jeudi 31 mai 2018

Conte populaire « La Flûte qui parle »


Ce conte populaire « La Flûte qui parle » est très répandu dans le Folklore Méridionale. La version présentée provient de la région de  Mazères.

La Flûte qui parle.

Il y a très longtemps, un roi et une reine assez âgés avaient deux fils. Tous deux étaient jeunes et beaux. Un jour, on parla dans le pays de la succession du roi par son fils aîné, aussi brave que beau et qui était très aimé du peuple.

A peu de temps du couronnement, les deux princes, qui s'aimaient fort, partirent, ensemble, chasser en forêt. Le cadet qui était jaloux de son aîné, mais qui avait su cacher ses sentiments, profitant de l'occasion, tua lâchement son frère et l'enterra près d'un vieux pont, après avoir poussé un gros rocher sur la tombe.
Arrivé au château, il raconta qu'avec son frère, ils avaient été assaillis par de nombreux brigands contre lesquels ils s’étaient vaillamment battus, mais que seul il avait réussi à s'enfuir, tandis que son frère avait été enlevé. Toutes les recherches entreprises pour retrouver le malheureux prince demeurèrent vaines. Les parents étaient inconsolables. Le cadet allait devoir bientôt succéder à son père.

A quelque temps de là, un vieux berger, auprès de qui le jeune prince disparu apprenait à jouer de la flûte, conduisant son troupeau, passa à proximité du lieu fatal.  Son chien, parvenu devant le gros rocher poussa des cris plaintifs, tout en grattant furieusement la terre avec ses pattes.  Le berger s'approcha et dès qu'il toucha l'énorme pierre, malgré qu'il fut âgé et sans forces, celle ci fut déplacée et dégagea la fosse.

Le vieux pâtre se pencha, choisit un os, le tailla, le troua et en fit une flûte.  Dès qu'il l'eût placée entre ses lèvres, la flûte chanta;

« sonne, sonne, mon pauvre pâtre,
c'est mon frère qui m'a tué
sous le vieux pont
pour la feuille de laurier. »

Emu et épouvante à la fois, l'homme venait da reconnaître la voix de son jeune prince qu'il aimait tant. Plusieurs fois, il  joua de la flûte et toujours la même voix et le même chant retentissaient.  Or, dès le lendemain, le roi et la reine se promenaient mélancoliquement, comme ils le faisaient souvent dans les endroits qu’affectionnait leur cher enfant disparu et c'est ainsi qu'ils s'approchèrent du berger pour le saluer.

Fasciné par la belle flûte en os que tenait dans ses mains le vieux pâtre, la reine demanda à celui-ci de lui jouer un air, mais le pauvre homme, trop malheureux, se contenta de tendre la flûte à sa souveraine.  Dès qu'elle eût mis l'instrument entre ses lèvres, la reine entendit:

« sonne, sonne, ma pauvre mère,
c'est mon frère qui m'a tué
sous le vieux pont
pour la feuille de laurier.»

A genoux et pleurant d'émotion, la pauvre mère tendit l'instrument à son époux et dès que celui-ci l'eût placé dans la bouche, la même voix chanta:

« sonne, sonne, mon pauvre père,
c'est mon frère qui m'a tué
sous le vieux pont
pour la feuille de laurier. »

Pâles tous deux, les malheureux parents, auprès du berger agenouillés, écoutèrent à plusieurs reprises la voix de leur cher enfant.  Rentrés au château, le roi convoqua les seigneurs et le peuple, en présence de leur fils cadet.  Quand l'assemblée fut réunie, au milieu d'un grand silence, le roi tendit à son fils la flûte enchantée. Dès que le jeune prince eut placé l'instrument entre ses lèvres, tous les assistants entendirent:

« sonne, sonne, mon méchant frère,
c'est bien toi qui m'as tué
sous le vieux pont
pour la feuille de laurier.»

Aussitôt jugé, le prince félon, condamné à mort, fut décapité. Grâce à Dieu, il n'avait pas eu le temps de profiter de son crime...









mercredi 30 mai 2018

Le loup, la chèvre et les chevreaux.


Quand la Chevrette s’en allait chaque matin brouter l’herbe parfumée de la montagne, elle recommandait à ses petits chevreaux :
— Gardez-vous bien d'ouvrir la porte à qui que ce soit autre que moi.
Et la Chevrette s’en allait. Rassasiée, elle se hâtait de rentrer chez elle.

— Ouvrez, ouvrez, fillettes,
Je porte bois sur mes cornettes,
Lait à mes mamelles.
Ouvrez, ouvrez, fillettes!

Et les chevreaux, en sautant de joie et se culbutant, ouvraient à leur mère.
Mais il advint qu'un jour, le loup caché par là, entendit la Chevrette. Le lendemain, il guetta son départ et s’en vint à la porte. Là, de sa grosse voix rauque, il répéta :

— Ouvrrez, ouvrrez, fiilleettes,
Je porrte lait à mes mammelles,
Bois sur mes corrnettes.
Ouvrrez, ouvrrez, fiiilleettes!

— Pète, pète en l'air, répliquèrent les petits chevreaux, ceci n’est pas ma mère.
Et quand la Chevrette revient, ils lui content cette visite.
— Vous avez été bien sages, mes pauvrets, de m’avoir obéi, car ce devait être le loup. Mais n’ayez pas peur. Il ne peut pas vous faire du mal, si vous n’ouvrez qu’à moi.
Le loup s'enfuyait tête basse, furieux de n’avoir pu duper les chevreaux, quand il rencontra le renard.

— Eh! Qu’as-tu, Loup, tu sembles tout dépité?
Le loup conte sa mésaventure.
— Écoute, je vais te donner un bon conseil. Va-t-en trouver le forgeron du village. Tu lui demanderas d’aplatir ta langue de quelques bons coups de marteau.
Tu l’as bien trop épaisse pour parler comme la chevrette. Vas-y, va!
Et le loup court chez le forgeron qui lui tape tant qu’il peut à grands coups de marteau sur la langue.
Alors, il retourne à la porte de la Chevrette.

— Ouvrrrez, ouvrrrrrez, filleettes
Je porrrrrrtttee bbbois surrr mmes corrrnnettes
Laiiit à mmmes mmmammellles
Ouvrrrrez, ouvrrrrrez, filleetteees!

— Pète, pète en l’air! Ceci n’est pas ma mère! répondent les petits chevreaux, pouffant de rire à entendre cette voix.
Furieux et honteux d'être ainsi la risée de ces petits coquins de chevreaux, le loup, avec sa langue brûlante, s’enfuit vers le bois. Et il court encore…

Tric, trac, mon conte est achevé.
En avez-vous un plus joli ?


M.Mir et F.Delample
Contes et légendes du Pays Toulousain
Natan mai 1956




Tarascon sur Ariège.



Au pays des Tarusques

La curieuse silhouette du Soudours signale de loin le bassin de Tarascon, le pays des Tarusques. Le nom de la ville vient de celui de ce peuple cité par Pline dans son Histoire Naturelle. Il a une consonance ligure, la désinence asco ou asca. Ces toponymes concentrés dans la Ligurie italienne et la Provence, s’étendent largement sur les Pyrénées. Au Tarascon de la vallée du Rhône, correspond le Tarascon de l’Ariège, comme la ville provençale de Venasque a son homonyme dans une vallée aragonaise.

Quelques maisons seulement ont échappé à l’incendie qui détruisit la ville, au temps des derniers comtes de Foix. Elle ne se releva pas de la catastrophe.

Sur un monticule isolé, une haute tour ronde demeure le seul vestige du château rasé sur l’ordre de Richelieu. Du haut de cette tour la populace précipita, au temps des guerres de Religion, soixante-six huguenots, en représailles de l’exécution du recteur d’0rnolac par le sire d’Audou, à Foix.

En face de la gare, sur les bords de l’Ariège, coule une source ferrugineuse appelée Fountrouyo, ou fontaine Sainte-Quitterie. De toutes les fontaines portant le nom de la jeune martyre d’Aire-sur-Adour, c’est la plus à l’est que l’on connaisse; elle atteste la popularité de cette sainte vénérée également en Espagne et en Portugal et invoquée contre la rage.

Un miracle pour l’empereur

Le Sabarthès était le nom du pays qui comprenait toute la vallée de l’Ariège, depuis sa source jusqu’au Pas de la Barre. Plus tard s’y ajoutèrent les pays de Volvestre, de Danmazan, de Dun et la seigneurie de Mirepoix, pour en faire le comté de Foix. On retrouve cet antique vocable dans le nom de la chapelle de Sabart, aux portes de Tarascon, construite selon la tradition en 778 par ordre de Charlemagne, sur les lieux même d’une victoire qu’il remporta contre les Sarrasins. D’après la légende, alors qu’il poursuivait une de leurs bandes dans la vallée, il voulut pendant une nuit orageuse inspecter le site avec un de ses cavaliers. Tout à coup, au pied d’une montagne, son cheval s’arrête. Trois fois Charles enfonce l’éperon dans les flancs du coursier; l’animal reste immobile puis recule. Il se trouvait en face d’un groupe d’espions. Charlemagne descend de cheval, rejoint son compagnon et, de son épée, fait mordre la poussière aux Sarrasins.
A la place où son cheval s’est cabré se montre une Vierge lumineuse qui disparaît bientôt. Sitôt l’aube venue, par ordre du chef, l’armée entière se réunit autour du théâtre de l’apparition. Deux génisses blanches que le roi conduisait lui-même s’arrêtent, et le soc découvre une statue de bronze, on la dresse sur un autel de pierres improvisé, une main invisible y a gravé ces mots : « Notre-Dame de la Victoire ».

Le roi veut gratifier l’abbaye de Saint-Volusien de Foix de ce miraculeux trésor; mais on a beau transporter la statue deux fois dans l’enceinte consacrée, elle revient dans le site sauvage où elle est apparue à Charlemagne. Plus de doute, dès lors. C’est sur cette lande inculte que la Mère de Dieu sera honorée. La reconnaissance et la piété élèveront un autel à cet endroit, nommé Sabart. Un pèlerinage annuel consacrera la victoire de l’empereur. Les pèlerins d’autrefois, en arrivant a Sabart, entonnaient une sorte de ballade sacrée composée pour eux vers 1672 par un chamoine de Pamiers, le père Amilha, en pure langue moundæï de Toulouse.

Guide des pyrénées mystérieuse.

La Tarasque - Effigies traditionnelles


Cérémonies de la Hount Santo d’Ustou.


Saint Lizier a veillé pendant des siècles sur les Ariégeois. Depuis son évangélisation du Couserans au V siècle, jusqu’aux années 1960 quand disparurent les dernières processions à la Hount Santo de la Vallée d’Ustou, cette fontaine sacrée qui aurait jailli sous son bâton.

Le 25 août, les Ariégeois retrouvaient dans ce site des Aranais et des Catalans du Haut-Pallars. Notamment, les habitants d’Esterri d’Aneu en groupe boire à la Hount Santo pour prier le saint et ils avaient l’habitude de jeter de l’eau en pluie fine  en direction de leur vallée, selon le rite de magie imitative destiné à provoquer la pluie. 
Les Aranais avaient institutionnalisé ce pèlerinage pour lequel les paroisses désignaient chaque année, d’un commun accord, un délégué auprès de Saint Lizier et de sa source. L’homme se rendait à la fontaine, y prenait de l’eau et repartait avec sa cruche jusqu’au col frontière du Port-de-Salau. Là, le pèlerin baisait le sol à deux reprises sur chaque versant, puis il versait l’eau de la Hount Santo en imitant la chute d’une averse.

Les Couseranais n’ont pas toujours apprécié, semble-t-il, de partager les vertus de leur dieu de la Pluie. Au point qu’une année de longue sécheresse, en 1847, le délégué du Val d’Aran fut accusé d’avoir détourné au profit de ses montagnes les vertus de Saint Lizier. Le pauvre homme fut même molesté en traversant le village de Salau alors que par malchance une forte chute de grêle venait de compromettre de maigres récoltes déjà grillées par le soleil.

Le souvenir des cérémonies entourant la Hount Santo d’Ustou s’estompe dans la mémoire des hommes. Cette source consacrée aurait jailli sous le bâton de saint Lizier et des milliers de pèlerins, Ariégeois et Aranais, se succédaient ici à la fin du mois d’août pour demander la fertilité des terres et la clémence du ciel à l’évêque du Couserans.

Panthéon Pyrénéen
Olivier de Marliave




Piquegrain, le maître-coq de Soulan. Contes des bêtes.


Le coq à la queue de travers.

Ce que je vais vous raconter se passait il y a vingt ans. Jean de Gratte-Loup avait un coq, un maître coq, qui rendait orgueilleux les gens de la commune de Soulan. Un jour, Piquegrain (c'était le nom du coq) fut attaqué par l'épervier, dans la lande du Routis ; comme il était fort, il se défendit avec courage et il se débarrassa du gros oiseau.
Malheureusement il s'était déplacé la queue en se battant. Aussi, quand il arriva au poulailler, ses frères et sœurs lui demandèrent ce qui lui était arrivé. « Mon Dieu, pauvre Piquegrain, comme tu as la queue ; elle te dépare ; il te faut aller à Mauléon, voir le forgeron : il te l’arrangera bien. »
Piquegrain, dressé sur ses ergots, comme un véritable coq, raconta ce qui s'était passé et mit en bandoulière une musette contenant du grain et quelques œufs, puis il partit.

La nuit commençait à tomber ; quand il passa au petit village d'Arreau, Piquegrain fut pris de frayeur en se voyant seul sur les routes. A ce moment-là qui voit il? Mulardou, un canard venu de Gratte-Loup. Notre coq l'amena : « Viens, viens, plus nous serons nombreux plus nous rirons » lui dit-il.

A Regule ils trouvèrent Louvette, une chienne qui avait gardé les vaches à Bergans, tout près de chez Jean. «Viens, viens, Louvette, plus nous serons nombreux plus nous rirons.» Et Louvette partit avec Piquegrain et Mulardou.

Un peu plus loin, derrière une haie, ils entendirent remuer des branches : Piquegrain alla jeter un coup d'œil et vit Barbu, le bouc qu'il avait eu pour voisin pendant un an. Barbu partit aussi à Mauléon en chantant : « Partons, plus nous serons nombreux, plus nous rirons.» Et les voilà en route !
Entre Tarbes et Lourdes ils songèrent à manger. Piquegrain et Mulardou prirent un peu de blé, Louvette trois œufs et Barbu se gava de maïs tendre, dans un champ au bord du chemin. Le jour pointait quand ils se remirent en route.

La journée aussi passa; juste comme la nuit venait de tomber, ils arrivèrent chez le forgeron de Mauléon : « Pan, pan » à la porte. « Entrez » répondit-on à l'intérieur. Le bouc en tête et Mulardou à la queue, tous entrèrent. Piquegrain s’expliqua; mais le forgeron lui dit d'attendre jusqu'au lendemain ; il n'y voyait, la nuit, ni avec lunettes, ni sans lunettes.

Et tout alla se coucher : Piquegrain au « bast », Mulardou au fond de l'escalier avec Louvette et Barbu au haut.

Pendant la nuit, monsieur le forgeron se leva et il dit a sa femme : « Je vais attraper le coq; nous le mettrons à la casserole demain. » « Vas-y » répondit-elle.

Quand le forgeron arriva en haut de l'escalier, Barbu, d’un magistral coup de tète, l'envoya en bas ; la Louvette le mordit, Mulardou fit ses besoins dessus avec force, Piquegrain vint  violemment l’égratigner.

Et toute la bande prit la porte pour repartir en Ariège, laissant le forgeron plus mort que vif. Le voyage se passa encore comme il faut, la queue du coq se redressa toute seule en heureux ils se quittèrent un à un : près de Régule, à Arréu.

Dans le poulailler de Piquegrain, on chanta toute la nuit pour saluer le chef à la queue dressée, le maître-coq de Soulan.

Tric trac, al conte es acabat. 

JOSEPH MORÈRE.
Contes et Légendes d'Ariège.


janvier 1948




Le Sorcier. Conte de la peur.


LE SORCIER.


Jouan de Heran habitait dans la maison du « Tucou ». Il ne savait pas lire ni écrire, mais il avait un gros livre et Dieu sait ce qu'il y lisait dessus. « Jouan de Heran » était un sorcier. Pour guérir bêtes et gens malades désensorceler les ensorcelés, il n'avait pas son pareil.

Une fois, « Jouanet de Malias » toujours malheureux, avait la chèvre malade. Malade ou vous voulez, plutôt, ensorcelée. Elle donnait des coups de cornes à son petit, comme une folle.

Il faut aller trouver Jouan de Heran lui dit Mario sa femme. Prends cette paire de poulets, et voyons ce qu’il dira. Jonanet cacha donc la paire de poulets sous la veste et s’en alla trouver le sorcier.

— Qu'y a-t-il de nouveau, Jouanet ? lui dit celui-ci quand il fut entré.

Mais Jonanet tremblait presque chez le sorcier... Ces croix sur les murs, cet homme avec la barbe et les cheveux si longs !… Ce gros livre sur la table tout ouvert !… Ce bruit infernal en haut au grenier...

— Mon Dieu, comment sortir je d'ici ? pensa-t-il.
Enfin il parvint à expliquer au sorcier les malheurs qu'ils avaient à la maison : la chèvre qui ne veut pas aimer le Chevreau, la vache qui n’a pas de lait, « Mario » qui ne peut pas guérir d'un rhume qu'elle prit à l’automne...

— Tout cela n’est pas grand chose, Jouanet. Le diable bien sur, fait ses extravagances. Veux-tu voir le diable, Jouanet ? Tiens, le voilà!

Avant qu'il put ouvrir la bouche, Jouanet se trouva au bas de l'escalier du grenier, et, là-haut, il vit le diable ! Oui, le diable, tout noir, cornu et barbu, avec des yeux brillants comme des braises, qui s’approchait dans un bruit infernal de chaînes et de clochettes.

Jouanet défaillit. Quand il reprit ses sens, le sorcier lisait sur le livre en faisant des croix et des signes. Enfin il lui dit : 

- J'ai chassé le diable de chez vous. La chèvre et la vache sont guéries. Pour Mario, tu prendras un crapaud un vendredi et tu le lui mettras sous le lit sans qu'elle s’en doute. Tu feras bouillir pendant trois heures, trois cailloux de la rivière dans une cafetière. Tu tamiseras cette tisane par dessus un peigne et une paire de ciseaux en croix. Chaque matin à jeun, tu lui en feras prendre trois cuillerées à café.
Le diable sera plus fort que moi si elle ne guérit pas avec ça !…

En tremblant, Jouanet remercia et s'en retourna sans les poulets. Le sorcier alla soigner le diable cornu du grenier : un bouc noir qui traînait chaines et clochettes.


MARIE BIELLE.
Contes et Légendes d'Ariège.


janvier 1948





mardi 29 mai 2018

L'homme et le levraut. Conte de la maison.


L'HOMME  ET  LE  LEVRAUT.

 Un pauvre paysan allait tous les matins, à la pointe de l'aube, travailler ses champs qui étaient presque tous sur le mauvais versant. De ce côté il y avait force terrains en friche avec de la bruyère rose et aussi des éteules et des semis de pins et de mélèzes.

Le paysan était vaillant et brave et toute sa vie se passait à labourer le matin et à garder le bétail, à la vesprée, dans les bois.

Un jour en passant dans un champ de pois il vit un jeune lièvre qui était pris par la patte dans un lacet de tiges de pois qui s'étaient affaissées sur lui et il allait l’attraper quand il entendit le jeune lièvre lui dire:
— Laisse-moi vivre, délivre-moi et je promets de te donner chaque semaine de bons gâteaux de pain de froment. Je te les donnerai tous les lundis matins, à l'aube, sous cette grosse pierre d'ici. 

Le paysan remis de sa surprise comprit, comme ses ancêtres le disaient quelquefois, que ce jeune lièvre était enchanté et il fut heureux de lui sortir la patte blessée des pois traitres. Le jeune lièvre le regarda et puis s’en alla doucement, les oreilles droites vers le bois et l’herbe fraîche.

Quelle ne fut pas la surprise du paysan de trouver, le lundi suivant, lorsque encore les étoiles travaillaient et que l'air piquait aux joues, à l'endroit indiqué, le jeune lièvre près d'un four de pierres blanches, ayant préparé un de ces gâteaux roux et luisants qui font naître l’appétit !

ll mit le gâteau dans son capuchon et il alla au travail. Le soir il le porta chez lui et sa femme et son enfant de dix ans le mangèrent. Ils se régalèrent, il était si bien pétri, il sentait le miel et les fleurs sauvages.

Alors l'homme raconta ce qui lui était arrivé et les yeux de l’enfant luisaient comme le feu.

Chaque lundi soir, le même régal recommença pour cette pauvre famille et la femme bénissait la bonne bête d'être meilleure que les gens et de leur donner du pain si bon.

Un jour l'enfant demanda à son père de lui laisser voir le jeune lièvre. Son père ne le voulut pas de peur de l’épouvanter.

Mais l'enfant chaussé d’espadrilles, un lundi matin, se leva à la pointe de l'aube et suivit de loin son père. Il le vit s'arrêter et se baisser. Quand il fut un peu loin, il s’approcha à tâtons. Quelle ne fut pas sa surprise de voir un lièvre couleur de l’herbe rousse pétrir près d’un four de pierre deux fois gros comme un nid de grive.

Sans même regarder, il sortit le lacet qu'il avait porté et clac, il attrapa le jeune lièvre qui se démena un peu et puis fut comme mort. L'enfant qui tremblait de peur de ce qu’il venait de faire, desserra le lacet et il emporta le lièvre à la maison où il le mit dans une lapinière bien fermée. Il lui donna même des choux frais, mais la bête s'en alla dans un coin et se fit petite comme une boule.

Quand, le soir, le paysan arriva, il voulait sortir du capuchon le gâteau, mais il ne le trouva pas. Cela l’étonna, il l'avait sans doute perdu. Son fils lui dit en tremblant un peu :

— Cela ne fait rien, papa, voyez le jeune lièvre est venu à la maison et maintenant il va nous faire des gâteaux tous les jours; venez le voir, il est venu dans la lapinière. 

Ils allèrent tous les deux voir le jeune lièvre précieux. Hélas ils le cherchèrent, tournèrent, retournèrent, ils ne virent sortir qu'un laid crapaud qui s'enfuit vite dehors. L'enfant en pleura, le père comprenant ce qui s’était passé battit l’enfant et la mère lui dit qu'il méritait cela, qu'il ne fallait pas faire du mal aux bêtes qui nous font du bien.

JULES PALMADE.
Contes et Légendes d'Ariège.
janvier 1948



dimanche 27 mai 2018

Etrange, mais vrai …




Etrange, mais vrai …


Tel est le récit que me raconta un jour un berger de nos montages:


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Un jour donc, quelqu'un sonne au presbytère.

Monsieur le Curé, dit-il, vous aurez à monter à.... pour enterrer le pauvre Féliou... C'était un brave homme, un ancien combattant. C’est pour demain, vers les 3 heures.
- J’y serai, répond le doyen, trop jeune, lui, pour avoir fait la guerre.
Effectivement, il arrive le lendemain, accompagné de deux servants
bien avisés, portant l'un la Croix et l'autre le bénitier.
Lorsque la voiture stoppe à l'ombre de l’église, le moteur est brûlant, car le véhicule vient d’escalader les 10 kilomètres d'une rampe très sévère.
Sur la place, une foule fort nombreuse, muette, jamais vue! Rien d'étonnant: Féliou était estimé de tous... Une «armée» d’anciens combattants et de camarades de captivité est là portant drapeaux, médailles et fleurs à brassées.
Le curé salue le maire déjà ceint de l'écharpe aux couleurs de France et aussi les conseillers et leur dit: «Je vais, sur-le-champ, faire visite à «la maison mortuaire ». Et il tourne les talons.
« Où allez vous. Monsieur le Curé, s'écrie le maire. Ce n'est pas pas le Féliou d'En Haut qui est mort, mais le Féliou d'En Bas!»
 C’est le Féliou d’En Bas ; répond le doyen, mais alors ça change tout!
— Que voulez-vous dire. Monsieur l'Abbé :
— Que je ne peux pas célébrer la messe!
— Et pourquoi donc ?
— Vous le savez bien. L'Église tient ce Féliou pour un «pécheur pubalic ». Sa conduite était scandaleuse. Il vivait, vous le savez bien,
sous le même toit avec la Marinou. Vous le savez très bien, vous, qu’ils n'étaient pas mariés! Je ne peux pas célébrer la messe! Je ne peux pas (il criait presque). Et je ne veux pas recevoir un blâme de mon évêque ou encourir des sanctions! Je m'en retourne!
Cette diatribe rend profondément hargneux et mécontents les anciens combattants. Comme un seul homme, ils viennent se grouper autour du maire.
Alors, le chef de la commune s'adresse au curé en ces termes: «S'il vous plaît, Monsieur le Doyen, écoutez-moi maintenant. Trêve de plaisanterie! Féliou n'était peut-être pas encore un saint mais certainement il avançait sur le sentier de la perfection. Pensez à ces trois années passées dernière les barbelés... Là, chaque jour ce n'était pas la fête !... Et cependant, sur sa trop maigre portion de nourriture, il prélevait encore quelques miettes pour plus affamé que lui... Et lors qu’enfin, il nous arriva ici, quelles terribles surprises pour lui... La seule vache qu'il possédait était morte... Et bien plus douloureux encore, sa femme, la Margaridou, pleine de bonté et de dévouement, morte aussi !… Sa maison était froide et vide comme un œuf gobé !… Personne ici, ni ailleurs ne pourra jamais dire du mal de lui... Veniez-vous à peine de lui demander un service que déjà, il vous était accordé... Je sais bien qu'au début, il vivait seul, comme sellette vivait aussi la Marinou, veuve du Janou, mort durant la guerre de 39-45… Oui. il arrivait à Féliou de passer une heure chez la Marinou, et d'autres fois encore, tout un jour… Et depuis cet hiver si rude qui n'en finissait pas de mourir, ils vivaient sous le même toit, c'est vrai... Oh! Sachez-le, ils avaient bien pensé tous deux à régulariser leur situation. Mais voilà: la Marinou percevait une maigre pension de veuve de guerre, minable soutien certes, mais cependant indispensable pour subsister... En se remariant, elle l’aurait perdue. S’ii vous plaît, Monsieur le Doyen, célébrez une messe pour lui, comme vous le faites pour tout le monde! Il l'a méritée. Croyez moi !



Le Curé répond: « Puisqu'il en est ainsi, je l’accompagnerai depuis la maison, jusqu'au cimetière. Je ne puis faire davantage!»
Ainsi fut fait.
Cloches muettes, sans chant, sans messe, le prêtre, le maire et tous les assistants s'engouffrent péniblement dans l'humble cimetière… La fosse, gueule ouverte, attend Féliou…
La « minute de silence » dure plus de cinq minutes dans un recueillement poignant. C'était visible et profondément ressenti, a ce moment là tous priaient avec ferveur pour leur ami.
Une coutume locale veut que le corps descendu dans la tombe, le prêtre, le premier, jette une pailletée de terre sur le cercueil, puis, tous limitent. En un rien de temps la tombe est remplie et débordante. Sur le terre nivelée, fleurs et couronnes sont pieusement disposées.
Pendant ce temps, le maire s'entretient avec le curé. De quoi peuvent-ils parler ? Le prêtre fait l'annonce suivante : « Maintenant que Féllou a reçu la sépulture, dans une demi heure environ, je célébrerai la messe. Pourra y assister qui le désirera! »
Ces paroles ne déplaisent ni au maire. ni aux anciens combattants.
Eux qui jamais n'avaient reculé devant l'ennemi étaient décidés à faire face. Un coup d'œil du maire suffit. Tous ont compris.
Tandis que dans l'église le doyen s'affaire autour des cierges et des burettes, eux, vite, vite, repoussent fleurs et couronnes et creusent, creusent... Dans un instant Féliou est déterré!
Depuis le porche de l’église, deux anciens prisonniers font le guet et, par des signes, indiquent que le curé commence l'office. En ce temps-là, la liturgie de la messe n'avait pas encore connu d'innovations. Le célébrant, tout comme un berger, tournait le dos à son troupeau.
Alors, tout doucettement, tandis que le doyen dit l'épître et l’évangile, six anciens combattants retenant leur respiration, déposent le cercueil tout contre la « Sainte Table ».
En se retournant pour dire « l’Oratee Fratres », le prêtre est tellement stupéfait que, peu s'en faut, il ne tombe d'effroi. Il demeure muet comme une statue, lentement, tel un somnambule. fait demi tour et continue cependant la messe.
L'office terminé, un porte drapeau est placé à chaque angle du cercueil. Les quatre hommes se tiennent droits comme un i dans un
impeccable « garde à vous ».
Alors le maire se penche vers le célébrant, il tend la main vers le cercueil et dit d'une voix où perçait une fine malice : « Vraiment, vous ne pouvez pas laisser Féliou ici et ainsi. Conduisez le, je vous prie, une fois encore au cimetière ».
Ainsi, en moins d'une heure, le brave Féliou d'Abal, ancien combattant et prisonnier de guerre, fut enseveli deux fois.

«Croyez-moi, Monsieur l’Abbé, ajouta le pâtre, mon histoire est vraie du premier au dernier mot!»





samedi 26 mai 2018

Toponymie et Récits Ariégeois.


LE COL DE LA CROIX DES MORTS


Dans la forêt de Bélesta (Ariège) à 898 m d'altitude, au bord de la route qui traverse la forêt, et au-dessus du hameau du Gélat, a été autrefois érigée une croix en fer qui évoque un drame sanglant, et qu’on appelle la Croix des Morts, tandis que le col tout proche est appelé Col de la Croix des Morts. Voici quelle serait l'origine de cette appellation, d'après la tradition orale.

A une époque restée imprécise, trois Catalans étaient venus vendre des mules à la foire de Laroque-d’0lmes, et ils rentraient chez eux, lestés du produit de leur vente. Ils traversaient la forêt de Bélesta. Trois bandits de Bélesta, au courant de leur déplacement, étaient venus s'embusquer près du col dans l'intention d'assassinat et de voler les Catalans. Ces trois bandits avaient noms: Cabalou, Moulinheret et Tragino. Tout se passa comme prévu et les trois Catalans furent surpris et occis. Leur forfait accompli, les assassins recouvrirent les cadavres de terre et de pierres, puis se mirent à déjeuner en toute tranquillité, se croyant seuls.

Mais non loin de là, un gamin d'une dizaine d'années, qui gardait des vaches dans une jachère, avait assisté à la scène, et les animaux s'étaient mis à meugler lugubrement. Alors les bandits voulurent inviter l'enfant à déjeuner en lui disant qu'ils ne lui feraient aucun mal, mais fort probablement dans le dessein de supprimer ce témoin gênant. Mais l’enfant, effrayé, se sauva et disparut dans la forêt toute proche.

Les trois victimes avaient caché une partie de leur argent dans leurs bottes, et l’autre partie était dissimulée dans une couture, au revers de leur veston. Les assassins découvrirent la cachette des bottes. mais pas celle des vestons.

Quelques jours après, les veuves des Catalans vinrent reconnaître les corps de leurs maris ; mais comme elles connaissaient la particularité des deux cachettes, elles purent récupérer l'argent dissimulé dans la couture des vêtements.

Ce récit aurait été rapporté à Bélesta par un descendant de l’enfant qui gardait les animaux à proximité du lieu du crime, et qui se nommait Prat. C'est depuis cette époque que ce lieu est appelé Col de la Croix des Morts. Les trois bandits ne furent sans doute pas découverts, car la tradition reste muette sur les suites de cette tragédie.

Adelin Moulis

Conté par Marie Pibouleau, dite « La Frebièro », née en 1867  au hameau de Gélat, décédée à Fauché en 1937.

La revue Folklore.
N°52, hiver 1980


La Légende du Pâtre maudit de Montségur.


La Légende du Pâtre maudit de Montségur.

***


On l'appelait Ramoun-le-Crabiè. Avec Catarino, sa jeune compagne, ils habitaient une pauvre cabane, située au bas des pentes Sud-Ouest du pog de Montségur, au lieu-dit : «Les Frets de la Gleiso».

… Cependant, il advint qu'au calme et au silence paisible du site, avait succédé une grande agitation provoquée par l'arrivée de nombreux  «estranjès»...

Il était divertissant pour Ramoun et pour Catarino d'observer le va-et-vient incessant, de ceux et de celles qu'on appelait  «Catarros» et «Catarinas», auxquels étaient mêlés d'autres personnages d’allure moins pacifique: les «faydits».

Des liens de sympathie s'étaient établis entre ces « estranjès» et les «montséguriens-de-souche», pâtres pour la plupart, dont certains montaient régulièrement au castel pour écouter la bonne parole des «bonshommes».

Au printemps de l'année 1243, la rumeur se répandit, de l’arrivée d'une armée innombrable, venant de Carcassonne, dont l’avant-garde avait déjà atteint Mirepoix, se dirigeant vers Lavelanet, avec la mission de «roustir Montségur abans martrou»  (1).

Effectivement, quelques jours après, un premier détachement, débouchant de la crête allant de «Petsiquèlho» à «Morenci», arriva par le «Plancat» au pied du pog et se répandit dans les cabanes des «vernaculos» (2) pour s'y installer.

Terrorisés, les indigènes s'enfuirent. les uns vers ta montagne, les autres — parmi lesquels Ramoun et Catarino — vers le château, où une place leur fut octroyée dans l'une de ces cabanes très exiguës, récemment aménagées à l'extérieur de la forteresse...

Sous l'autorité de Pierre Roger de Mirepoix, la défense de la Communauté de Montségur s'organisa.



Ramoun, qui connaissait le rocher dans tous ses recoins, pour y avoir, de tout temps gardé ses chèvres, fut «intronisé» dans les fonctions de «guide-passeur».

De jour et de nuit, il faisait reconnaître aux défenseurs de Montségur les itinéraires par lesquels, on pouvait, de l'extérieur, accéder au sommet.

Lorsqu'un émissaire quittait Montségur ou y arrivait, c'est lui qui devait le guider, et le conduire à bon port à travers la ceinture des postes ennemis.

Pendant plusieurs mois, il remplit sans aucune anicroche cette mission de confiance.

Mais une nuit, au cours d'une de ses reconnaissances de routine, passant à proximité de sa cabane dels «Prats de la Gleiso», il succombe à la tentation d'y pénétrer, peut-être pour savoir si ses chèvres s'y trouvaient encore, ou, poussé par un besoin ineffable de revoir ces lieux familiers.

Mal lui en prit, car il fut capturé par les hommes du Sénéchal.

Interrogé et torturé. il dut opter entre la menace d'être projeté dans un «barrenc» (3) puis écrasé sous des blocs de pierre, et l’acceptation pour quelques écus, de mettre sa connaissance du pays au service des Assiégeants.

Le hasard, hélas! favorisait ses tortionnaires, car, depuis quelque temps, Ramoun était rongé par le démon de la jalousie : au retour d’une mission nocturne, il avait surpris Catarino en compagnie galante d’un jeune faydit...

  … Après plusieurs jours et plusieurs nuits de pressions incessantes, Ramoun finit par accepter de conduire et de guider, de nuit, par un itinéraire secret, un «commando» qui prendrait à revers la défense rapprochée de la citadelle.

Et c'est ainsi que Ramon-le-Crabiè devint, pour la postérité, le pâtre maudit, traître pour quelques écus...

Mais, croyez-moi, bonnes gens, ce n'est pas pour des écus que Ramoun trahit Montségur !

EPILOGUE :

  … et Ramoun se jeta, lui aussi, dans les flammes du bûcher...

(1) brûler Montségur avant la Toussaint.
(2) gens du pays.
(3) barrenc: aven.

H. Robert Conte.
Folklore Audois Hiver 1981 N°184