jeudi 29 septembre 2016

Au début du XX siècle en vallée du Vicdessos, l'agneau Pascal.



Dans le petit village de Niaux, la famille de Mathieu allait encore s'agrandir.

Pour les parents, cette nouvelle grossesse équivalait à une catastrophe : avec dix enfants vivants qui leur restaient à élever, un onzième n'était guère bienvenu. C'était une bouche de plus à nourrir, des vêtements à coudre, et neuf mois pendant lesquels Marie-Jeanne, la mère, se fatiguerait plus vite... Quant aux risques au moment de l’accouchement, il valait mieux ne pas y penser !
Le curé pouvait discourir sur la bénédiction de leur mariage, la sainteté de la Maternité, don du Ciel, la Volonté Divine, on voyait bien qu'il parlait en célibataire !

Après quelques jours d'incertitude, quand Marie-Jeanne avait compris qu'elle était grosse, elle avait bien essayé de « faire passer » l'enfant. De l'aube à la nuit tombée, on l’avait vue redoubler d'ardeur au travail, sauter les murettes des terrasses, d'un champ à l'autre : « cela me va mieux... » lançait-elle en riant aux voisins qui s'étonnaient.
Elle eut beau s'échiner au jardin, frapper de coups de bêche rageurs la terre féconde, épuiser d'un surcroît de fatigue son corps trop fertile, l'enfant tenait bon.



Elle avait même pensé, une nuit de désespoir, à utiliser une aiguille à tricoter. Cela se chuchotait, entre femmes... Et ce n'était presque pas douloureux disait-on...
Même la Françoise L..., de Lacourt, dans la vallée, avait fait comme ça pour se débarrasser du rejeton qu'un godelureau de passage lui avait laissé...
Marie-Jeanne s'était levée sans un bruit, avait pris son ouvrage dans le panier, sous l'escalier. Debout dans la pièce où mourait le feu, elle soupesait les baguettes de bois, jaugeait leur longueur. Ce serait si vite fait, et les soucis disparaîtraient !

« Oui, mais la Françoise L... est morte quelques jours plus tard ! »
Une image violenta sa tête en feu : du sang, partout du sang... Que deviendraient ses dix petits ?

Elle accepta donc son sort, fière malgré tout de cette quinzième grossesse.

Peu après la Toussaint, le chaudronnier de Saint-Girons arriva au village, sa mule bardée de chaudrons et de marmites à louer. Apprenant que la Marie-Jeanne attendait un enfant, il alla trouver Mathieu dans les champs, s'enquit de la date présumée de l'accouchement, posa des questions, puis déclara :
— Il nous faut parler affaires, Mathieu.
— Pour le chaudron, il faut voir Marie-Jeanne...
— Non, non... Il n'est pas question de chaudron, aujourd'hui. Voilà : ma femme aura un enfant fin mars, à Pâques sans doute. La tienne aussi. Il faudrait qu'elle vienne servir de nourrice à mon « pitchoun ». Tu comprends, la Marie-Jeanne est robuste, elle a l'habitude des enfants. La mienne, c'est une « dame » élevée chez les nonnes. Ce n'est pas là qu'elle pouvait apprendre à s'occuper de nourrissons !

Le marché fut conclu. Dès la naissance de l'héritier, on viendrait chercher Marie-Jeanne et son nouveau-né. Elle pourrait revenir une fois par mois parmi les siens. Les filles aînées s'occuperaient des plus jeunes, la mère de Mathieu viendrait diriger la maisonnée. Quant au salaire, payé en bonnes pièces d'argent, il serait important, les chaudronniers n'étaient pas avares...



Le sourire revint aux pauvres gens. Finalement, cette grossesse se révélait une aubaine !

Marie-Jeanne se mit à coudre de petits vêtements, taillés dans de vieilles chemises de lin, bien douces au toucher. A chaque coup d'aiguille, son esprit s'envolait :

« Avec une pièce d'argent, j'achèterai à la foire un beau drap de laine épais pour habiller les filles... Jupes et «casabets» (veste de femme, citée à la taille), il m'en faudra... voyons... vingt mètres ! Je prévois davantage : les deux aînées auront ainsi un costume pour se marier.
Pour les garçons, je pense à des culottes, solides mais élégantes. Le dimanche, pour aller à la messe, puis pour jouer au « tecou » (jeu de quilles) sur la place, ils nous feront honneur...
Qui sait ? Je pourrai peut-être acheter des chaussures en cuir à toute la maisonnée ? Une autre pièce d'argent devrait suffire.
Et un mulet, à la place de l'âne...

Et pourquoi pas un cheval ? Un solide Mérens qui aurait « de la sanquette » (ardeur, vigueur)

Penché sur sa terre, Mathieu, de son côté, économisait :

« Une pièce d'argent chaque mois, ce n'est pas beaucoup. Mais si ma femme allaite ce « pitchoun » pendant longtemps, nous aurons une coquette somme à la fin...
Le champ du Midi qui touche le nôtre, Jean-Baptiste ne peut plus le cultiver. Peut-être que je pourrais le lui acheter ? Pour le seigle, il n'a pas son pareil. Bien tenu, il rapporterait... trente, trente cinq sacs. Si j’en vends la moitié, je peux gagner chaque année… voyons… »

Plusieurs mois passèrent ainsi. Puis les jours s’allongèrent, les gelées s’espacèrent, les pousses vert tendre du blé d’hiver saupoudrèrent la glèbe d’un rêve de moisson.
Marie-Jeanne s'alourdissait.

Le matin du Vendredi Saint, le facteur apporta une lettre. Mathieu la tourna, la retourna. Il déchiffrait bien son nom, écrit sur l’enveloppe, ce courrier était bien pour lui. Mais qui pouvait lui écrire ? Et comment savoir ce que disait ce message ?

Dans la montagne, les gens parlent peu. Mais les yeux de Marie-Jeanne, pressentant une catastrophe, interrogeaient, s’alarmaient, suppliaient Mathieu. Il alla donc consulter le Curé, et revint avec sa tête des mauvais jours :

— Le chaudronnier a écrit. Sa femme a fait une fausse couche, ils n’ont plus besoin de nourrice.
La nouvelle coupa les jambes de Marie-Jeanne. Elle s'assit près de l'âtre, de grosses larmes coulaient sans bruit sur ses joues. Dans cet accablement, Mathieu retrouvait ses propres craintes, ses angoisses, sa désespérance devant ce coup du sort.



Le curé cogna à la porte et entra.

— Je sais les soucis que vous pose l'arrivée de cet enfant. Je pensais que ma présence vous apporterait quelque soulagement, et je fermais la porte du presbytère pour venir ici lorsque le Seigneur m'a inspiré. Ecoutez : le chaudronnier n'a plus besoin de nourrice, mais à Foix, l’Assistance Publique confie des enfants sans mère aux foyers qui veulent bien les accueillir. Bien sûr, le salaire n'est pas très élevé, mais ce serait mieux que rien !

Le couple écoutait sans mot dire. Le « ritou » (prête) reprit :

— Si vous êtes d'accord, il faudra dire à l’instituteur d'écrire à la Préfecture le plus vite possible, car Marie-Jeanne est près de son terme, et il y a certainement des dispositions à prendre.

Le mari regarda sa femme, opina de la tête.

— A la bonne heure. Vous verrez : les choses vont tout de même s'arranger...»

Le lendemain fut très pénible : Mathieu et Marie-Jeanne étaient rejetés de la révolte au contentement, puis au doute. De gros soupirs ponctuaient leur cheminement intérieur : au lieu d'un « maïnatgé » (petit enfant) à élever, ils en auraient deux ! Pour tant, quelques sous par mois valaient bien la peine de se décarcasser un peu...

Le jour de Pâques, à l'aube, Marie-Jeanne accoucha d’une petite fille qui fut prénommée Pascaline. Mais la nouvelle-née apparut si malingre, si indolente, que le père, d’une pincée de sel, traça vite un signe de croix sur son front. Puis il envoya l'aînée, Marie-Louise, quérir immédiatement le curé pour le baptême.
A midi, l'enfant mourut.

Donner aux bêtes, aller à la messe, veiller au repas de la fin du Carême, chacun s’activait en ce jour particulier. Dans la maison aux volets clos, Marie-Jeanne, tourmentée, vaqua à ses occupations le cœur lourd, la tête ailleurs.

« Pour Pâques en Mars, cent tombes fraîches »... Le dicton allait encore une fois se vérifier.

Mais n'était-ce pas un signe de Dieu ? Que cette enfant naisse le jour de Pâques, et qu’aussitôt elle meure... Sans doute avait-il puni ainsi cette mère qui avait d'abord refusé la venue d'une de Ses créatures ; puis l'avait acceptée contre argent ; et de cet argent ne voulait retirer que plaisir et vanité...



Les commères du village vinrent à tour de rôle se lamenter sur ce nouveau malheur.
Vers le soir, Marie-Jeanne constata que ses mamelles gorgées de lait durcissaient, devenaient douloureuses et violacées. Si elle n’allaitait pas dans les prochaines heures, elle risquait un abcès, et n'aurait plus de lait. Dans ces conditions, il lui faudrait aussi renoncer à prendre un enfant de l’Assistance...

Mathieu ne savait que faire pour la soulager. Ces affaires de femmes, il n'y connaissait rien ! Il se contentait de tourner autour d’elle, inutile et désolé... Mais elle :

- Arrête, tu me donnes le tournis. Tu devrais plutôt aller « apasturer » (nourrir le bétail) les brebis, ça te changerait les idées.
— Oui, je crois que je vais le faire. C'est un peu tôt, mais tant pis.

En entrant dans la bergerie, il sut qu'un événement se préparait. Une de ses bêtes préférées, une belle « bessouière » (brebis qui donne souvent des jumeaux) immaculée, allait agneler. Elle se tenait à l'écart des autres, protégée par le bélier. Mathieu la fit entrer dans le « parssou » (petit enclos à l’intérieur de la bergerie), pour qu'elle soit tranquille, et attendit.

Tout se passa bien. Une heure plus tard, selon ses prévisions, des jumeaux naissaient. Bien conformés, tout frêles sur leurs pattes énormes, ils annonçaient le profil élégant de la mère et sa toison sans tache. Pourrait-elle les nourrir tous les deux ? Sans doute pas, à cette saison où le pâturage verdissait à peine...

— Je préparerai des biberons d'appoint. Sûr que Jeanne et Marguerite, et les plus jeunes garçons, se disputeront le privilège de nourrir les agnelets !

Il sourit en imaginant la scène, s'attarda dans la touffeur de la bergerie. La brebis parlait doucement à ses petits, roucoulait d’aise...

Allons, il fallait rentrer...

Marie-Jeanne avait profité de son absence pour pleurer un bon coup. Devant son mari, elle ne pouvait se laisser aller de la sorte ! Les commères partirent à leur tour. La maison se trouva vide.

Machinalement, elle s’activait, essuyant de temps à autre une larme furtive, prenant garde de ne pas seulement effleurer sa poitrine douloureuse.
Elle rangea définitivement les vêtements d'enfant dans le coffre du grenier...
Puis elle s'occupa de la soupe, qui finissait de cuire, et à laquelle elle devait rajouter quelques pommes de terre…




Quand Mathieu poussa la porte, Marie-Jeanne était assise sur la chaise basse, près du feu. La peine, la souffrance, avaient creusé sur son visage des cernes gris. Il s’approcha d'elle, gauche et maladroit. Comment lui dire ? Il voyait dans son regard tant de détresse...

— Ecoute, Marie-Jeanne, tu ne peux pas rester comme ça ! J'ai pensé à quelque chose...

Comme elle ne répondait pas, il s'approcha encore. Sous l'épaisse cape de bure, un gémissement se fit entendre. Mathieu pressait contre lui l'un des deux agneaux nouveaux-nés.

— La « bessouière » vient de mettre bas. Mais elle ne pourra pas nourrir ses deux petits, d'autant que celui-ci n’a pas beaucoup de force. Si tu voulais...

Elle dégrafa son casabet, découvrit sa poitrine et approcha l'agneau de son sein. Il se mit à téter avec force. Soulagée, elle sentit enfin que tout allait mieux. Elle pourrait attendre quelques jours que l'Administration lui confie un nourrisson.
Elle ferma les yeux.

Dans la maison endeuillée, Marie-Jeanne, résignée, berçait en pleurant son petit agnelet…

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Cette histoire est inspirée d'un fait réel, survenu dans les premières années de ce siècle à la mère de Mme Solas, de Niaux. Quelques cas similaires d'allaitement d'animaux ont été signalés en France. Mais cette pratique qui nous surprend aujourd'hui n'était sans doute qu'un recours naturel a une époque plus lointaine. . .

Denise DEJEAN
Veillées Ariégeoise







mercredi 28 septembre 2016

Le Château hanté, Conte de l'Ariège.


REVUE DES TRADITIONS POPULAIRES.

LE CHATEAU HANTÉ
(Conte de l’Ariège)

IL était une fois un seigneur de la Haute-Ariège qui possédait des châteaux magnifiques : parmi eux il y en avait un qui brillait comme de l'or ; mais qu'il ne pouvait pas habiter parce qu'on y entendait toutes les nuits des bruits d'enfer. Comme il était très riche, il trouva à se marier avec une princesse belle comme le jour. 


L'après-midi des noces il l'emmena visiter son château, et la princesse le trouva si joli qu'elle voulut y rester passer la nuit. Le seigneur la laissa, à condition qu'elle viendrait l'attendre, le lendemain matin, sur la plus haute tour. Jusqu'à minuit, la princesse admira toutes les richesses des appartements ; mais, sur le douzième coup de minuit, elle entendit un tel vacarme qu'elle en mourut de peur.

Le lendemain, le seigneur fut très étonné de ne pas la voir sur la tour ; il la fit chercher par ses serviteurs, qui finirent par la trouver, étendue morte dans un coin. Le seigneur en fut très désolé. Mais quelque temps après il se remaria avec une autre princesse. L’après-midi de ses noces il l'emmena au château. Elle le trouva si joli qu'elle voulut y rester, et il lui arriva la même chose qu'à la première princesse.

Le seigneur fut tellement désolé qu'il resta deux ans sans se remarier. Un jour qu'il traversait en chassant une forêt, il aperçut une fille de charbonnier qui était d'une grande beauté ; il la trouva si à son gré qu'il pensa, quoique les bûcherons fussent très dédaignés dans ce pays, qu'elle pourrait devenir sa femme ; il la demanda à ses parents ; mais ceux-ci, le voyant si bien habillé, le prirent pour le diable ; à la fin, quand sa suite arriva, ils consentirent à lui donner leur fille.

Il l'emmena dans le château merveilleux ; elle fut aussi tellement charmée qu'elle demanda à rester la nuit pour pouvoir le visiter tout entier, et coucher dans la chambre qu'elle trouverait la plus jolie. Son mari y consentit, à condition qu'elle l'attendrait le lendemain matin sur la plus haute tour. Quand minuit fut venu, elle entendit un bruit d'enfer ; elle monta du côté d'où venait ce bruit et arriva dans une grande salle où il y avait deux vieillards assis comme pour se chauffer auprès d'une cheminée dont le feu était mort. La jeune femme se dit que son mari avait voulu lui faire une surprise en ne lui disant pas qu'il avait encore ses parents ; elle alla leur dire bonjour, et en les voyant gelés, elle leur dit : « Pauvre papette, pauvre mamette, comme vous êtes gelés! je vais aller chercher du bois pour rallumer le feu. »

Quand elle remonta elle fut très étonnée de ne plus les trouver. En les cherchant, elle remarqua qu'un coffre était ouvert ; pensant qu'ils étaient peut-être là, elle l'ouvrit et le trouva rempli de pièces d'or. Comme il était jour, elle monta sur la tour pour attendre son mari, qui fut très étonné de la voir vivante. Elle lui raconta comment elle avait trouvé le trésor, et lui apprit que ses vieux parents étaient des âmes en peine qui hantaient ce château et qui devaient venir toutes les nuits jusqu'à ce que leur trésor fût trouvé par quelqu'un.

(Conté par Louisa Goison. 1903)


Elle a appris ce conte d'une ouvrière originaire de l'Ariège, dans un atelier de femmes qui, en travaillant, racontaient des légendes et des contes des divers pays dont elles étaient originaires.

mardi 27 septembre 2016

La vache ensorcelée. Vallée d'Aston, octobre 1915.


L'histoire suivante fut racontée à M. Augustin Clairmont par un garçon de ferme  d’Aston qu’il connaissait bien, un homme qui n'avait jamais été à plus de quelques kilomètres de distance du village où il était né. M. Clairemont se doutait qu'en lisant ce surprenant récit peu le penseraient vrai, mais il affirmait qu'il était encore plus improbable de croire que le témoin, qu'il décrivait comme particulièrement ignorant et peu imaginatif, l'avait inventé.

Joseph Bordes était pâtre au village d’Aston, dans le canton il était réputé pour être un homme d'excellent caractère, sobre, travailleur et efficace. L'homme s’était occupé des vaches durant toute sa vie, il connaissait bien leurs particularités et il s'était toujours montré capable de surmonter les difficultés qui étaient survenues. D'ailleurs, personne n’était plus convaincu de sa valeur et de ses compétences, aussi le choc fut-il rude pour l’honnête homme quand la meilleure vache du troupeau refusa de donner du lait et qu'il se retrouva incapable de remédier au problème.



Les ennuis de Joseph commencèrent au début du mois d’octobre 1915, après le retour du troupeau de l’estive de la Jasse des Galis sur le massif de l’Aston. Bien évidemment, il fut d'abord plein d'espoir, et même d'assurance, que ses connaissances rustiques l'aideraient à redresser bientôt la situation, mais il essaya tous les remèdes Que ses aïeux lui avaient transmis.
A sa vache, il lui fit manger les restes de pain béni de Noël trempé dans de l’eau.

Mais en vain!

Il pensa que sa vache avait mangé avant son retour de l’estive de la Toro, cette plante vénéneuse couverte de fleurs bleues. Il lui donna à boire du lait comme contre poison et prononça la formule incantatoire :

Toro, je te conjure pour le mal
que tu pourrais me faire
Trois fois par notre sainte
Trinité
Qu’elle me protège de cette maladie.

Mais rien n’y fit !



Il demanda ensuite des conseils, non pas à ses voisins car il avait sa propre fierté , mais à des pâtres d’Axiat de l’autre côté de la vallée du Sabarthès, puis il appliqua toutes les techniques qui lui avaient été recommandées, malheureusement sans aucun effet. Alors, comme rien ne semblait être efficace, le découragement commença à le gagner. Pourtant, les hommes comme lui ne se laissaient pas facilement abattre et au moment du danger les Ariégeois étaient connus pour être les plus rusés et les plus fiables, mais cette fois Joseph avait été vaincu par quelque chose de plus fort que lui, et il le savait.

Peu de temps après, l'infortuné pâtre travaillait dans la cour de la ferme, l'air maussade, quand soudain une voix chevrotante l'apostropha. Un vieil homme le regardait depuis la porte, un individu d'une extrême faiblesse, vouté, appuyé sur son bâton de berger.

— Bonjour, lui cria le vieillard. Comment va ta vache ?
— Qui vous a parlé de ma vache ? répondit grossièrement Joseph. Je ne crois pas que ce soit vos affaires.

— Alors il semble que ce ne soit pas les vôtres non plus, lui répondit l'ancien, vu que vous n'arrivez à rien !

Joseph Bordes se tut, écrasé par cette vérité et l'absence de riposte appropriée.

— Si vous n'étiez pas un imbécile, vous m'écouteriez au lieu de m’agresser comme cela continua le vieil homme, qui parlait avec un accent prononcé où Joseph  reconnu l’accent Catalan du Biros. C’est seulement parce que votre grand-père et moi étions amis que je suis venu vous voir depuis le Couseran. Maintenant, faites ce que je vous dis. Ce soir, vous allez dans l’étable avec la vache, vous y restez toute la nuit et quoi que vous voyiez, vous l'attrapez et vous le plantez dans le fems. Rappelez-vous, quoi que vous voyiez attrapez-le et plantez le dans le fems.



En Ariège, le fems désigne un tas de fumier. Joseph avait parfaitement saisi le mot, mais il n'avait rien compris aux conseils du vieil homme qui avait déjà tourné les talons et commençait à s'éloigner sur le chemin. Troublé, il se mit à courir derrière le vieillard et une fois arrivé à sa hauteur il lui demanda humblement de lui expliquer ce qu'il avait voulu dire, mais malgré toutes ses suppliques, il ne put rien en tirer de plus. Le cœur lourd, Joseph retourna lentement à son travail, songeant avec amertume que tout le monde devait être au courant de son échec et s'imaginant son effet probable sur sa réputation son moral s'en trouva un peu plus affecté encore.

Puis, comme il réfléchissait à la question, il se dit qu'après avoir essayé tous les moyens orthodoxes il n'avait plus rien à perdre et qu'il pouvait bien se risquer à écouter le vieil homme.
Dans la région, beaucoup de gens considéraient le vieillard comme un sorcier, mais aucun n’avait jamais suggéré qu'il était un imbécile. En fait, de l'avis général, il était un escarrant, ce qui signifiait qu'il était un brigand, mais de la plus habile des espèces.

Alors, à la tombée de la nuit, Joseph succomba à la tentation de suivre les conseils apparemment absurdes du vieux sorcier et de les mettre à l'épreuve de l'expérience. Il fit son chemin vers l’étable où se trouvait la vache rebelle, prit son tabouret de traite, s'assit dessus puis il attendit patiemment que quelque chose se passe. Au début, la nuit était noire et il n'y voyait rien mais bientôt, la lune se leva et éclaira l’intérieur de l’étable à travers la fenêtre couverte de toile d’araignée, ce qui lui permit de distinguer la silhouette chétive du pauvre animal qui ne donnait plus de lait et quelques uns des rares objets qui se trouvaient dans l'étable. 

Au bout d'un certain temps, comme rien ne se passait, Joseph se rappela que le vieil homme lui avait dit de ramasser tout ce qu'il verrait et il se demanda s'il devait prendre la vache et tous les objets qui se trouvaient à portée de sa main pour les coller dans le fumier. Son idée, qu'il savait stupide, lui arracha un rire bref et amer. Quelques heures plus tard, constatant que rien ne bougeait dans l'obscurité de l’étable, Joseph réalisa brusquement que le sorcier l'avait trompé et il se leva lentement de son siège, somnolent, les muscles raidis par l'attente et profondément dépité. Toute cette histoire n'avait aucun sens. Comment avait-il pu se montrer aussi bête...



Soudain, un son retentit dans la cour, qui le fit sursauter. Cling-cling-cling ! Que diable était-ce ? Cling-cling-cling ! Le bruit se répétait, se rapprochant peu à peu, et ouvrant précipitamment la porte, Joseph regarda à l'extérieur. Cling-cling-cling ! La lune brillait maintenant, mais même si le mystérieux tintement continuait à se faire entendre, la cour conservait son aspect habituel. Cling-cling-cling ! Soudain, quelque chose sembla remuer dans l'ombre, qui paraissait se diriger vers l’étable, et Joseph se dit que s'il se rapprochait encore, alors le mystérieux visiteur se retrouverait éclairé par le clair de lune et qu'il pourrait le voir. Cling-cling-cling ! Il était presque là... Cling-cling-cling ! Soudain il s'avança dans la lumière et brusquement Joseph aperçut... une fourche à fumier qui marchait toute seule !

Le pauvre pâtre aurait couru s'il l'avait pu, mais la terreur le pétrifia pendant un certain temps puis brusquement une certaine bravoure sembla s'emparer de lui, et poussé par le vague sentiment que cette merveille avait un rapport avec ses problèmes, il se précipita en avant et saisissant la fourche, qui se débattit dans sa main comme si elle était en vie, il la planta profondément dans le fems. Après quoi, il courut sans se retourner jusqu'à sa maison, qui se trouvait à une certaine distance.

Le lendemain, Joseph Bordes retourna travailler à l’étable animé d'une profonde conviction, celle qu'il s'était endormi et qu'il avait rêvé tout cela. Cependant, en arrivant dans la cour, il avisa le tas de fumier, où aurait du être plantée la fourche, mais à sa place se trouvait une vieille femme, qui était profondément enfoncée dans le purin et il reconnut Jeanne Duroux une habitante de Larcat, village proche d’Aston. 

Alors la vache recommença à donner du lait comme à son habitude.




dimanche 25 septembre 2016

Le fantôme de Louis Barrail.


Le 13 novembre 1841, une tempête commença à souffler sur le Couseran, qui dura trois jours et recouvrit les vallées et les montagnes d'une épaisse couche de neige. Le Couseran resta ainsi figé dans le froid pendant presque deux mois puis le 7 janvier 1842 un soleil éblouissant vint illuminer le petit village d’Engomer, au grand soulagement de ses habitants qui crurent voir dans ce ciel dégagé un signe du dégel de janvier. Pourtant, depuis plus de vingt-quatre heures, Monsieur Lenotre instituteur d’Engomer, répétait à qui voulait l'entendre que la pression de son baromètre à mercure s'était effondrée, atteignant un niveau qu'il n'avait jamais vu auparavant.
Malheureusement, ses mises en garde ne semblèrent inquiéter personne.



En début de matinée Louis Barrail, un fermier qui habitait Alas, petit hameau à l’ouest d’Engomer, et deux de ses voisins décidèrent de profiter de cette journée prometteuse pour aller chercher du bois dans la forêt de l’Estelas, à trois kilomètres de là. Quelques heures plus tard, une légère pluie commença à tomber, qui se transforma rapidement en neige, mais l'air était chaud et humide avec un léger vent du sud et leur voyage ne s'en trouva guère affecté. Vers midi, les deux voisins ayant fini de remplir leurs traîneaux ils se mirent en route pour retourner chez eux et Louis, qui avait eu besoin d'un peu plus de temps pour charger le bois sur son chariot à bœufs, les suivit à trois kilomètres de distance.

A quinze heures, les trois hommes étaient toujours en chemin quand soudain un vent glacial commença à se lever, qui se transforma rapidement en ouragan, puis les températures s'effondrèrent brutalement pour atteindre dix-huit degrés au-dessous de zéro et l'air se remplit d'une neige aussi fine que de la farine. Elle tourbillonnait dans le vent violent et s'infiltrant dans tous les orifices elle aveuglait les voyageurs, masquant le paysage au-delà de cinq mètres de distance. Louis Barrail finit par atteindre sa propriété mais il en fit deux fois le tour sans parvenir à trouver sa maison et complètement désorienté il repartit vers le sud sans s'en douter. 


Il erra dans le blizzard pendant un certain temps puis il détacha les bœufs de son charriot, qu'il abandonna sur place, et il continua à avancer à pied. Il parcourut environ quatre à cinq  kilomètres avant de s'effondrer le visage dans la neige. Ses deux compagnons eurent plus de chance que lui. L’un d'eux parvint à retrouver sa maison durant la nuit, et l'autre fut découvert au petit matin, toujours en vie.

Le lendemain, avant même que la tempête soit terminée, M. Pierre Pérat, l'un des voisins et le meilleur ami de Louis Barrail, rassembla quelques volontaires puis il partit à sa recherche. En inspectant les alentours de sa maison, les hommes remarquèrent des traces de roue dans la neige, qui faisaient deux fois le tour de la maison de Louis avant de s'éloigner vers le Sud, et ils réalisèrent avec effroi que le malheureux avait réussi à retourner chez lui sans jamais parvenir à trouver à sa maison.
Suivant les empreintes du chariot, ils découvrirent les cadavres des bœufs, qui s'étaient étranglés eux-mêmes avec leur attelage, puis le chargement de bois, mais malgré tous leurs efforts ils ne purent trouver aucun signe de Louis.



M. Pérat retourna chez lui peu avant le coucher du soleil puis, comme il devait donner à boire à ses mulets, il prit le seau dans l'étable et se dirigea vers le puits. Il se trouvait à mi-chemin quand soudain il eut la surprise de voir Louis Barrail qui venait à sa rencontre en souriant, les mains cachées sous la cape de son grand manteau noir, et stupéfait il s'écria:

— Hé Louis! Et bien, je pensais que tu étais perdu dans la tempête.
— Je l'étais, lui répondit Louis. Et tu trouveras mon corps à quatre  kilomètres au sud d’Engomer !

Alors peu à peu, l'image de Louis Barrail commença à s'estomper, un peu comme de la fumée qui se dissipe et disparait, et réalisant brusquement qu'il venait de parler à un fantôme, Pierre Pérat se mit à trembler. Il resta un long moment debout sur le chemin sans parvenir à bouger puis recouvrant brusquement ses esprits il courut raconter l'histoire sa femme, laquelle s’empressa d'en parler à ses voisins et bientôt tout le monde sut que le fantôme de Louis Barrail était apparu à son meilleur ami.

M. Pérat était un homme d'excellente réputation, intelligent, peu superstitieux et respecté de tous, aussi ses amis et ses proches supposèrent-ils qu'il avait été d'une mauvaise plaisanterie.
Cependant, comme il s'entêtait dans son histoire, de nouvelles équipes de recherche furent formées, qui fouillèrent la forêt de Castéra sans succès. Alors, comme la neige semblait avoir englouti le corps du malheureux Louis, il fut décidé d'attendre le printemps pour reprendre les recherches. En avril, après la fonte des neiges, Louis Barrail fut finalement retrouvé en bordure du ruisseau d’Astien, à quatre kilomètres exactement au sud d’Engomer, exactement comme son fantôme l'avait indiqué. Avant de mourir, ses mains avaient creusé la neige et plusieurs brins d’herbe arrachés furent retrouvés entre ses doigts.



Marie Barrail, la femme de Louis, n'avait rien osé dire sur le moment, mais le jour où le fantôme de son mari avait visité leur voisin, il était aussi venu la voir, et il s'était présenté à elle d’une étrange manière. Cette nuit-là, elle dormait depuis un moment quand soudain un gros coup avait été frappé contre la porte, qui l'avait brusquement réveillée. La jeune femme s'était redressée dans son lit et elle avait écouté le silence pendant un moment mais comme le coup ne s'était pas répété, elle avait fini par se rendormir. Alors brusquement, un autre coup avait retenti et soudainement effrayée, elle avait crié depuis son lit:

— Qui est là ? Que voulez-vous
— Sais-tu que Louis est mort de froid ? avait alors été la réponse qu'elle avait entendue. 

D’une étrange manière, la voix ressemblait à celle de son frère Claude, qui vivait non loin de là, et son fils l'avait également reconnu.
— Mère, est-ce que mon oncle a bien dit que papa était mort de froid ? avait alors demandé le jeune garçon.

Troublée, la pauvre femme avait rapidement sauté hors de son lit, elle avait allumé la lampe à huile puis elle avait couru vers la porte d'entrée et l’entrouvrant prudemment elle avait jeté un coup d'œil à l'extérieur mais au lieu de trouver son beau-frère sur le perron, comme elle s'y attendait, elle n'avait vu que la neige immaculée. Plus tard, elle raconta que la voix ressemblait étrangement à celle de son beau-frère Claude, mais qu'elle était parvenue à déterminer qu'il se trouvait bien chez lui au moment des faits. Marie pensait que le fantôme de son mari avait imité la voix de son frère pour ne pas l'effrayer, un dernier geste plein de prévoyance et de tendresse pour celle qui avait partagé sa vie pendant de longues années.