lundi 31 octobre 2016

La sorcière.


Voici un conte — la Masca (la sorcière) à l’usage des jeunes écoliers du pays d’oc — ce conte est très connu encore aujourd’hui (1911) en Ariège comme dans toute la France du Sud, il est adapté aux endroits où il est conté.

Il y a longtemps, bien longtemps en pays de Foix, une fille belle comme un astre. On l'avait surnommée la «belle plante» de l’Arget, parce qu'elle habitait, hors de la porte fortifiée de l’Arget place Marcadal.
Tous les jeunes gens la demandaient en mariage, mais elle les refusait tous: «Je suis trop jeune, disait-elle, pour me marier. Je n’ai pas encore vingt ans. Rien ne presse.»




Un jour vint en cette belle ville de Foix un jeune garçon, riche et de bonne famille, qui avait entendu parler de la « fleur» de l’Arget. Dès qu'ils se virent, ils se plurent, et ils se marièrent.
Chaque nuit, quand le jeune époux se réveillait, il se trouvait seul dans son lit.
«Où donc vas-tu ? Pourquoi chaque nuit quittes-tu le lit ?
«Je suis somnambule de naissance. Je me lève, je m'en vais sans savoir ce que je fais.»

Le jeune homme demeurait méfiant. Il avait remarqué qu’il avait le sommeil plus profond qu'avant de se marier, et il en attribuait la cause à un breuvage que sa femme lui faisait boire chaque soir avant de se mettre au lit.
Ce qui lui donnait encore plus à penser, c'est qu'il n’avait jamais vu manger sa femme. Aux repas elle prenait un verre d'eau et puis, elle se curait les dents.
  • Veux-tu une aile de perdreau ?
  • Merci, je ne veux boire qu'un verre d'eau.

Et pourtant elle était fraîche et grasse.

- Comment peux-tu être si gaillarde sans rien manger ?
- C’est ma façon, j'ai toujours vécu ainsi.
«Tout cela n'est pas naturel, pensait le jeune homme; voici bientôt un mois que nous sommes ensemble, et elle ne boit que de l'eau claire. Personne ne pourrait tenir, à vivre ainsi. Il me faut la surveiller.»




La nuit suivante, quand sa femme lui tendit le gobelet, comme à  l’accoutumée, il fit semblant de boire, et en répandit à terre le contenu, sans qu'elle s'en aperçut.
Ils allèrent tous deux au lit. La femme fit des caresses autant qu‘il en voulut. Mais il déclara: «J'ai bien sommeil ; dormons ».
- Dormons. répondit la femme.

Le mari fit semblant de dormir et se mit à ronfler au point de faire trembler les vitres.
Au bout d‘un moment la femme lui cria:

- Hé! Tu dors ? 
- Ah… Ah...
« Cela est parfait, se dit la femme, il dort comme une souche.
Je peux m'en aller. »
Alors elle se lève, se vêt en toute hâte.

Tout en ronflant, son mari l’épiait. Celle femme si belle - qui l'aurait cru ? — était une sorcière. Elle se mit à califourchon sur un balai et dit:

«Pied sur feuille
Passe par la cheminée !»

L‘homme mit vite ses pantalons et la suivit. Le cimetière, comme vous le savez, est situé près des allées de Villote non loin de la place Mercadal. Il s’était beau-coup hâté. Il vit sa femme qui prenait le chemin du cimetière.
« Où peut-elle bien aller à cette heure ?»
Il la vit entrer au cimetière, et il se mit à courir pour la rejoindre. Il se cacha et vit une vingtaine de sorcières qui faisaient la ronde autour d'une tombe fraîche.
Au bout de peu de temps, chacune prit un os - qui de la jambe, qui du bras; elles l’allumèrent et recommencèrent leur ronde en hurlant.




Les cheveux du pauvre homme se dressaient sur sa tête. Mais il n'avait encore rien vu !
Quand elles eurent assez sauté et bien glapi, elles se mirent à quatre pattes et avec les ongles elles déterrèrent le mort.
Le malheureux mari n’y pouvait plus tenir. Il avait la chair de poule. Il revint chez lui et se remit au lit, le cœur plein de tristesse.

Trois heures après il entend revenir sa femme. Il fit semblant de ronfler, et celle-ci, voyant qu‘il dormait, se glissa à ses côtés.

Le jour parut. Il fit comme si de rien n'était et ne dit pas un mot. Au moment du dîner, sa femme, comme toujours, dit qu’elle n'avait pas faim. Elle but un verre d'eau et se cura les dents.
- Coquine! Misérable ! lui dit-il, je ne m'étonne pas que tu n'aies pas faim ! Tu vas, chaque nuit, manger la chair des cadavres au cimetière !
- Qui te l'a dit ?
- Moi : je t'ai vu la nuit dernière.
- Tu l'as vu ! Tu ne le verras plus avec les yeux d'homme !

Et aussitôt elle lui jette dessus une eau qu'elle avait dans une fiole, en disant: «Sois un chien ! »
El voilà le pauvre homme changé en bête. Sa femme prit le balai, et à grands coups le jeta dehors.




Mais de cela il y a bien longtemps. Toutefois, des amis qui regagnaient leur véhicule garé le long du cimetière après un concert à «l’Esive», m’ont dit avoir entendu des aboiements d'un chien et des cris à glacer le sang en provenance du cimetière. 

Vous m’avez fait perdre une heure : c’est un mois que chacun de vous me devra.


Trois jeunes gens, les trois frères Barrier, du village d’Axiat, revenaient d’une veillée d’hiver chez des amis du village de Lordat. Pour rentrer, ils avaient à suivre quelques temps la route des Corniches au dessus de la vallée du Sabarthès.
Il faisait temps sec et claire lune, mais le vent d’est soufflait avec violence dans la vallée.



Nos gars, que le vin avait égayé, chantaient à tue-tête, s’amusant à faire résonner leurs voix plus fort que le vent.
Soudain, ils virent quelque chose de noir au bord du chemin. C’était un vieux sécot de chêne que la tempête avait déraciné du talus.

Yvon Barrier, le plus jeune des trois frères, qui avait l’esprit enclin à la malice, imagina un bon tour.

- Savez-vous ? dit-il, nous allons traîner cet arbre en travers de la route, et, ma foi, s'il survient quelques attelages après nous, il faudra bien que son conducteur déplace l'arbre s'il veut passer.

- Oui, ça lui fera faire de beaux jurons, acquiescèrent les deux autres.

Et les voilà de traîner le sécot de chêne en travers du chemin. Puis, tout joyeux d’avoir inventé cette farce, ils gagnèrent le logis. Ils ne couchaient pas à l’étage mais au rez-de-chaussée de la ferme avec les bêtes.



Pour être plus à portée de soigner les bêtes, tous trois avaient leurs lits dans l’étable avec les animaux. Comme ils avaient veillé assez tard et qu’ils avaient en plus la fatigue d’une journée de travail et le vin aidant, ils ne furent pas longs à s’endormir. Mais, au plus profond de leur premier sommeil, ils furent réveillés en sursaut. On heurtait avec bruit à l’huis de l’étable.

- Qu’est-ce qu'il y a? demandèrent-ils en sautant à bas de leurs couchettes.

Celui qui frappait se contenta de heurter à nouveau, sans répondre.

Alors l’aîné des Barrier courut à la porte et l’ouvrit toute grande : il ne vit que la nuit claire, n’entendit que la grosse haleine du vent. Il essaya de refermer la porte, mais ne put. Les forces de ses frères réunies aux siennes ne purent pas d‘avantage. Alors, ils furent saisis du tremblement de la peur et dirent d’un ton suppliant :



- Au nom de Dieu, parlez ! Qui êtes-vous et qu'est-ce qu'il vous faut ?

Rien ne se montra, mais une voix sourde se fit entendre, qui disait :

- Qui je suis, vous l’apprendrez à vos dépens si, tout à l'heure, l'arbre que vous avez mis en travers de la route n'est pas rangé contre le talus. Voilà ce qu'il me faut. Venez.

Ils allèrent tels qu’ils étaient, c’est-à-dire à moitié nus, et confessèrent par la suite qu’ils n’avaient même pas senti le froid, tant l’épouvante les possédait tout entier. Quand ils arrivèrent près de la souche de l’arbre, ils virent qu’une charrette étrange, basse sur roues, attelée de boeufs sans jougs, attendant de pouvoir passer. Croyez qu’ils eurent tôt fait de replacer le sécot de chêne à l’endroit où ils l’avaient trouvé abattu. Et le conducteur du char des morts - car c’était lui - toucha les boeufs, en disant :

Parce que vous aviez barré la route au "Carre", vous m’avez fait perdre une heure : c’est un mois que chacun de vous me devra. Et si vous n’aviez pas obéi incontinent à mon injonction, vous m’auriez dû autant d‘années de votre vie que l’arbre serait resté de minutes en travers de mon chemin. 



Le chemin libéré, la charrette et son conducteur continuèrent vers le village d’Appy poursuivre leur triste besogne.

Carre : Charrette des morts.



vendredi 28 octobre 2016

La forêt de la montagne de Bassiès.


Il y avait autrefois, sur la Plaine de Roc Nègre à l’est d’Auzat une superbe forêt avec des milliers d'arbres aux fûts élancés, pleins de chants dans leur feuillage.
Autour d'elle s'étendaient des étangs et des orris où les bergers faisaient paitre leurs troupeaux. Les prairies prospéraient et verdoyaient, et les bergers étaient satisfaits de la fabrication des fromages persillés d’Auzat qu'ils en tiraient par leurs labeur. 

Mais la forêt se dressait avec une mine seigneuriale qui dominait tout aux alentours.
Quand c'était l'hiver, les orris gisaient sous la neige ; les étangs Majeur et du Garbet étaient couvert de glace, les bergers redescendus dans la vallée du Vicdessos se blottissaient auprès des cheminées, tandis que la forêt dressait toujours son branchage dénudé au milieu de la tourmente et de la neige, comme si elle y avait plaisir. 


Montagne de Bassiès.

Le printemps venu, verdoyaient champs et prairies, les bergers quittaient leurs logis pour remonter avec leurs troupeaux sur les estives de la Plaine de Roc Nègre. Mais la forêt s'épanouissait avec une telle splendeur que nul ne saurait la décrire : à ses pieds, les rhododendrons ; du soleil sur ses vertes cimes ; des chants d'oiseaux, jusque dans ses arbrisseaux les plus humbles ; partout parfums, couleurs et joie.

Il advint , un jour d'été où la forêt, belle plus que jamais, faisait bruire son feuillage, qu'elle aperçut à l’ouest, sur les pentes du Pic de Far, un singulier objet brunâtre qu'elle n'avait jamais vu jusque-là.
« Qui donc es-tu ? » demanda la forêt.
« Je suis la bruyère, dit l'objet brunâtre ».
« Je ne te connais pas, répondit la forêt », et ta mine ne me revient point ; tu ne ressembles ni au champ, ni à la prairie, ni à rien de ce que je connais. Peux-tu t'épanouir ? Peux-tu fleurir ? Peux-tu chanter ?
« Mais oui, je le peux, dit la bruyère ». Au mois d'août, quand tes feuilles commencent à se flétrir, mes fleurs s'épanouissent, et alors je suis rose, rose d'un bout à l'autre, plus belle que tout ce que tu vis jamais.
« Vantarde ! » dit la forêt, et, là-dessus, l'entretien prit fin.
L'année suivante, la bruyère avait fait un bon bout de chemin sur les pentes dans la direction de la forêt. Celle-ci s'en aperçut bien, mais n'en dit mot. Il était au-dessous de sa dignité, pensait-elle, d'adresser la parole à une pareille pécore ; au fond, pourtant, elle était inquiète. Plus que jamais elle se para de verdure.

Mais chaque année la bruyère gagnait du terrain. Elle avait couvert toutes les pentes environnantes, et atteignait la lisière de la forêt.
« Allons, déloge, dit celle-ci. Tu me gênes. Garde-toi de dépasser la lisière. » 
« Ta lisière, je vais la passer », répondit la bruyère ; je vais entrer chez toi, te manger, te détruire.
Là-dessus, la forêt fit un tel éclat de rire que toutes les feuilles en furent remuées.
« Bon ! c'est ton dessein, dit-elle » ; mais il reste à l'exécuter. Je suis, j'en ai peur, un bien gros morceau pour toi. Tu te persuades que je ne suis qu'un champ, qu'une prairie dont on peut venir à bout en un clin d'oeil. Mais je suis le plus vaste espace de toute la contrée, tu peux m'en croire. Si je te chantais ma chanson, tes idées pourraient bien prendre un autre tour.




Et la forêt se mit à chanter. Les oiseaux chantaient aussi ; et les fleurs, dressant la tête, chantaient avec eux. La plus petite feuille murmurait avec les autres ; le renard s'arrêta de croquer un lagopède et battit la mesure avec sa queue touffue, et l'orgue du vent, soufflant à travers les branches, accompagna la chanson de la forêt :

Nulle fête n'est plus complète
Que la fête dans la forêt
Tout embaume : la violette,
L'églantine et le frais muguet.
Les oiseaux, en troupe pressée,
Gazouillent, et les jouvenceaux
Parent de verdoyants rameaux
Les bonnets de leurs fiancées.
Vermisseaux, isards gracieux,
Ours, renards y font bombance ;
Grands et petits entrent en danse
Sous le soleil, lustre des cieux.

"Qu'en dis-tu ?" demanda la forêt.

Et la bruyère n'en dit rien. Mais l'année suivante elle avait dépassé la lisière et arrivait à la montagne de Bassiès.


Etang Majeur.

« Es-tu folle ? » s'écria la forêt. Je t'avais interdit de dépasser ma lisière.
« Sans doute, mais tu n'es pas ma maîtresse », répondit la bruyère. Je fais comme j'ai dit.
Alors la forêt, appelant le renard, secoua ses branches, si bien qu'une foule de faînes tombèrent sur lui et s'accrochèrent à sa fourrure.
« Cours dans la bruyère », renard, mon ami, lui dit-elle, et vas y répandre ces faînes.
« Entendu ! » dit le renard, et il partit au trot.
L’ours fit de même, et aussi l’isard, la belette et les marmottes. La corneille, en signe de vieille amitié, n'y manqua pas non plus ; le vent s'en mêla à son tour, et secoua les branches de façon que les glands et faînes furent portés fort loin au milieu de la bruyère.
« Ah ! ah ! dit la forêt ». Nous allons, maintenant, voir un peu ce qui se passera.
« Oui, nous verrons cela ! » dit la bruyère.
Un certain temps se passa. La forêt verdoya, puis jaunit ; la bruyère continua à s'étendre, et elles ne se parlaient plus. Mais, un beau jour de printemps, on vit paraître dans la bruyère une foison de petits hêtres et de petits chênes nouveau-nés.

« Qu'en dis-tu ? » demanda la forêt sur un ton de triomphe. D'année en année mes arbres vont pousser et devenir grands et forts. Alors leurs cimes se fermeront au-dessus de toi ; sur toi ne descendra plus un rayon de soleil, ne tombera plus une goutte de pluie, et il te faudra mourir, justement punie de ton outrecuidance.
Mais la bruyère, gravement, remua ses noirs ramillons :
« Tu ne me connais pas, dit-elle », j'ai plus de force que tu ne crois. Jamais chez moi tes arbres ne pourront verdir. J'ai rendu le sol où je pousse aussi résistant que le fer des mines de la vallée; jamais tes racines n'y pourront pénétrer. Attends seulement l'année prochaine ! Tu verras mourir tous ces petits rejetons dont tu es si fière.
« Tu mens ! » dit la forêt. Mais elle était toute inquiète.

L'année suivante, il en fut comme avait dit la bruyère. Les petits hêtres, les petits chênes moururent jusqu'au dernier. Et alors vint un temps bien triste pour la forêt. La bruyère, gagnant toujours du terrain, supplantait partout les ancolies et les géraniums sauvages. Les jeunes arbres ne poussaient plus, les arbrisseaux desséchaient, la cime des futaies se dénudait ; c'était une désolation.




« Il ne fait plus bon dans cette forêt ! dit le bouvreuil ». M'est avis que je ferais bien de bâtir ailleurs.
« Il n'y a plus d'arbre habitable ! dit le bec-croisé des sapins ».
« La terre est ici devenue si rare, remarqua le renard, qu'on ne peut s'y creuser un terrier confortable ».
Tout le monde abandonna successivement la forêt.
La forêt était désespérée. Le hêtre tendait vers le ciel ses branches suppliantes ; le chêne tendait les siennes dans un désespoir silencieux.
« Chante donc encore un peu ta chanson ! dit la bruyère ».
« Je l'ai oubliée, répondit tristement la forêt ». Mes fleurs sont fanées, mes oiseaux envolés.
« Très bien ! C'est donc à moi de chanter la mienne » ! dit la bruyère.

Et elle chanta :

Que ma chanson gaiement résonne !
Lorsque se lève le soleil, 
J'ai, moi, l'éclat du feu vermeil :
La forêt est à son automne.
Sauvage, avec son frais bonnet,
Ma fleur ondule à la lumière ;
Entre mes branches, sur la terre,
Glisse la couleuvre et l'orvet.
Les vanneaux et les alouettes
Chantent pour moi leur plus doux chant,
Et l’orri du berger
S'égaie et rit de mes fleurettes.

A mesure que passaient les années, l'aspect de la forêt devenait plus piteux.
La bruyère avançait, avançait toujours ; elle atteignit bientôt le Pic des Argentières à l'autre bout de la forêt.
Les grands arbres dépérissaient et étaient jetés à terre dès que le fort vent d’Autan leur livrait assaut ; ils gisaient sur le sol, pourrissaient, et la bruyère croissait sur eux. Il ne restait plus guère qu'une demi-douzaine des plus anciens et des plus beaux, mais ils étaient tous crevassés et dépouillés à leur cime.




« Mon temps est fini ! Il me faut mourir ! » dit la forêt.
Mais les hommes commencèrent à s'émouvoir des progrès que faisait la bruyère.
Où prendrai-je maintenant du bois pour mon atelier » ? dit le menuisier de Vicdessos.
« Moi, des fagots pour mettre sous ma todelha » ? dit sa femme.
« Moi, des bûches pour me chauffer » ? dit le vieillard.
« Où pourrons-nous aller nous promener » ? disent les amoureux, si la forêt ne nous offre plus de jolis sentiers parfumés ?

Après avoir un peu considéré les pauvres vieux arbres, voyant qu'ils étaient perdus sans ressources, les hommes, avec des pioches et des bêches, s'en furent sur les coteaux où commençait la bruyère.
« Vous feriez bien de ne pas vous mettre en peine, dit celle-ci. Il n'y a pas moyen de fouiller le sol où je crois ».
« Ce n'est que trop vrai » ; soupira la forêt ; mais elle était si affaiblie que nul ne put entendre ce qu'elle disait.
D'ailleurs, les hommes, sans s'inquiéter de rien, piochèrent, piochèrent tant qu'ils vinrent à bout de creuser la noire surface du sol. Et, dans les trous qu'ils avaient faits, ils portèrent de la terre et de l'engrais, et plantèrent de petits arbres qu'ils soignèrent le mieux qu'ils purent.

D'année en année les petits arbres vinrent à grandir.
Ils faisaient comme de larges taches vertes au milieu de la lande sombre, et, après quelque temps, vint un petit oiseau qui choisit l'un d'eux pour bâtir son nid.
« Hurrah ! » crièrent les hommes ! voici que, de nouveau, nous avons une forêt !
« Contre les hommes il n'y a rien à faire dit la bruyère. Je n'y puis rien ; allons-nous-en donc plus loin ».
De la vieille forêt ne subsistait plus qu'un arbre avec une unique branche verte à sa cime.
Une grive vint s'y poser, et lui parla de la forêt nouvelle qui croissait sur les pentes du Pic du Far ?




« Grâces soient rendues à Dieu ! dit la vieille forêt ». L'office que l'on ne peut plus faire, il faut le léguer à ses descendants. Puissent-ils être capables de le remplir ! Mais ils me semblent bien chétifs.
« Et toi aussi, tu fus frêle naguère ! » dit la grive.

La vieille forêt ne répliqua rien, car elle mourut à l'instant même, et, naturellement, l'histoire finit avec elle. 

J’ai replacé cette histoire sous l'arbre où je l'avais trouvé, et à ce jour elle doit toujours y être.



samedi 22 octobre 2016

Une autre version de la légende de la folle des Pyrénées.



LA FOLLE DES PYRÉNÉES.   

Au commencement du siècle dernier des chasseurs de Suc, en Ariège,  étaient à la poursuite des isards lorsqu’une belle jeune femme nue, retournée à l’état sauvage, jaillit comme une fleur de la forêt et, jetant les myrtilles dont ses mains étaient emplies, s’enfuit dans les rochers. On réussit à capturer la malheureuse, mais, telle un oiseau prisonnier, elle mourut à Foix sans un chant. 
Les érudits ont fait bien des conjonctures. Pourquoi mon histoire serait-elle moins vraie ?



LE DERNIER DES CONQUISTADORES.

Pedro de Vallargas trouva l’Espagne trop villageoise pour son énergie. Après avoir anéanti sa fortune et son honneur dans des aventures retentissantes il connut la prison pour avoir occis le mari de sa sœur Jana. Il s’échappa, gagna les montagnes d'Aragon et fit le coup de feu contre tout le monde. Il appartenait à cette funeste race d’hommes que la civilisation petit à petit et qui ne gagnent leur vie que dans les combats : hier paladins, aujourd’hui gangsters, Don Pedro comprit qu’il ne serait jamais plus qu’un bandit en Espagne, mais qu’il pouvait être un conquistador aux Amériques. Et, drapé  dans les derniers lambeaux de laine de son antique splendeur il traversa le pays basque, les Asturies et la Galice, vint échouer à la Corogne et s’y embarqua sur un méchant bateau comme matelot auxiliaire. Le navire, sous couleur de négoce de la pacotille et des épices, faisait la traite des nègres.

Après avoir chargé le bois d’ébène sur la côte de l’Or, les aventuriers  firent voile interminablement vers l’Amérique. Ils doublèrent le cap Horn, ils longèrent le bord occidental du continent et ils virent enfin la baie de Guayaquil. De profondes forêts de palétuviers couvrent les rivages du nord. Le sable stérile et brûlé, s’étend du Midi en avant des plaines plus riches. A l’est, au-dessus des nuages qui crèvent torrentiellement tous les jours Vers 17 heures, le Chimborazo lève son dôme blanc à plus de 6000 mètres. Don Pedro dit adieu pour toujours aux forbans et s’enfonça dans les terres du Pérou, jadis foulées par les tercios cruels.



L’IDYLLE INDIENNE.

La domination espagnole était encore terrible, mais déjà mal assurée. La nation péruvienne. Indiens et métis, cherchait sa voie. Vallargas, rompant avec tous, tenait la sienne.
Au bout de deux ans, il avait d’immenses plantations autour de son hacienda et une véritable cavalerie dans ses fermes. Des noirs et des créoles travaillaient sous ses ordres. C’était. exactement ce qu’il lui fallait, une propriété non acquise par l’usure, mais conquise et taillée dans la chair vive de la planète. Que lui manquait-il à présent ? Il était seul maître après Dieu de ce royaume. Mais ceux qui rêvent d’être rois songent aussi à la dynastie. Et c’est pourquoi l’hidalgo, debout sur la terrasse, tourna ses yeux et sa haute taille vers le lointain visage des Fronts-Noirs. Cette tribu Inca vivait dans les champs de maïs et de palétuviers. Groupée autour de ses chefs et de ses prêtres, elle possédait Étoile-Bleue, la fille du Soleil. Vallargas aimait cette vierge et regardant monter Véga au-dessus de la forêt, il salua le signe mystérieux de son mariage, car la lumière de Véga est bleue, d’une nuance inconnue de la terre.

La jeune indienne portait en elle le sang de bien des races. Nulle part elles ne se sont fondues comme aux Amériques, creuset du monde futur. Etoile-Bleue devait sa chevelure blonde à quelque Wisigoth qui descendit jadis des glaces nordiques pour conquérir l’Espagne et passa ensuite par ses fils aux rivages péruviens. Ses chevilles fines et ses pieds cambrés appartenaient aux tribus incas de la Cordillère, mais elle n’en avait pas la poitrine large, massive et masculine, faite pour résister  à l’altitude. Sa taille souple et son buste, gracieux venaient des peuples maritimes. Et comme elle était d'une beauté naturelle, cette fille de chefs, les prêtres l’avaient jalousement , vouée au temple et à la virginité. Ce fut donc un scandale que Pédro de Vallargas de son droit de mâle, vint la réclamer à cheval aux gens de la tribu. Ils s’assemblèrent sur la place  . Ils fumèrent longtemps leur tabac... Ils ne se décidaient pas . Le vent faisait claquer les longues feuilles dans les champs mais qui avançaient entre les huttes. Pedro refusait de descendre de sa monture. Ce fut Étoile-Bleue qui changea le destin car , depuis le coup de tête d’Eve, ce sont les femmes qui fléchissent  parfois les grandes forces inconnues. Elle parut soudain parmi ces hommes. Droite comme un pistil, elle regarda l’Espagnol, sans honte et sans faiblesse, Peut-être le sang castillan qui coulait en elle la poussait-elle vers ce compagnon de sa Vie ?

« Je ne serai pas offerte comme une rose, coupée aux dieux féroces des Incas ! dit-elle. Qu’il règnent implacablement dans le soleil et sur le front lassé des esclaves... Je me donne à ce calballero et, par lui, à son dieu, qui est le dieu de la liberté et de l’amour ».
Don Pedro la prit en croupe et s’en retourna. Les Indiens, fumant toujours leur tabac, songeaient vaguement aux choses fatales de ce monde.



LE SENTIER DE LA GUERRE.

L'union d’Etoile-Bleue et de don Pedro fut bénie par un espèce ce de curé catalan, qui avait aussi peu de foi que de latin officiait à Cuenca lorsqu’il ne faisait pas le trafic du bois noir. Les mariés se retirèrent dans l’hacienda et ce fut la lune de miel éternelle des prédestinés. Mais Étoile-Bleue comprit bientôt que les prêtres avaient raison. Elle appartenait au ciel non à la terre. Elle était fin de race. Les sangs opposés qui luttaient dans son sein ne lui permettaient pas d’être mère et elle éprouva un violent chagrin à l’idée que don Pedro ne revivrait jamais dans un enfant.

Cependant, l’année d’après, une tornade dévasta les maïs chez les Fronts-Noirs. Les prêtres de la tribu firent maints sacrifices, regardèrent le ciel, palabrèrent longtemps et découvrirent, enfin, dans la haine de leur cœur que l’enlèvement d’Etoile-Bleue courrouçait les Dieux sombres. Les femmes pilèrent l’herbe qui tue dans d’infâmes chaudrons. Elles mirent à bouillir des racines de curare. Elles y mêlèrent des scorpions, des serpents, de géantes araignées et les puantes fourmis noires. Elles détournaient la tête au-dessus de l’effroyable mixture dont les vapeurs sont mortelles ; et les jeunes guerriers, un à un, venaient gravement tremper leurs flèches dans le poison, tandis que là-bas, dans l’hacienda, Vallargas prévenu, armait les meilleurs de ses noirs.

La bataille fut terrible sous le soleil équatorial, mais comment trois mille archers incas fussent-ils venus à bout de cent noirs armés de fusils ? Les balles déchiquetaient les feuilles de maïs et jetaient à terre les Indiens tordus. Les flèches impétueuses vrombissaient et les beaux nègres sculpturaux qui étaient atteints se débattaient longtemps contre le poison atroce. Loin Vers l’est les forêts flambaient. A l’ouest, c'était la brousse qui brasillait et pétillait sous les flammes rapides. Et quand l’astre cruel et voluptueux des tropiques tomba brusquement dans la baie de Guayaquil, tandis que les Indiens battus s’étaient retirés, l’incendie parut dans sa beauté sauvage. Il mit ses reflets. rouges dans le ciel et de mouvantes lueurs dans les champs de maïs. C’était lui le vainqueur. Ses grondements couvraient les cris faibles et dispersés des hommes qui mouraient çà et là pour Étoile-Bleue.



LE DERNIER VŒU DE DON PEDRO.

Elle était au chevet de son mari. La flèche empoisonnée que l’on ne pouvait retirer avait percé le torse royal de l’époux et demeurait coincée dans les côtes. Un sang noir et corrompu s’évadait lentement de la blessure. Le visage de Vallargas, pétri et creusé par la souffrance, prenait la couleur de la mort. Peut-être l’hidalgo songeait-il au meurtre de son beau-frère et à la terrible loi : quiconque tue est tué ?... Mais non  :
« Ouvre la fenêtre, dit-il, écarte les rideaux. Je veux revoir une fois encore ton étoile. Véga l’Etoile-Bleue…"
Quand elle eut obéi et fut revenue il fit un effort douloureux pour prendre la main de sa femme.
« Je ne regrette rien, souflla-t-il, rien d'autre que de te laisser seule, toi que j’ai tant aimée. Seule, sans un enfant que tu aurais bercé doucement dans tes bras, car il doit être bien doux à une femme de cueillir ces mots : « mi madre », sur la bouche d’un fils ».
Etoile-Bleue s’agenouilla. Comme son mari devinait tout !
« Pédro, dit-elle, c'est vrai. Comment pourrai-je supporter de vivre alors qu’il ne me restera rien de toi ? »

- Ecoute, répondit Vallargas, prends l'or et les bijoux. Va en Espagne, fouille les montagnes de l’Aragon, cherche partout une veuve qui fut ma sœur et que le déshonneur attaché  à mon nom contraint à se cacher. Tu la reconnaîtras à ses traits si semblables aux miens. Elle est misérable, elle a un fils, il sera le tien aussi. Vous l’élèverez toutes deux dans le bien afin qu’il relève un jour la maison... 



C’est pourquoi on vit longtemps errer de village en village dans les montagnes d’Aragon et des frontières, une femme prodigieusement belle qui parlait difficilement le castillan. Etoile-Bleue chercha en vain la sœur et le neveu de Vallargas. Sans doute, après d’innombrables déceptions, elle se trouva comme perdue dans ce monde immense et froid, loin des rivages de de Guyaquil. Sa raison ne résista pas au poison de l’idée fixe , plus dangereux que le curare et, un jour, dans les forêts de Gréoula sur les pentes du Pic du Far, aux confins de la France, des chasseurs ariégeois arrachèrent Étoile-Bleue aux misères de la terre et la rendirent au ciel.

Contes et Chroniques
Henri Sabarthez