaupuy en Lomagne où il a déjà fait plusieurs séjours.

En fin de soirée, Pierre prit congé de ses frères et amis avec le pressentiment qu'il ne les reverrait jamais. Il est alors revenu dans sa cachette secrète accompagné par un jeune damoiseau de Larnat.


Car l'étau se resserre autour de lui et des derniers Parfaits. Le comte de Foix et le seigneur de Carcassonne se disputent le droit de le capturer. S'il craint peu le premier qu'il connaît bien et qui a beaucoup d'estime pour lui, il a tout à redouter du second qui n'a pas envers les cathares les mêmes sympathies. A près de soixante-dix ans, il a de plus en plus de mal à parcourir ces chemins de montagne, mais il sait que, jusqu’à son dernier souffle, il prêchera la Bonne Parole à la face du monde. Il sait aussi qu’au moment, tout proche, de monter sur le bûcher, il pardonnera à ses bourreaux comme le Christ l’a fait. D'ailleurs il vient à l’instant de préparer en toute sérénité ce qui sera sa dernière prédication. En s’adressant aux inquisiteurs il aura ces mots : " Laissez moi parler dix minutes à la foule qui vient assister au spectacle de mon agonie et je la convertirai tout entière à la vraie Eglise de Dieu. "