mardi 31 mai 2016

- Le contrebandier d’Auzat, chapitre 5/5.


LA LIBERTÉ RECONQUISE.

Le lendemain, au pied d'une roche plate sur laquelle Tohar avait autrefois coutume de s'étendre au soleil, Mikael creusa une fosse. Apres un dernier baiser, il y coucha le chien sur un lit de bruyère fleurie. Comme il l'eût fait sur la tombe d'un homme, il pria farouchement, entremêlant les cris de vengeance aux paroles de paix des prières.
Puis, un bissac en bandoulière, sa fronde suspendue à la ceinture, il partit, seul, vers la montagne.



D'une traite, s'arrêtant à peine pour boire, mâchonnant parfois un morceau de pain, il marcha toute la nuit, il marcha tout le jour suivant.
Vers le soir, il se trouvait en plein cœur de l'Andorre, au bord du Rio dels Pessons. Il fit halte, et, sur la rive accroupi, se mit à chercher quelque chose. L'un après l'autre, il retirait du torrent des galets gros comme un œuf, aux angles arrondis, d'une surprenante régularité de formes, faits de silex blanc parcouru de veines bleues, que les eaux arrachent à l'Ait del Grio. Il les soupesait longuement, les ajustait à la fronde et rejetait tous ceux qui présentaient la plus minime imperfection.
Une douzaine d'entre eux furent bientôt rangés dans l'herbe devant lui. Après un nouvel et attentif examen, il en conserva trois seulement qu'on eût. dit polis à la main, légèrement ovales, et les plaça dans sa besace. Puis il continua sa route.


Rio dels Pessos
La vallée s'élargit soudain, taillant dans le roc des parois lisses de couleur rougeâtre. La petite chapelle de Méritxell, but de son voyage, s'y blottissait sous la montagne qui semblait lui faire un rempart. Mikael avait conçu pour cette chapelle, comme lui solitaire et peu connue des hommes, une particulière adoration, et il ne manquait pas, chaque année, d'y aller en pèlerinage.
Il poussa la porte.
Sur un autel rustique, une madone aux traits patinés par le baiser des siècles et pieusement entourée de fleurs sauvages, tendait les bras. Mikael s'agenouilla devant elle, et resta un temps immobile. Puis il sortit du sac ses trois silex, et les aligna aux pieds de la statuette. Lèvres closes, sans mouvement, il se reprit alors à regarder la Vierge.
La nuit tombait au dehors. Les colliers, les médailles, les débris de châles ou de mantes, suspendus en ex-voto contre les murs de la bâtisse, semblèrent s'enfoncer dans la paroi obscurcie. La fenêtre carrée, blanchie d'un reste de lumière, ciselait sur l'ombre de naïves images.


Chapelle de Méritxell.
Mikael attendait toujours.
Tout à coup, il crut voir le regard fixe de la madone se mouvoir et se poser sur le galet de droite. Une contraction lui serra le coeur : la Vierge agréait sa demande et bénissait son arme. Un cantique d'actions de grâces chanta en lui.
Il se dressa, caressa de sa main la pierre élue, et en toucha les lèvres de la statuette.
Puis, d'un pas rapide et court, il repartit vers la frontière.
Quelques jours plus tard, sur le chemin qui d'Auzat remonte au long du Vicdessos, Hirsch partait en tournée. Mikael, à plat ventre sous un buisson, le regarda passer, grondant de colère contenue.
Depuis son retour de Méritxell, le contrebandier, durant des heures, s'était entraîné à manier la fronde. A plusieurs reprises, des oiseaux en plein vol s'abattirent sous ses coups, et le jeune homme ricanait en les voyant s'écraser avec un choc mat sur la terre. Son œil et sa main, grâce au ciel n'avaient rien perdu de leur sûreté...
Il suivit le douanier de loin.
Ournac, Ranet, Rouzaoudis, Carafa, déserts et misérables, aux maisons lugubres sous les toits d'ardoise moussue : Hirsch passe sans s'arrêter.
Les heures coulent... La vallée s'encaisse, étranglée par la montagne. Plus un être vivant. Le chaos de Canalbonne aux énormes rochers granitiques jadis descendus par les glaciers... Mikael hâte le pas; le douanier le précède de vingt mètres à peine, meurtrissant la pierre de ses souliers ferrés. Les espadrilles du contrebandier glissent sans bruit.
Il serait si facile d'abattre Hirsch à cette distance ! La fronde oscille à sa main droite...
Non. Mikael n'est pas un lâche; le sang des preux de la montagne n'a pas dégénéré en lui.
— Guarda té! crie-t-il.
Et un projectile lancé avec force s'émiette en guise d'avertissement sur un roc à quelques pouces de la tête du brigadier. Stupéfait, celui-ci se retourne, et, voyant Mikael, se jette derrière un abri. Le jeune homme à son tour disparaît dans une anfractuosité.
Un cliquetis d'acier : Hirsch arme son fusil. 
Mikael rampe pour tourner la position de l'ennemi. Un coup de feu cingle l'air... Le contrebandier jure tout bas : la balle lui a déchiré l'épaule. Il redouble de précautions. Aucun bruit ne trahit sa marche; seul, le Vicdessos cascade en contre-bas dans une gorge...



Lentement il va. Soudain, il élève son béret sur un bâton entre deux roches; une nouvelle détonation retentit. Il feint d'être touché et pousse des cris agonisants, puis, rapide, se défile derrière une série de blocs qui le masquent. Il estime alors avoir accompli un demi-cercle autour de l'autre; il se risque à regarder...
Viva Dios ! Le douanier est là, tout proche, doutant si les cris entendus n'ont été qu'une ruse, ou si la balle a fait son œuvre. La portée est excellente : trente pas au plus.
Hirsch relève la tête et cherche à voir là-bas, où le béret s'est montré.
Un ricanement silencieux plisse les joues du contrebandier : la cible est splendide. Il ajuste le silex qu'a désigné la Vierge : la pierre bénite volera droit au but.
Pas une seconde Mikael n'hésite, se demandant s'il ne va pas commettre un crime. Une mort en appelle une autre, Tohar valait bien un homme et doit être vengé, et lui, Boëtchéguy le Basque, il a condamné sans appel le coupable.
La fronde tourne; le silex s'échappe en ronflant... Un grand cri... Hirsch s'est abattu face contre terre.
Mikael bondit vers lui, arrache le fusil des mains crispées et retourne le corps de son ennemi qui râle à peine, frappé à mort. Un creux profond, semblable à celui que pourrait faire un roc dans une chute, tout près de la tempe, se violace déjà...
Un dernier sursaut : le douanier a expié le meurtre du chien.
Mikael se découvre, charge Hirsch sur son épaule, et, du haut de la gorge, le fait rouler vers le torrent. Il décharge le fusil, met dans sa poche les cartouches brûlées et lance l'arme à côté du cadavre. A coups de talons, il détache ensuite de la berge des pierres qui s'éboulent : chacun, à cette vue, croira à quelque glissade fortuite du douanier.
Avec piété, il ramasse le silex vengeur et l'emporte, après avoir, d'un signe de croix, purifié la place d'où l'autre le guettait.

Quand il arriva près de sa cabane, le soir s'appesantissait sur le col. De la braise rougeoyait dans l'âtre; il y jeta une brassée de brindilles sèches. Une haute flamme pétilla et répandit une lueur jaune dans la pièce. Sur la cheminée, la poupée sembla danser...
Mikael la prit et la considéra un moment en silence, puis, avec une expression méprisante, la laissa tomber dans le feu. L'image de la maîtresse se tordit et ne fut bientôt plus qu'une cendre imprécise comme un souvenir...
Il sortit alors et s'assit sur le banc de pierre. Libre, il était à nouveau libre, sans maîtresse ni ennemi, libre de courir sans soucis ni entraves les vallées et les cimes, libre après justice faite, libre, libre, à jamais libre !



Un hymne d'allégresse monta de son cœur, et longtemps, jusqu'à ce que la nuit eût nivelé la terre de son ombre, il regarda de l'Ascorbès au Montvallier se denteler les crêtes, et longtemps, dans la brise du soir, il écouta chanter la voix mystérieuse de sa sauvage fiancée, la Montagne, dont l'amour est éternel, dont la solitude console de la méchanceté des hommes.



GUSTAVE-HENRI LESTEL.

Toulon, avril-mai, Le Lanet d'Ariege, septembre 1923.

lundi 30 mai 2016

- Le contrebandier d'Auzat, chapitre 4/5.


LA MORT DU CHIEN

Mikaèl revint de son expédition avec un renouveau d'amour. Il n'avait pas prévu cet effet de l'absence et se demandait anxieusement si la fille consentirait à oublier sa défection. Il jugea bon de l'amadouer par un présent et passa par Vicdessos, gros village qui fait dans la vallée figure de capitale.

On était le 14 août à la veille de la fêtée annuelle : des lampions multicolores, des lanternes de papier aux teintes violentes suspendues par des ficelles ballottaient à l'entrée du village et parmi les platanes de la place du Gravier. Des marmots, attentifs et turbulents, s'ébattaient autour des décorateurs avec des piaillements de volière, tandis que les commères jasaient à qui mieux mieux, surenchérissant selon leur tempérament de critiques ou de louanges. Sur la grand’place, un peuple diligent de forains dressait les éventaires à grands coups de maillets; ; une odeur de cuir, d'étoffes, de suint, d'épices, de cordages flottait déjà dans l'air.

Mikael, après de longues méditations et de savants marchandages, acquit un immense châle à fond noir zébré de ramages verts, jaunes et rouges du plus heureux effet. Du moins en jugeait-il ainsi.
Puis, tout fier de son emplette, il se hâta vers Auzat.

Rosita feignit de ne point le voir quand il entra dans l'auberge. Il en fut mortifié, et, sans mot dire, s'assit dans un coin. Il lui parut expédient d'user de diplomatie devant une telle attitude. L'air détaché, il extirpa de sa besace le châle soigneusement enveloppé, le posa sur la table et coula un regard vers la fille. Il surprit ses yeux fixés sur le paquet et se réjouit de voir prendre l'amorce.
Sans précipiter ses mouvements, il coupa la ficelle et déroula le papier. Les couleurs criardes du lainage fulgurèrent entre ses mains. Presque aussitôt la servante s'approcha.
— Tu pourrais pas dire bonjour en arrivant, Mikael ? fit-elle d'une voix douce où le reproche se nuançait, semblait-il, d'affection.
Un éclair railleur courut dans les prunelles du contrebandier.
— Je t'avais pas vue et je « t'espérais », répondit-il sur le même ton.
Elle parut tenir pour vrai cet effronté mensonge, toute à la contemplation du châle, et se doutant bien qu'il lui était destiné.
— C'est pour une femme, ça ?
— Naturellement...
— Pour qui ?... Pour moi ?
— Pour toi, si ça te chante.
— Parbleu, si ça me chante !
Et, sans attendre davantage, elle le jeta sur ses épaules et se mira dans la glace ternie fixée derrière le comptoir.




— Toujours amis, alors ? souffla Mikael.
— En doutais-tu ? répliqua-t-elle.
Un sourire joua, mais s'éteignit aussitôt, sur les lèvres du jeune homme. Certes, il en avait douté, non sans raison. A part soi, il se fit compliment de son heureuse idée et attendit patiemment sa récompense.

Peut-être eût-il été moins satisfait s'il avait exactement pu démêler les pensées de sa maîtresse.
Furieuse de l'avoir vu partir malgré sa menace, elle avait juré de se venger, en restant obstinément sourde à ses prières. Bien mieux, elle s'était demandé si la meilleure des vengeances ne consisterait pas à tomber sur-le-champ dans les bras du douanier, de façon que Mikael déconfit se trouvât remplacé à son retour. Malheureusement, Hirsch était, lui aussi, parti le même jour pour une longue tournée, et ne rentrait que cette nuit.
A cette heure, d'ailleurs, Rosita se félicitait de cette providentielle absence. Le douanier fût-il demeuré auprès d'elle que ce splendide châle ne lui serait pas échu. Elle n'en restait cependant pas moins décidée à rompre avec Mikael : ce n'était que partie remise. Le plus tôt pourtant serait le mieux.
Demain ? Pendant la fête de Vicdessos ? Pourquoi pas ? Excellente idée ! Au vu et au su de tous, quel affront pour le jeune homme !
Elle ricana méchamment, mais, le soir venu, sut faire croire à Mikael que son affection était toujours aussi profonde. Elle était honnête, en somme, et le cadeau reçu valait bien qu'elle fît quelques frais.

Le lendemain, Mikael monta dès l'aube à sa cabane. Rendez-vous était pris au bal de Vicdessos.
Le contrebandier avait décidé de se parer de ses plus beaux habits pour faire honneur à sa maîtresse. Avec une réelle émotion, il sortit d'une malle doublée de zinc le costume que son père avait jadis porté aux fêtes du pays natal.

Le temps n'avait pas marqué son empreinte sur l'étoffe et les plis s'effacèrent d'eux-mêmes, tant la trame en était souple. Mikael ne l'avait encore jamais endossé. A peine pourtant dut-il resserrer quelque peu la taille : on eût dit que le vêtement était coupé pour lui.
Conçu d'après les règles antiques du pays basque, original et simple à la fois, ce costume lui seyait à ravir, mettant en relief sa vigoureuse souplesse. Tout de velours noir uni, il se composait d'une culotte courte fermée aux genoux par une jarretière en moire brochée de fils d'or éteint, et fixée aux hanches par une large ceinture de flanelle rouge; la veste, du même velours étonnamment soyeux, brodée sur le devant de fleurs en fil d'argent, s'arrêtait court sur les reins et flottait librement autour du buste. Le classique petit béret, des espadrilles en toile blanche et bordées de cuir fauve, des bas chinés à revers complétaient l'ensemble.




Ainsi vêtu, Mikael avait fort belle allure et ne doutait pas d'émouvoir le cœur de la fille. Aussi s'en fut-il d'un pas leste au rendez-vous.
Il la trouva conversant avec le brigadier au milieu d'un tohu-bohu de foirail. Cette compagnie lui déplut; les deux hommes, sans même se saluer, se toisèrent comme des coqs en rivalité. Rosita, sans paraître apercevoir son amant, continuait de parler à Hirsch. Mikael, comme pour faire acte de propriété, la saisit par la taille; elle se dégagea avec brusquerie.
— Ah, te voilà, toi ? fit-elle d'un ton rogue. C'est bon, j'y vais...
Puis, se tournant vers le douanier, coquette, les yeux prometteurs, l'intonation caressante contrastant avec la vulgarité de la phrase :
— Alors, pour les valses, ça colle ensemble, nous deux ?
L'autre affirma qu'il ne l'oublierait point et se perdit dans la foule. Mikael, soudain mordu par quelque jalousie, morigéna vertement sa maîtresse.
— Tu m'assommes. fit-elle, la voix coupante. Je suis pas venue ici pour des scènes, pas ? Si tu veux pas t'amuser, fiche-moi la paix.
Il plia, craignant de la perdre, et l'entraîna faire le tour des attractions.
Manèges de chevaux de bois à l'orgue poussif et désaccordé, bateleurs contorsionnés dans de grotesques parades, marchands de chatteries poisseuses et fadasses, elle voulut tout voir, elle voulut tout goûter. Docile, le jeune homme se rendit à ses caprices, espérant faire oublier ce qu'il n'était pas loin de considérer comme ses torts. Il ne s'amusait guère d'ailleurs, horriblement gêné dans ses mouvements par la foule; un moment même, il éprouva le désir fou de remonter vers ses solitudes. Il n'osa pas.



Une bombe éclata qui fit naître un brusque remous dans la cohue. Le bal s'ouvrait.
Un orchestre de cinq musiciens, juché sur une estrade branlante à dix pieds du sol, déversa une harmonie bizarre que la grosse caisse ponctuait d'effroyables roulements. La chaîne s'organisa aussitôt, et des centaines de souliers scandèrent le rythme primitif de la sardana, sorte de farandole andorrane à la cadence lente et grave. Comme par hasard, Rosita se trouva donner une main à Mikael et l'autre au brigadier.
Polkas, valses, mazurkas, se succédèrent ensuite, alternant avec des sardana et des zapatéado au charme désuet, qui rappelaient vaguement les quadrilles.
La servante, délaissant à chaque appel des cuivres son compagnon, se livrait aux bras du douanier. Ce n'était plus seulement aux valses, comme elle l'avait promis, mais à toutes les danses qu'elle le choisissait pour cavalier. Mikael, le front rembruni, la regardait s'abandonner avec des frôlements de chatte. Autant elle restait maussade auprès de lui, autant elle riait et badinait avec l'autre.
Soudain, il n'y tint plus; il bondit vers le couple et, brutalement, tira la fille par le bras.
— Viens, siffla-t-il, la bouche tordue par un rictus, nous rentrons à Auzat.
Un mauvais sourire courut sur le visage de Rosita: il était venu enfin au point où elle le voulait amener.
— C'est pas encore toi qui me commanderas, répliqua-t-elle. Va-t'en, si tu veux; je n'ai pas besoin de toi pour me distraire.
Comme Mikael avançait la main pour la saisir : 
— Allons, Claude, dit-elle, cet imbécile-là ne nous empêchera pas de danser.
Et ils reprirent leur pas interrompu.
Mikael comprit qu'il était définitivement congédié. Ahuri, il demeura sur place, bousculé par les couples tourbillonnants. Puis, d'un pas lourd, il sortit du bal, la tête basse.

Quand les cuivres cessèrent de claironner, il vit la fille s'éloigner dans la foule, pendue au bras du brigadier. Aucune jalousie ne le fit tressaillir; aucune révolte ne le jeta vers eux. Au contraire, il sentit comme un soulagement de ne plus l'avoir à ses côtés, une délivrance semblable à celle qu'on éprouve à respirer l'air vif du soir au sortir d'une pièce surchauffée. Il en fut fort étonné, et se prit à réfléchir sur cette indifférence inattendue. Il n'en aperçut pas les raisons profondes, mais, d'instinct, il dégagea cette conclusion : « Après tout, elle commençait à m'embêter. »

Ce qui était très réel. Au fond, il ne l'avait jamais aimée; un désir physique seul le poussait vers elle et c'était lui seul qui, hier encore, l'avait incité à reconquérir la fille. Mais le charme était rompu depuis son retour vers les montagnes, les montagnes où fleurit la liberté. S'il avait tout à l'heure bondi vers Hirsch pour lui arracher Rosita, c'était son orgueil seul de mâle qui l'avait animé, cet instinct de la possession qui fait refuser à un autre même un objet qui a cessé de plaire.
Aussi, à présent encore, quoiqu'en réalité heureux de la décision de la fille qui le libérait, en voulut-il âprement à Hirsch pour cela seul qu'il lui succédait.



La rancune qu'il nourrissait à l'endroit du douanier se traduisit bientôt par un exploit comique dont le village s'égaya fort.
Comme il sortait d'Auzat, par une nuit très sombre, il aperçut sur un ponceau deux silhouettes qu'il reconnut pour celle de sa maîtresse et son nouvel amant. Sans bruit, grâce à ses sandales de sparte, il s'approcha d'eux. Ils lui tournaient le dos, accoudés au parapet. Arrivé à bonne distance, Mikael sauta comme un félin; sans donner au brigadier le temps de se reconnaitre, il le saisit par les jambes, et, tête première, le fit basculer dans l'eau. Puis, rapide, il disparut dans l'ombre.

Hirsch, furieux de sa ridicule posture devant Rosita et de surprendre des sourires ironiques sur son passage, lui voua une haine mortelle. Un Méridional s'en fût peut-être tiré par quelque anodine et spirituelle vengeance qui aurait mis à son tour les rieurs de son côté; notre Vosgien estima que du sang seul pouvait laver l'outrage. Désormais, chaque soir sur les pistes de la montagne, son fusil en bandoulière, il rôdait, cherchant à prendre Mikael en délit de contrebande. Jamais la frontière ne fut si bien gardée.

Renseigné par Sirac sur les expéditions du jeune homme, il s'apostait, tremblant de rage et de froid, dans les coins les plus impraticables, espérant que le contrebandier y passerait. Attentif au moindre bruit, fouillant des yeux l'obscurité, le doigt à la gâchette, il demeurait de longues heures immobile, comme un chasseur à l'affût.
Peine inutile ! Mikael, aidé par la chance, ne paraissait point.




Un soir, pourtant, sous la lune, il crut voir dans un bas-fond s'éloigner la silhouette haïe précédée de la mule et du chien. Longuement, avec un tremblement au cœur, il ajusta son arme et pressa la détente.
Un hurlement tragique monta vers lui. Il se précipita, roulant parmi les cailloutis et les buissons, sautant de roche en roche, au risque de se rompre mille fois le cou.
Quand il fut parvenu sur la place, il ne vit plus personne. Une tache de sang, seule, éclaboussait un roc, preuve qu'il n'avait pas rêvé. Il partit en courant pour joindre les fugitifs.
Mais la montagne alors intervint pour protéger celui qui l'aimait : elle glissa sous le pas du douanier une pierre. Le brigadier broncha, et, la cheville tordue, ne put continuer la poursuite.
C'était Tohar qui avait reçu la balle destinée au maître.
Le contrebandier et ses bêtes cheminaient, silencieux à leur habitude, lorsque Tohar s'abattit en hurlant. Une détonation sèche claqua au-dessus d'eux. Mikael sursauta et se pencha vers le chien qui, atteint en plein flanc, se roulait à terre avec des râles d'agonie.
Il fallait fuir pourtant. Le jeune homme n'hésita pas; bien qu'un surcroît de charge pût lui être funeste, avec douceur il hissa le chien sur le dos de Cari, en lui faisant signe de se taire. L'intelligente bête comprit et vaillamment étouffa ses plaintes.
Tout en marchant aussi vite que possible, Mikael, malgré la nuit, inspectait la blessure. La balle, entrée dans l'intervalle de deux côtes, était ressortie par l'autre flanc. L'atteinte n'était peut-être pas mortelle si aucun organe essentiel n'était touché. De fait, Tohar ne gémissait plus; il vivait pourtant, car, en réponse aux caresses de son maître, il lui léchait la main.
Les derniers kilomètres furent franchis avec une hâte fébrile. Cari elle-même paraissait se rendre compte que d'elle dépendait en partie la vie de son compagnon, et prenant bien garde d'éviter de trop brutales secousses, allongeait prestement ses jambes.
Ils arrivèrent. Mikael aussitôt étendit le chien sur des sacs devant la cheminée et courut à la source emplir une bassine. Cari, d'ordinaire impatiente d'être débâtée, attendait sagement ce soir.
Les yeux mi-clos, Tohar soufflait péniblement ; mais l'hémorragie avait cessé. Avec des gestes doux de femme, Mikael étancha la plaie qu'il banda soigneusement, et fit boire au chien un grand bol d'eau tiède coupée d'alcool. La bête, d'un regard vibrant de tendresse, le remercia. Comme sa tête s'appesantissait, le contrebandier confectionna un coussin d'herbe ; Tohar parut alors s'assoupir, tandis que son maître, navré de ne pouvoir mieux lui porter remède, avec une lourde émotion, le flattait de frôlements menus.



Mikael resta longtemps ainsi à veiller, une colère sourde bouillonnant en lui. Ah! le lâche qui, de loin, avait frappé son ami, pouvait souhaiter qu'il survécût à sa blessure, sinon !... Et il serrait les poings et crispait ses dents à les faire grincer. Eux, c'étaient eux, les contrebandiers, qu'on appelait les bandits, alors qu'ils ne faisaient de mal à personne ! Quel nom faudrait-il donc donner à ceux qui tuaient d'innocentes bêtes ?
Un soubresaut agita soudain le corps de Tohar. Mikael se baissa et posa sa tête près de la sienne, lui murmurant des mots d'amour. « Moun paourott gouss, disait-il, cado té, cap.o; té... Démouro té courca, valent, démouro. Jou te vaou adouba, é véïras, pitito miou, véïras, léou poudrèn nous aous incar'ana per las mountados touti dous (1) !

(1) Mon pauvre chien, calme-toi, calme-toi... Reste couché, vaillant, reste... Moi je vais te soigner, et tu verras, mon petit, tu verras, bientôt nous pourrons, nous autres, encore aller par les montagnes, tous deux.

Le chien rouvrit les yeux et voulut répondre par un de ces abois doucement modulés qui semblaient parfois humains, tant ils étaient expressifs. Mais aucun son ne sortit de sa gorge contractée; une salive rougie de sang souilla ses lèvres. Il posa alors sur les yeux de son maître un long regard attristé, infiniment profond, où Mikael crut voir passer toute l'âme affectueuse de la bête, puis ses paupières retombèrent et il ne bougea plus. Mikael, bouleversé par ce qu'il comprit être un adieu, mit sur la tête du chien un baiser passionné, comme sa maîtresse n'en avait jamais reçu de lui, un baiser déchirant où il sentit monter tout son cœur de sauvage, et lui, l'homme fort, l'homme de la montagne, sur le corps de son unique ami, longtemps il pleura.
Puis il se releva et demeura sans geste, le regard rigide, une haine implacable durcissant son masque tendu.
Longtemps après enfin, il allongea le bras et posa la main sur le cadavre de Tohar, retroussa sa manche gauche, et, de son couteau ouvert, sans qu'un mouvement fît tressaillir sa face, en pleine chair, grava une croix sanglante.


GUSTAVE-HENRI LESTEL.


Toulon, avril-mai, Le Lanet d'Ariege, septembre 1923.


dimanche 29 mai 2016

- Le contrebandier d’Auzat, chapitre 3/5.


LES DEUX MAITRESSES.

Les premiers jours qui suivirent marquèrent un changement complet dans les habitudes de Mikael.
Ce n'étaient plus comme autrefois les longues rêveries sur le banc de pierre accoté au rocher et que le soleil du matin tiédissait si doucement, ni les courses interminables dans les bois pour visiter ou tendre des collets à lapins, ni même les pêches fructueuses sous le regard de l'aube.
Au matin, il arrivait, la démarche traînante, Tohar alors lui faisait fête, bondissant et aboyant; mais lui, les yeux pleins de souvenirs et les oreilles bruissantes encore de paroles d'amour, il enjoignait rudement au chien de se taire. Et la bête, sentant confusément. quelque chose d'étranger entre son maître et lui, les oreilles abattues, se lassait en silence dans un coin du bûcher. Mikael dormait ensuite longtemps d'un sommeil agité, tandis que Tohar, par la porte entr'ouverte, venait parfois regarder, et gémissait tout bas, d'un gémissement long et doux comme celui des chiennes dont on a volé les petits.


Aulus les bains
L'après-midi, le maître se levait, et, sans courage, flânait en attendant le soir. Puis, quand le soleil, enfin, penchait à l'Occident vers les montagnes violacées, emplissant d'une lumière dorée et fluide la vallée d'Aulus, Mikael, soudain changé, partait avec un sifflement joyeux. Tohar l'accompagnait alors, mendiant quelque caresse, jusqu'à la roche grise d'où le chemin dévalait vers Auzat. Là, il s'arrêtait, regardant la silhouette aimée se perdre dans la nuit montante, puis revenait à la cabane, où, tout près de la mule, il disait sa tristesse.
Et les jours traînaient ainsi, mornes et interminables...
Mikael eut d'abord pour cette fille, qui en était indigne, une adoration de néophyte. La naïveté d'un premier amour fit germer dans cette âme fruste des sentiments d'une tendresse exquise.
Partout l'image de Rosita le poursuivait, vivante et immatérielle; il la voyait lui sourire au creux des fontaines ou danser au milieu des clairières. Un jour, tel aux siècles de foi un pieux artisan sculptant dans l'or une madone, il découpa dans un jeune baliveau une sorte de poupée qui prit vaguement apparence de femme. Longuement, avec des gestes maladroits, il la fignola de son couteau. Puis, le chef d'oeuvre achevé — un pauvre grotesque chef-d'œuvre où il mit tout son cœur frais éclos, — il le posa sur la cheminée entre un peloton de ficelle et la boîte à sel, et, chaque jour, des fleurs sauvages exhalèrent leur âme parfumée devant l'image de la maîtresse.
Cela ne dura pas longtemps; quinze jours à peine.
Son amour flamba comme un buisson sec.
Il était trop indépendant pour véritablement aimer. L'amour, quoi qu'on en dise, même l'amour physique, exige toujours en échange un asservissement. Pour le plus grand nombre, ces légères obligations passent inaperçues; parfois même ne sont-elles pas tenues à plaisir ? Mais, pour des caractères comme le sien, forgés au sein de la nature libre, ces chaînes pèsent d'un poids énorme. Il s'en rendit compte un soir, à l'heure où d'ordinaire il descendait vers la servante. Dans la première surprise de ses sens tout neufs, il n'avait eu de pensées que pour sa maîtresse.
La montagne soudain se rappela à lui.
Comme il regardait vers l'Ouest le soleil bondir sur la cime du Montvallier, gigantesque ballon jouant avec les crêtes, il vit Tohar galoper à travers le plateau. De toute l'après-midi, le chien n'avait pas paru, quêtant à travers les bosquets et les brandes, et maintenant, il se tenait devant lui, la langue pendante, essoufflé, les yeux brillants, tout son corps agité. Des jappements rapides et clairs se pressaient dans sa gorge haletante; il allait, venait, léchait la main du contrebandier, partait, retournait, tirait le maître par la veste avec une mimique expansive.
Une telle agitation surprit Mikael; il en déduisit que la découverte du chien devait être d'importance. Un moment il hésita : c'était bientôt l'heure du rendez-vous; il écarta la bête. Mais Tohar, impatient n'en continua pas moins son manège, plus pressant, donnant de la voix dans des aboiements qui vibraient comme une fanfare.
Mikael n'y tint plus. Il prit un gros gourdin ferré et presque courant suivit le chien qui bondissait et l'entourait d'un cercle de caresses. Le plateau, le bosquet de frênes, la nappe de genévriers épineux, l'éboulis de la Tête-de-Juge, Tohar allait toujours, et Mikael, grisé par les violents effluves des bruyères et des airelles, sautait derrière lui, sans plus penser à Rosita.
La montagne enserrait peu à peu le coureur d'aventures dans son réseau de sauvages séductions.
Tout à coup, le chien se glissa sous un fourré dans lequel il clatit avec un accent de triomphe. Mikael, le visage fouetté par les branches, s'engouffra dans la frondaison, et s'arrêta tout net, le cœur soudain ému.



Un curieux spectacle s'offrait à ses yeux : dans le piège que, depuis le début de ses amours, il n'avait plus visité, trapu et vivace, les poils hérissés et le groin déjà menaçant, tirant avec de brusques saccades sur sa jambe prisonnière, se débattait un jeune marcassin. Tohar, en face de lui, les babines retroussées sur les crocs, avec un grondement sourd comme un râle, se tenait prêt à l'éreinter.
Une fièvre de chasse et de carnage luisait dans les yeux de Mikael. Il assura son bâton dans la main, le balança une ou deux fois, puis, d'un mouvement sec et précis, l'abattit sur le crâne de la bête, juste entre les deux oreilles, à la place où sous le doigt on sent vivre le cerveau. Le marcassin croula sur-le-champ, raide mort, les jambes à peine mues par un spasme rapide.
— Arago ! Eééé...! clama le contrebandier, laissant déborder son allégresse victorieuse.
Ainsi, aux premiers jours de la terre, devait, dans les forêts encore vierges, crier l'homme des cavernes en ramassant sa proie.
Puis il écarta les branches du piège, avec un souple effort chargea sur son épaule l'animal déjà pesant, et, tandis que la nuit estompait les détails des choses, revint vers la cabane, la marche alourdie par son trophée.
Là, son premier soin fut d'allumer un grand feu, puis, à la clarté de la haute flamme, il dépeça et vida proprement la bête. Une odeur de musc tenace imprégna l'air autour de lui. Quand ce fut fait, il sortit en courant et cueillit à pleines mains des herbes odoriférantes qu'il répandit par brassées dans l'âtre.
Une épaisse fumée se tordit au milieu de laquelle le marcassin suspendu par les pieds se balança bientôt. La chair grésillait légèrement à la chaleur, et Mikael, assis près du foyer, les narines frémissantes, humait la forte senteur de la viande boucanée, tout en caressant Tohar, qui, repu des entrailles de la bête, se frottait amicalement à son épaule.
Mais une pensée le traversa soudain, comme un aiguillon de glace : Rosita !
La fille devait à cette heure s'impatienter au rendez-vous. D'un coup, il se leva et ouvrit la porte par laquelle, silencieuse, la nuit entra. Des nuages lourds d'orage roulaient vers le Sud, et Mikael sentit une étrange lassitude le pénétrer. Il repoussa brutalement la porte et se rassit au coin du feu.
Pour la première fois, il éprouvait l'oppression d'une contrainte : il aurait fait si bon, ce soir, entre son chien et sa pipe, regarder la flamme rougeâtre du tronc de hêtre battre de l'aile dans la cheminée, il aurait fait si doux rôtir devant un lit de braise le marcassin empalé sur un pieu de houx vert! Au lieu de ces jouissances non-pareilles, au lieu de cette sereine liberté, courir maintenant les sentiers obscurs, répondre au bavardage de la fille, écouter son rire bête grincer à tout propos, autant de servitudes.
Non, il ne bougera pas cette nuit; on verra demain.
Pourtant, sans y prendre garde, il dresse les yeux vers la tablette où sa poupée grimace sous les reflets mouvants du foyer.
Miracle ! La poupée s'anime; ses joues se colorent; sa robe se plisse. Elle fait signe à Mikael; une vague lueur moire sa poitrine nue de chatoiements dorés; ses bras se tendent vers lui; sa bouche s'ouvre à l'appel du plaisir...
Et Mikael vaincu, avec des gestes hâtifs, enveloppe son gibier dans un linge et le suspend à une poutre, puis, sans écouter les plaintes de Tohar, se précipite vers Auzat dont les lumières clignotent au fond du gouffre.
Rosita le reçut assez mal.
Fatiguée de l'attendre, elle s'était enfermée chez elle. Il dut parlementer à travers l'huis pour qu'elle consentît à le recevoir. Sur le moment, il ne lui fit pas grief de cette humiliation; mais le lendemain, il lui en voulut et comprit tout ce que ce nom de maîtresse impliquait pour un homme libre de déchéance.
La fille commençait d'ailleurs à être lasse de son rustique amoureux. Ses longs silences, sa façon fruste et presque sauvage d'aimer qui, au début, avaient été pour elle un piment nouveau, elle les appréciait à la longue à leur juste valeur. Ainsi l'on est séduit parfois par le goût âpre des baies de la montagne que leur âpreté même finit par faire délaisser. Portée du reste par nature au changement, elle lorgnait avec complaisance vers le nouveau brigadier douanier : quinze jours de fidélité, c'était énorme pour la belle !
Aussi accueillit-elle sans indulgence son amoureux tardif. Elle lui reprocha de l'abandonner pour courir Dieu sait quelles aventures. Mikael s'excusa maladroitement; sa pensée était ailleurs, là-haut, vers la cabane où fleurait la chair fraîche, où Tohar dormait devant la flamme. Et tandis que Rosita défilait un long chapelet de récriminations, lui, sans entendre, il regrettait sa couche solitaire et croyait encore sentir le parfum de la graisse roussie.
Pour l'apaiser, il promit de venir le lendemain de très bonne heure au cabaret; mais, dès que la prime aube frissonna aux montagnes d'Andorre, il gravit lestement le chemin du retour.



Cette course dans l'air frais du matin lui fut douce. Une joie sans cause bien précise, confusément semblable à celle d'un prisonnier qui voit s'ouvrir la grille, à celle aussi d'un voyageur qui sait qu'à chaque pas il approche de ceux qu'il aime, lui faisait hâter la marche. Il éprouvait un intense besoin de mouvement, le désir tyrannique de monter vers les cimes abandonnées depuis trop longtemps. Il se souvint tout à coup que le patron de l'Hôtel de la Renaissance lui avait fait demander des truites.

Aussitôt arrivé, il prit son lourd filet sous un amas de sacs, siffla son chien, bourra une pipe, et, le cœur léger, se dirigea vers le Bassiès.
Le soleil se levait à peine sur l'étang; l'heure était favorable. Rapidement, il démaillota ses jambes, ôta ses espadrilles, et, pieds nus, entra dans l'eau glacée. Longtemps il demeura immobile, puis, d'un geste brusque, déploya en cercle l'épervier qui coula, entraîné par ses plombs. Il le retira alors chargé de poissons bondissants dont les écailles tachetées d'ocre-rouge brillaient sous les rayons. Plusieurs fois, il recommença la même manœuvre en des points différents, rejetant les truites trop jeunes qui, comme un trait de lumière, fuyaient entre les cailloux bruns.
La pêche terminée, il revint au col par un long détour, musardant à plaisir. Là, le marcassin fut bientôt découpé; les deux cuissots, soigneusement enveloppés de feuilles aromatiques, rejoignirent dans le bissac les poissons encore frémissants.
Mikael alors se frotta les mains avec satisfaction. Le patron de l'hôtel serait mal venu de chicaner sur son retard : des truites saumonnées du Bassiès, régal des vrais gourmets, un marcassin de lait, le Vatel de la maison pourrait élaborer un festin de roi ! Boëtchéguy le Basque faisait honneur à sa réputation...
Aussi, dès le soir venu, s'en vint-il tout joyeux ouvrir la porte de l'auberge. Fier de ses captures, il les étala sur le comptoir dans un concert de louanges.



— Où avez-vous pêché cela? demanda une voix dont le timbre un peu voilé et la diction égale juraient au milieu des phrases chantantes et sonores des naturels du pays.
Mikael, fronçant déjà les sourcils à cette question qu'il jugeait indiscrète, fit face au curieux et fut assez surpris de heurter le regard d'un étranger. Mais bien vite il reconnut à l'uniforme le brigadier successeur de Belvis.
Grand, fort, les cheveux blond filasse, les yeux gris, le visage haut en couleur balafré d'une longue moustache, le nouveau venu portait écrite sur toute sa face son origine de Vosgien.
Un brin ironique, Mikael demanda :
— D'abord, qui êtes-vous ?
L'autre, un instant interloqué, regarda instinctivement ses manches comme pour s'assurer de la présence de ses galons; puis, ne saisissant pas la moquerie à peine déguisée :
— Claude Hirsch, dit-il, brigadier des douanes. Et vous ?
— Moi ? pas grand'chose : Boëtchéguy, l'homme de la montagne !
Le Vosgien comprit alors le sens de la malicieuse question et grommela entre ses dents. Bien qu'arrivé depuis quelques jours à peine, il n'ignorait pas que Mikael fût un des plus habiles contrebandiers de la région : Sirac, désireux de venger sa défaite même au prix d'une traîtrise, s'était empressé de lui dénoncer le Basque.
Il sentit tout le corps des douanes frondé en sa personne par le montagnard et devint brusquement tout rouge de colère.
— Comment les avez-vous pêchées ? gronda-t-il alors, cherchant un prétexte pour écraser Mikael de son autorité de fonctionnaire.
— Etes-vous aussi garde des eaux et forêts ? riposta tranquillement le jeune homme.
Cette façon détournée de lui dire que cela ne le regardait en rien le déconcerta complètement. Jusqu'alors demeuré dans son pays natal, il éprouvait un malaise à son premier contact avec une race infiniment plus souple que la sienne. Il avait l'impression de chercher à saisir un objet qui glissait sans cesse entre ses doigts. Incapable de lutter sur ce terrain, il estima son prestige diminué.
L'œil soudain durci, il regarda son petit interlocuteur avec une expression hargneuse; le contrebandier, de son côté, considérait avec une violente antipathie ce grand gaillard dont le sang était différent du sien. Une de ces haines de race qui divisent le monde, brutales et implacables autant qu'irraisonnées, les dressa dès cet instant l'un contre l'autre.
Hirsch. voulant avoir le dernier mot, la voix sifflante, jeta cet avertissement qui coupait aussitôt les ponts entre eux :
— Gare à toi, si jamais je te pince, là-haut, Boëtchéguy !
Là-haut... Il appuya sur ce bref vocable, en fermant la main comme sur une proie. Mikael, avec un imperceptible mouvement des épaules, lui tourna le dos.
Dès que le douanier fut sorti, les témoins de la scène se répandirent en exclamations de joie et en bravos à l'adresse du contrebandier. « Ah ! il lui avait bien rivé son clou, à cet importun personnage ! Qu'est-ce qu'il venait faire ici, celui-là ? Pouvait-il pas rester chez lui, dans ses brouillards, au lieu de venir embêter de pauvres bougres qui ne lui demandaient rien ? »
Dans aucune région, les agents de l'autorité ne sont beaucoup aimés; mais sur les frontières, leur rôle est plus ingrat encore. La population, sans cesse en rapport avec les rôdeurs de la montagne, bénéficiant de leur hardiesse, au courant de leurs moindres exploits, n'admet guère qu'on leur cherche querelle, leur prête assistance au besoin, et suit d'un œil narquois les vains efforts du fisc.
Encore quand les douaniers sont des enfants du pays, comme ce bon Belvis maintenant à la retraite, ce n'est que demi-mal; ils pensent, à peu de chose près comme ceux qui les entourent et savent fermer les yeux sur les petites infractions. Hirsch, venu du Nord, indésirable pour cela seul, et plus rigide dans l'application d'une stricte discipline, était certain de n'avoir personne pour lui. Sa défaite était donc inévitable, et tous ceux qui se trouvaient dans l'auberge s'en réjouissaient sincèrement.
Tous, non, Rosita, derrière son comptoir, en voulut secrètement à son ami de bafouer celui que, dans son cynisme de fille facile, elle lui donnait déjà pour successeur.


Etang de Font Nègre
Mikael, quoique indifférent en apparence, jouissait profondément de la sympathie qu'il inspirait. Sa gloire à lui, c'était de vivre sans entraves, sans respect des lois arbitraires des hommes, c'était de courir la frontière en déjouant les embûches, et l'hommage spontané que lui valaient ses actes lui paraissait naturel et dû. Une garde plus sévère n'avait rien qui pût l'inquiéter; au contraire, poussé par cet instinct de la lutte aventureuse qu'il tenait de ses pères, il voyait sans déplaisir des obstacles plus nombreux s'accumuler sur sa route, certain de son habileté, heureux que cette occasion lui permit une fois de plus de prouver sa valeur.
Aussi promit-il immédiatement, sans réfléchir et contre son habitude de solitaire, de prendre dès le lendemain le commandement d'une expédition vers l'Andorre. Il s'agissait, avec quelques gaillards déterminés, de former dans la Valira del Orien un convoi de chevaux et de le faire passer en France par le port de Soldeu. Là, près de l'Etang de Font-Nègre, un pâtre établi à demeure au bord de l'Ariège naissante à peine large comme un ruisseau, recevrait les bêtes qui, marquées de fausses inscriptions, prendraient ensuite le chemin de la foire de Prades, du côté de Perpignan.
A vrai dire, l'entreprise était ridiculement facile; traversant de bout en bout l'Andorre, elle rendait tout contrôle impossible. On devait gagner gros, certes, mais cette perspective n'eût pas suffi à décider Mikael, car, satisfait de sa vie fruste, il ne convoitait pas l'argent.
Mais un besoin physique d'agir, de fouler le sol de la haute montagne s'agitait en lui, imprécis et puissant. La vie régulière qu'il partageait depuis quinze jours entre sa cabane et Rosita lui paraissait fade, dénuée d'intérêt, maintenant que tombait le premier feu de son amour. D'autre part, bien que sans éducation, une sorte de pudeur l'empêchait de rompre brutalement avec la fille. Il saisit avec joie ce prétexte pour s'éloigner.
Dès qu'il fut seul avec la servante, il lui annonça son départ.
— Tu sais, fit-elle avec ce petit ton aigre de femme jalouse, si demain soir tu ne viens pas me retrouver, c'est fini entre nous, mon petit. C'est bien la peine de se donner aux hommes : tous les mêmes ! Ah là là ! Quelle engeance !
Mikael, peu rompu à ces escarmouches galantes, fut flatté d'une telle mise en demeure. Il crut que la fille ressentait réellement pour lui une passion bien vive.
Aussi fut-il le lendemain très indécis sur la conduite à tenir. Toute la journée, il tergiversa.
Quand le soir fut venu, il hésitait encore. Brusquement, au souvenir de leurs étreintes, il se décida.
Tohar qui, fébrilement, l'avait suivi dans les préparatifs qu'à ses moments d'incertitude il faisait pour son expédition, et navré de comprendre que le maître descendait encore vers la bourgade au lieu de monter vers les cimes, l'assaillit d'abois affectueux où perçait un reproche. Il se couchait en travers du seuil comme pour lui interdire la porte, il se précipitait devant ses jambes comme pour le retenir. Mikael prit néanmoins le chemin d'Auzat.
La nuit avait étendu sur les solitudes sa robe gris de plomb transparent sur laquelle oscillait le large bijou de la pleine lune. La vaste paix du soir s'appesantissait sur la montagne.
Mikael ralentit le pas. Une vague tristesse l'oppressait : qu'allait-il donc chercher de si précieux entre les bras de cette fille ? Là-bas, près de Marc, les autres l'attendraient en vain, ceux qui avaient reçu sa parole. Déserteur, Mikael le Basque était un déserteur...
Un buisson l'accrocha par la veste comme une main vigilante. Il s'assit au bord du sentier, balançant, pour la première fois de sa vie, entre l'amour et son devoir de contrebandier.
Son regard se porta vers la frontière.
Les glaciers du Montcalm bleuissaient sous la lune; la Pique d'Estats, au sommet recourbé comme un doigt, semblait lui faire appel. Un frémissement doux descendit des hauteurs, apporté par la brise nocturne, plein du grondement lointain des cascades et du murmure des arbres, chargé des émanations des fleurs sauvages... Mikael écoutait et humait de tous ses sens tendus.
Un aigle jeta son court miaulement aigu, libre dans le ciel libre...

Et le contrebandier sentit toute la montagne s'incliner vers lui avec une tendresse infinie, comme une mère presse contre elle un fils prodigue. Et la montagne parla dans la brise avec ses mille voix...
Une pesante émotion souleva le cœur de Mikael. Là-haut, là-haut, vers celle qu'il aimait, vers la seule qu'il aimait !
Dans une course folle, il remonta au col, bâta la mule et partit vers la montagne dont l'appel avait vaincu…


GUSTAVE-HENRI LESTEL.


Toulon, avril-mai, Le Lanet d'Ariege, septembre 1923.