mercredi 24 décembre 2025

Quelques rites Pyrénéens de la période de Noël, les feux de Noël.

 

Les feux oubliés de la Noël.

Les feux de la Saint-Jean d’été renaissent aujourd’hui un peu partout, célébrés à nouveau comme des fêtes populaires. En revanche, les feux de la Noël ont presque totalement disparu des mémoires. Et pourtant, pendant des générations, ils ont illuminé la nuit la plus longue de l’année, celle du solstice d’hiver, lorsque le soleil semblait mourir avant de renaître.

Cette tradition ne s’est maintenue que dans quelques régions des Pyrénées. En Catalogne et en Aragon, elle a résisté au temps. En Andorre, par exemple, après la Missa del Gall, la messe de minuit, les jeunes parcouraient le village à la recherche de tout ce qui pouvait brûler. Ils formaient un grand tas sur la place publique et y mettaient le feu. Dans le Serrablo aragonais, cette cérémonie, déplacée au début du mois de janvier, prenait la forme d’une collecte : les jeunes passaient de maison en maison pour récupérer ce que les habitants ne souhaitaient plus conserver. À Sabiñánigo, ce feu hivernal devint peu à peu une sorte de défoulement collectif, où l’on brûlait les objets les plus inattendus.


Le foyer, cœur sacré de la maison.

Si les grands feux ont presque disparu des coutumes populaires, de nombreux rites de Noël ont longtemps continué à se dérouler autour du foyer domestique : la Llar en Catalogne, le Laré dans les Pyrénées gasconnes. Ces mots semblent encore porter l’écho des dieux Lares, protecteurs de la maison dans l’Antiquité romaine. Les Lares Familiaresveillaient sur chaque foyer, où une flamme sacrée devait brûler sans interruption.

De ce caractère sacré du feu découle peut-être une croyance catalane encore vivace : cracher dans le feu attire le malheur sur celui qui commet cet affront… et sur toute sa maison.


Noël, renaissance du soleil

La fête de saint Jean l’Apôtre, célébrée à la fin de l’année, coïncidait avec le renouveau du soleil au solstice d’hiver, héritage direct de l’ancienne fête du Sol Invictus des cultes de Mithra. Bien des coutumes de la nuit de Noël dans les maisons pyrénéennes trouvent leur origine dans ces traditions préchrétiennes.

La renaissance du soleil s’incarnait dans un feu nouveau, soigneusement préparé. Ce n’était pas une simple image symbolique : dans le pays de Foix et en Andorre, un membre de la famille était tiré au sort pour rester près du feu pendant la messe de minuit. On craignait en effet qu’en cette nuit particulière, le danger d’incendie ne soit plus grand que jamais.


Nettoyer, purifier, préparer la lumière.

En Euskadi, on pratiquait encore le ramonage de la cheminée à cette période de l’année. Autrefois, ce geste rendait hommage au feu nouveau incarné par Olentzero, personnage mythique censé apporter la bûche de Noël par la cheminée. Peu à peu, ce rite s’est vidé de sa portée symbolique pour devenir une simple habitude d’entretien.

En Ariège, ces pratiques ont subsisté jusqu’à l’entre-deux-guerres. À Orlu, Bélesta ou Larcat, les paysans nettoyaient soigneusement les étables, chassaient les araignées, offraient une litière fraîche aux animaux. À Bélesta, le maître de maison allait jusqu’à brûler une touffe de poils à la queue des bovins, geste à la fois protecteur et purificateur.


Le jeûne et le feu maîtrisé

Autre rite d’attente de la Lumière : le jeûne de la veille de Noël. En Couserans, on l’appelait le jeûne det caliu. Celui qui l’observait strictement toute la journée était censé posséder un pouvoir étonnant : poser à main nue un caliu, un tison ardent, sur la nappe du repas du soir, sans se brûler ni abîmer le tissu.


La chandelle et les signes de l’avenir.

Dans certaines régions, la renaissance du soleil se symbolisait par un cierge. À Labastide-de-Sérou et à Mirmont, il y a encore une cinquantaine d’années, les enfants allaient chercher des bougies chez l’épicier. Le plus jeune de la famille devait l’allumer au début de la veillée.

À Larcat, le dernier enfant de la maison allumait également un cierge aux premiers coups de l’Angélus. Selon l’inclinaison de la flamme, on prédisait la qualité de l’année à venir : la droite annonçait la Fortune, la gauche le Malheur.

À Montségur, le grand-père allumait une bougie au-dessus de la tête du garçon aîné en prononçant cette bénédiction :

« T’alumi Iou cierge sul cap,
Que sios la lum de l’oustal,
Dious te benasisco e te fas creiche. »

« J’allume un cierge sur ta tête.
Sois la lumière de la maison.
Que Dieu te bénisse et te fasse grandir. »


La bûche, offrande et générosité.

Le grand moment de la Noël, avant la messe de minuit, arrivait avec la mise à feu de la bûche. Choisie dès le printemps précédent et mise à sécher, elle ne brûlait qu’après une véritable cérémonie d’offrande au feu.

L’homme le plus ancien de la famille versait sur la bûche du sel, du vin, du pain ou du gâteau. En Bigorre, cette bûche ornée portait encore le nom d’eth catsau de Nadau, la parure de Noël. Ces gestes anciens ont peu à peu évolué pour donner naissance aux cadeaux déposés devant la cheminée.

Dans le pays d’Olmes, on creusait de petites cavités dans la Turro de Nadal, où l’on cachait des friandises. Les enfants tapaient sur la bûche en criant :
« Degorjo ! Degorjo ! »
— Rends ! Dégorge !
La bûche « offrait » alors ses présents.

Cette tradition, toujours vivante en Andorre, porte le nom imagé de Fer cagar el tió.


La bûche qui protège toute l’année.

La combustion de la bûche obéissait à de nombreuses règles. Elle devait parfois brûler jusqu’au premier de l’an, parfois durer jusqu’au Mardi gras. Dans le Vicdessos, on conservait même un tison pour allumer la bûche de l’année suivante, assurant ainsi la continuité symbolique des saisons.

Les cendres du tiso de Nadal possédaient de grandes vertus : elles protégeaient les animaux, fertilisaient les champs, éloignaient la grêle et la foudre. En Couserans, le cap d’oustau faisait le tour de la ferme avant le lever du soleil avec un tison, pour chasser maladies, renards et vermine.


Le repas des morts.

La nuit de Noël était aussi un moment privilégié de contact avec l’au-delà. Jadis, les fées venaient au foyer ; plus tard, ce furent les anges, la Vierge ou l’Enfant Jésus. Une croyance persistante voulait que les morts de l’année reviennent durant la messe de minuit.

En Comminges, la porte restait entrouverte, une chandelle éclairait la table dressée pour eux. Le lendemain, le pain laissé était partagé entre les vivants. En Ariège, le soupa de los amos attendait également les disparus.

À Larcat, il suffisait de laisser un pain entamé avec un couteau planté dedans pour nourrir… saint Prim, personnage mystérieux, toujours affamé, chargé de protéger la maison des incendies. Ce saint absent des calendriers pourrait bien être l’ultime visage christianisé d’un ancien dieu Lare.

Le pain de Noël se conservait toute l’année. On lui prêtait mille vertus : faciliter les naissances, éloigner la rage, conjurer la stérilité… Certains jeunes Ariégeois allaient même tirer leur numéro de conscription avec trois petits morceaux de ce pain dans leur poche, espérant forcer le destin.


Je vous souhaite un Noël plein de douceur et de lumière. Jean Jacques






Le Noël de la Vieille.


    « La vieille n’invitait jamais personne, personne... Elle s’asseyait sur une chaise basse au coin du feu où bouillait la marmite, trempait la soupe dans son assiette, mangeait légumes et lard puis se levait avec précipitation comme si d'être seule pour le vieux rite du repas l’eût trop gênée. Et elle n’invitait personne, personne.

    « Mais le soir de Noël, bien avant l'heure de la veillée, elle ouvrait toute grande sa grande armoire, en tirait huit assiettes plates à fleurs, trois plats, des verres, une bouteille de vieux vin. Et, pieusement, elle dressait le couvert.

    « Sur le feu mijotaient les plats rituels : la morue à l'huile, les haricots à l'huile, les pruneaux au vin rouge parfumés de cannelle. Un bon repas paysan. Mais, chose étrange, la vieille femme ne débouchait pas sa bouteille, elle ne coupait pas en tranches le gros pain déposé au bout de la table, un couteau sur son ventre doré. Et pourquoi aurait-elle empli les verres et coupé son pain ?

    Les bouches d'ombre si grandes, si grandes, se contentent de caresser le pain de leurs froides lèvres et de humer le parfum du vin.

    « Tristes convives, n'est-ce pas ! Mais il ne faudrait pas tenir à propos devant la vieille! Car elle vous refermerait la porte au nez !

    Au reste, à partir de minuit, heure à laquelle naquit celui qui devait rouvrir les tombeaux, la porte demeurait entrebâillée afin que les lents convives s’y glissassent aisément. Et il se produisait toujours un signe qui marquait leur entrée : une poutre craquait.… ; activé par un brusque courant d'air, le feu mis éteint pétillait ; ou bien le chat, arraché soudain de son sommeil, se dressait, le poil hérissé, les yeux fixes et pleins d’épouvante avec un miaulement d'appel

« “Les voici qui viennent !” murmurait la vieille en se signant. Et, selon les rites, pelotonnée dans son lit aux rideaux tirés, elle fermait très fort ses yeux qui ne devaient pas voir les morts.

« Huit ! Pas un de moins ! Sa mère, son père, le mari et les cinq enfants que la guerre ou la maladie lui avaient pris. Chaque nuit de Noël les lui rendait pour une petite heure, le temps de goûter aux mets préparés avec amour. Le “Maître” trouverait-il le vin assez fruité et la vieille mère les pruneaux assez sucrés ? Quant aux cinq garçons, les braves petits, ils n'avaient jamais été difficiles ; pourquoi le seraient-ils devenus aux pieds de Dieu ?

« La vieille femme, qui ne recevait jamais personne, personne, attendait, le cœur battant, que ses huit convives eussent achevé leur repas, c’est-à-dire qu’une heure ait sonné. Puis, sans que sa foi fût troublée par la vue du pain et des plats intacts, elle se levait pour refermer la porte, mangeait pieusement un peu de pain, ce pain bénit par l’attouchement des morts, et se couchait  l’âme en joie.


Isabelle Sandy, un homme à la mer 1932.








lundi 22 décembre 2025

La légende du Cimetière de Barancou.

En quittant Orgeix, le sentier s’élève doucement au fond de la vallée. Très vite, le village se fond dans le paysage et disparaît derrière les premières pentes boisées. Au-dessus de vous se dresse la Dent d’Orlu, masse minérale puissante et déchiquetée, véritable porte de pierre de la haute vallée. Depuis toujours, elle sert de repère aux bergers comme aux voyageurs, signalant l’entrée d’un monde plus rude.

Le chemin remonte la vallée d’Orlu en longeant les ruisseaux issus des jasses d’altitude. On devine, sur les versants, les anciennes jasses des Cizarlots et les replats herbeux où, jadis, les ramadièrs conduisaient leurs troupeaux à la belle saison. Plus haut, les serrat de Coste Rebenc et serrat d’en Sur ferment l’horizon, tandis que les pentes du pic de Cimet rappellent la verticalité du lieu. Ici, chaque nom de la carte raconte une histoire de bêtes, de passages et de saisons.

À mesure que l’on progresse, le paysage devient plus ouvert, plus minéral. Les bois s’éclaircissent, laissant place aux estives battues par le vent. On comprend alors pourquoi ces lieux ont nourri tant de récits : le silence y est profond, presque pesant, seulement troublé par le sifflement du vent ou le cri lointain d’un rapace.

Après une longue montée, le chemin oblique vers la droite. Apparaît alors l’Étang de Naguilles, vaste miroir sombre enchâssé entre les montagnes. Retenu par son barrage, le lac semble immobile, comme s’il dissimulait quelque chose sous sa surface. Les bergers d’autrefois s’en méfiaient, car les eaux profondes et froides de Naguilles passaient pour être habitées par des forces qu’il valait mieux ne pas provoquer.

Sur la rive droite de l’étang, à l’écart du chemin principal, le terrain devient chaotique. Là, au milieu d’un amas de blocs granitiques disjoints, se dressent plusieurs croix en fer forgé, mangées par la rouille et le temps. Rien n’indique officiellement leur présence. Pourtant, elles sont là, plantées entre les pierres comme si la montagne elle-même les avait acceptées.

Vous êtes arrivé au Cimetière de Barancou.

C’est ici que les anciens situaient un drame ancien, né du temps où les troupeaux montaient à Naguilles, où l’on craignait les signes trop sombres, et où la frontière entre le monde des hommes et celui du Mal semblait fragile. Dans ces estives, la foi accompagnait chaque pas, et la curiosité pouvait devenir funeste.

C’est cette légende, transmise de veillée en veillée par les bergers de la vallée d’Orlu, que l’on raconte encore aujourd’hui.


La légende du mystérieux cimetière de Barancou.

Alors que les ramadièrs, conducteurs de troupeaux, faisaient paître leurs bêtes sur les pâturages herbus de Naguilles, ils furent intrigués par l’apparition soudaine d’un magnifique bélier noir, surgissant au milieu de leurs moutons. Ils tentèrent de le chasser, mais en vain : pourchassé et malmené par les uns, l’animal rejoignait inlassablement le troupeau des autres, comme insaisissable.

À l’automne, lorsque les moutons redescendirent vers les bergeries de la plaine, le marrà disparut sans laisser de trace. Il reparut pourtant au printemps suivant, venu de nulle part. Les pâtres, de plus en plus méfiants, remarquèrent alors la naissance de nombreux agneaux noirs. Exaspérés, ils se mirent à traquer le bélier avec acharnement. Sous les coups et la violence, l’austère animal n’eut d’autre refuge que le lac.

Il s’y plongea avec une étonnante aisance, disparut sous l’eau limpide, puis réapparut au centre du lac. Là, il lança deux longs bêlements puissants, que les échos du cirque répétèrent. À la stupeur des ramadièrs, tous les moutons noirs reconnurent l’appel de leur père : ils se précipitèrent depuis les hauteurs vers Naguilles et plongèrent à leur tour dans les eaux du lac. Jamais plus on ne les revit.

Effrayés par cette perte immense, les pâtres virent dans le bélier noir un envoyé du Diable. Ils appelèrent à l’aide le curé d’Orlu. Celui-ci se rendit à Naguilles accompagné de ses paroissiens afin de bénir le lac et de délivrer les bergers des maléfices de Satan. La procession serpenta à travers les sentiers de la montagne jusqu’à Barancou.

Arrivé sur place, le prêtre fit en langue romane, seule parlée alors, ses dernières recommandations :
« Viratz lîzsquina a! lac et pregatz Dius. Malur al que se reviraràn. »
(Tournez le dos au lac et priez Dieu. Malheur à ceux qui se retourneront.)

Il entama de longues prières et d’obscures incantations, puis bénit le lac. À cet instant, un grondement terrible retentit. La terre trembla, des lueurs d’incendie illuminèrent la vallée. Le Diable et sa cour surgirent du milieu des flots en hurlant :
« On zziurem ? A Naguilles toÿom ! »
(Où vivrons-nous ? À Naguilles toujours.)

Le prêtre leur répondit d’une voix ferme :
« Tmquz nîzmân, Estane dËrân. »
(Par là-haut, l’étang d’Eroun.)

Mais certains paroissiens, oubliant l’avertissement du prêtre, se retournèrent. Leur effroi fut si grand face au spectacle des diables déchaînés qu’ils tombèrent foudroyés par la peur. On ne put transporter tous les corps jusqu’au village ; ils furent enterrés sur place.

Ainsi naquit la sinistre renommée de ce lieu maudit, que l’on appelle depuis le mystérieux cimetière de Barancou.





mardi 16 décembre 2025

Dans le petit village de Marc, en Ariège, il y a très longtemps.

 

Un conte de Noël, l’âne et du bœuf de Marc.


Nous revenions de la messe de minuit. La neige crissait sous nos pas, et la nuit semblait retenir son souffle. Annie, la fille d’Eugène, marchait à mes côtés, encore toute émerveillée par la crèche que le curé avait installée dans le transept de la chapelle Saint-Antoine du Montcalm, à Marc.

— Au fait, Annie, dis-je en souriant, sais-tu pourquoi, dans la crèche, l’âne et le bœuf soufflent sur l’Enfant-Jésus pour le réchauffer ?
— Non, répondit-elle.
— Et sais-tu d’où ils venaient ?
Elle secoua la tête.
— Eh bien moi, je le sais… Ils venaient de chez nous. Pas bien loin d’ici.

Il y avait autrefois, dans notre petit village de Marc, un brave paysan nommé Constant Puyo. Puyo était pauvre, un homme simple, qui parlait peu aux hommes. À force de vivre avec ses bêtes, il leur ressemblait un peu : un coq à deux crêtes, une chèvre à deux mamelles, un bœuf à deux cornes et un âne à deux oreilles. Tous vivaient ensemble dans une cabane misérable, bâtie sur un terrain en bordure de la Lauze, un terrain qui n’appartenait à personne — car il faut bien que les pauvres puissent s’asseoir quelque part.

Puyo aimait ses animaux, et ils l’aimaient. Il leur parlait, et ils lui répondaient.
Et les bêtes sentaient que le monde changeait.

L’eau du ruisseau de l’Artigue, le vent dans les arbres du bois du Bédat, les chants d’oiseaux et le croassement des rainettes semblaient murmurer un grand secret, promis à un pays lointain.

Un matin, tandis que Puyo regardait l’aurore se lever sur le pic de Thomasset, le coq perché sur la cabane prit la parole :
— Jésus, le fils de Dieu, va naître !

Il marqua une pause, comme si l’aube elle-même retenait son souffle, puis lança de nouveau, plus fort encore :

— Jésus, le fils de Dieu, va naître !

Le bœuf, qui ruminait dans l’étable, leva lentement sa tête encornée :
— Et où ? Et où ?

La chèvre, occupée à brouter les premières fleurs de genêt, agita sa clochette :
— À Bethléem ! À Bethléem !

Et l’âne bondit de joie, se roula dans la poussière en criant :
— Nous y allons ! Nous y allons !

Puyo réfléchit. Rien ne le retenait ici. Il avait toujours rêvé de voir du pays. Il pensa qu’il y avait partout des rivières et des prés, que sa chèvre lui donnerait du lait, que son bœuf et son âne le porteraient tour à tour, et que son coq le réveillerait chaque matin.
Avant le lever du soleil, il ferma la porte de sa cabane et se mit en route.

— Où allait-il ? demanda Émilie, la voisine d’Eugène.
— À Bethléem, puisque la chèvre l’avait dit.
— Et où est Bethléem ?
— Du côté du levant, là où le soleil se lève…

Et Puyo marcha vers le soleil.

Il traversa bien des pays, vous pouvez me croire. Il suivit le ruisseau de l’Artigue, quitta l’Ariège au port de l’Artigue, descendit la vallée de Lladorre, traversa l’Hispanie, franchit les colonnes d’Hercule et passa la Méditerranée sur une frêle embarcation. Il connut mille aventures, et chaque fois, un de ses animaux lui sauva la vie.

Il suivit des rivières et des fleuves, franchit des cols, traversa des déserts, sans jamais se plaindre, car quelque chose, au fond de son cœur, le soutenait.

Mais en Maurétanie, la chèvre, qui n’avait plus à brouter que des cailloux et de l’herbe rase, fit un caprice de chèvre des alpages :
— Bethléem m’ennuie, je retourne chez nous !

Elle n’avait pas fait vingt pas qu’un lion surgit de nulle part et la dévora.

Le lendemain, le coq, de mauvaise humeur et plein de regrets, ne réveilla pas Puyo. Il se dressa solennellement :
— Après tout, est-ce que je sais seulement s’il naîtra ? Je retourne chez nous !

Un aigle fondit sur lui et l’emporta.

Puyo était triste. Lui aussi regrettait sa cabane de Marc, mais il n’osait plus le dire. Un jour pourtant, épuisé dans le désert de Libye, il s’allongea à l’ombre de l’âne et soupira :
— Je veux rentrer chez moi… Vous, allez où vous voudrez.

Il s’endormit. Il est probable qu’il mourut de soif.

L’âne et le bœuf continuèrent seuls leur marche vers le soleil. Ils traversèrent la basse Égypte sans savoir où aller. Le bœuf répétait :
— Et où ?
L’âne répondait :
— Nous y allons !

Ils restèrent huit jours sans manger ni boire, sans se plaindre. Puis, dans le désert du Sinaï, une étoile apparut, merveilleuse, visible de jour comme de nuit.

— Suivons-la, dit le bœuf.
— J’en suis sûr, répondit l’âne.

Ils la suivirent jusqu’à ce qu’elle s’immobilise au-dessus d’une colline. À leurs pieds, un village tout blanc baignait dans le soleil couchant.

Rejetés de partout, ils trouvèrent enfin une étable abandonnée près des portes de la ville.
Cette nuit-là, c’était la nuit du 25 décembre.

Joseph et Marie, eux aussi rejetés, vinrent chercher refuge dans cette étable. L’Enfant-Jésus y naquit, et Marie le posa dans la crèche, près de l’âne et du bœuf. Une lumière immense emplit le lieu. Les deux bêtes comprirent qu’elles étaient enfin arrivées à Bethléem.

La nuit était froide. L’âne et le bœuf soufflèrent doucement sur l’Enfant pour le réchauffer, pleurant de tendresse, regrettant que Puyo, le coq et la chèvre ne soient pas là.

— Et sont-ils revenus en Ariège ? demanda Annie.

— Non. L’âne fut choisi par Marie pour la porter lors de la fuite en Égypte, et le bœuf aida Joseph aux travaux des champs.


La nuit de Noël

La veillée touchait à sa fin. Après avoir salué mes amis, je repris seul le chemin du retour, ce ruban de neige tassée qui longeait les maisons endormies. La lune, haute dans le ciel, éclairait les crêtes enneigées du Montcalm, et chaque pas faisait chanter la neige sous mes souliers, comme une réponse discrète à mes pensées.

Je songeais à cette nuit de Noël, à ce qu’elle disait depuis des siècles aux hommes simples. À la pauvreté de l’étable, à la fidélité silencieuse de l’âne et du bœuf, à la route suivie sans certitude, seulement guidée par une étoile et par la confiance. Peut-être était-ce cela, au fond, le sens de Noël : avancer sans tout comprendre, accepter la fatigue et le doute, mais continuer malgré tout, parce qu’une lumière fragile nous appelle.

Dans le froid paisible de la montagne, il me sembla que le monde, pour quelques heures encore, avait retrouvé son juste équilibre. Les guerres, la dureté des hommes, les bruits du siècle paraissaient lointains. Il ne restait que la nuit, la neige, et cette vieille histoire transmise de bouche à oreille, comme une flamme qu’on protège du vent.

Je levai les yeux vers le ciel étoilé. Là-haut, aucune étoile ne brillait plus que les autres, mais je compris qu’il suffisait parfois d’une seule, même invisible, pour éclairer le chemin d’un homme. Et tandis que la neige continuait de chanter sous mes pas, je rentrai chez moi, le cœur apaisé, convaincu que tant que ces histoires seraient racontées, Noël ne cesserait jamais vraiment d’exister.




dimanche 14 décembre 2025

Veillée d’automne à Antras


C’était un soir d’automne, de ceux où la lumière s’attarde un peu sur les crêtes avant de s’éteindre. À Antras, les maisons commençaient à refermer leurs volets, et l’air sentait le bois froid et la terre humide. Victor Gendre s’était assis sur le muret, face à la montagne. À côté de lui, Pierre Lemoine balançait doucement ses jambes, trop courtes encore pour toucher le sol.
Après un long silence, Victor parla, d’une voix calme, comme s’il racontait une chose qu’on lui avait confiée.
« Tu vois, Pierre, là-haut, au-dessus du village… juste au-dessus d’Antras, à vingt-six kilomètres au sud-ouest de Saint-Girons. Les anciens disaient qu’il y avait deux grottes dans la montagne. Pas des grottes comme les autres. Des grottes habitées par des fées.
On ne les voyait presque jamais. Mais les jours de grande lessive, quand le matin était encore frais, on retrouvait du linge blanc étendu à l’entrée des cavités. Du linge propre, bien plié. Alors les gens passaient sans s’arrêter. Ils faisaient semblant de ne rien voir, par respect. Parce que ces choses-là, quand on les regarde trop, elles s’en vont.
Il arrivait pourtant que les fées descendent jusqu’au village. Pas pour effrayer. Juste pour dire un mot à celui qui hésitait, ou rappeler à l’ordre celui qui avait oublié ce qui est juste. Elles parlaient peu, mais quand elles parlaient, on les écoutait.
Et puis, plus bas, vers Amélie-les-Bains, il y a les sources chaudes. Celles-là, Pierre, elles sont bien plus vieilles que nos maisons. Les Romains y venaient déjà pour se soigner. Ils laissaient au bord de l’eau des médailles, et même de petits rouleaux de plomb avec des mots gravés dessus. Des mots qu’on ne sait plus lire aujourd’hui. Peut-être qu’ils demandaient à l’eau de les guérir, ou de les protéger.
Mais avant les Romains, avant même que les hommes sachent écrire, il y avait déjà des pierres gravées de signes étranges. On en a retrouvé bien plus tard, comme si la terre avait attendu son heure pour parler. Certains disent que c’était un cercle sacré. D’autres un temple dédié à une déesse des sources. Moi, je ne sais pas.
Ce que je sais, Pierre, c’est que l’eau, la pierre et la montagne ont une mémoire. Et quand on prend le temps d’écouter, elles se souviennent encore. »
Victor se tut. Le silence revint doucement, avec le bruit lointain d’un chien et le souffle du vent dans les arbres. Pierre resta un moment sans parler, les yeux fixés sur la montagne.
Puis il demanda, très doucement :
« Et si on est sage… tu crois qu’elles racontent encore leurs histoires ? »
Victor sourit, posa sa main sur l’épaule de l’enfant, et répondit simplement :
« Oui. Mais seulement à ceux qui savent écouter. »



samedi 16 août 2025

Les Veillées de la Barguillère.

 Les Veillées de la Barguillère


La Barguillère… vallée étroite et boisée, blottie entre Foix et le massif de l’Arize, où les villages — Brassac, Ganac, Serres-sur-Arget, Bénac — se serrent autour de leurs clochers. L’hiver, la neige coupe parfois la route du col de Péguère, et le monde semble s’arrêter aux premières crêtes.

Le matin, bien avant que l’aube ne grise le ciel, un son grave descend des pentes : le conque. Depuis la forge de Brassac, le capataz souffle dans ce grand coquillage marin, et l’écho roule jusqu’aux maisons perdues dans les hameaux. C’est l’appel : « Alòr, a l’òbra ! » (Alors, au travail !).

Dans les cuisines encore sombres, les femmes secouent leurs maris : — « Vai, Joan, es l’òra ! Lo conque a sonat ! » Les hommes s’habillent à la hâte, attrapent une lampe à huile, et partent vers la clouterie, suivant les chemins bordés de murets moussues. Les coups de marteau commenceront bientôt, cadence régulière qui, avec le crépitement du feu, tiendra toute la vallée éveillée.

Mais le soir, quand la nuit tombe tôt et que le froid vous pousse à rester dedans, la vie prend un autre rythme : c’est l’heure des veiradas (veillées). On se retrouve chez l’un ou chez l’autre. On file la laine, on répare les outils, on échange les nouvelles. Toujours, il y a un conteur pour faire passer le temps.

Les anciens racontent que, certaines nuits d’hiver, la porte s’ouvrait doucement et laissait entrer un ou deux vieillards qu’on n’avait jamais vus. Petits, voûtés, vêtus de bure ou de vieux drap, ils demandaient poliment : — « Que poiriam nos calfar al caire del fuòc ? » (Pourrions-nous nous chauffer près du feu ?)

Si on les accueillait bien, en leur offrant une place chaude et un bol de soupe, alors la veillée prenait un tour magique. Leur voix douce déroulait des histoires anciennes : batailles oubliées près de Cadarcet, trésors cachés dans les bois au-dessus de Ganac, ou secrets des plantes cueillies sur les pentes de l’Arize.

Au matin, les hôtes découvraient que les vieillards avaient disparu, ne laissant derrière eux qu’une pièce d’argent dans un bol ou sur le coin de la table. Mais si on les recevait mal, en rechignant à leur faire place ou en leur donnant du pain rassis, la nuit semblait plus froide, le feu peinait à brûler, et au petit matin, on trouvait à la place un vieux clou tordu, comme une malédiction.

Personne ne savait d’où venaient ces vièlhòts mystérieux. Certains disaient que c’étaient des esprits protecteurs de la vallée, d’autres les prenaient pour d’anciens compagnons cloutiers revenus hanter les maisons où ils avaient trouvé chaleur et amitié.

Aujourd’hui encore, en Barguillère, on murmure qu’il ne faut jamais refuser l’hospitalité à un inconnu par une nuit d’hiver. Car qui sait ? Peut-être est-ce l’un de ces visiteurs d’autrefois… venu tester la générosité de votre cœur, avant que le conque ne sonne à nouveau, appelant les hommes vers la forge, là où le feu et le métal rythment la vie de la vallée.


Notes et contexte


Lieux cités
- Barguillère : Vallée ariégeoise située à l’ouest de Foix, entre le massif de l’Arize et le pic de Saint-Barthélemy. Composée de plusieurs communes dont Brassac, Ganac, Serres-sur-Arget, Bénac, Burret et Cadarcet.
- Col de Péguère : Col montagneux reliant la Barguillère au Couserans. En hiver, il est souvent enneigé et parfois fermé.
- Massif de l’Arize : Ensemble de reliefs boisés dominant la vallée, riche en sentiers et en forêts profondes.
- Cadarcet : Village voisin, connu pour ses bois et ses histoires de bêtes mystérieuses.

Termes et traditions
- Clouterie : Atelier où l’on fabrique des clous à la main, métier saisonnier pratiqué en Barguillère, surtout l’hiver lorsque les travaux agricoles s’interrompaient.
- Capataz : Chef d’atelier, responsable de la forge.
- Conque : Gros coquillage marin utilisé comme instrument à vent pour appeler les ouvriers le matin.
- Vièlhòt(s) : Terme occitan signifiant « petit vieillard » ou « vieux bonhomme ».

Expressions occitanes
- « Alòr, a l’òbra ! » : « Alors, au travail ! »
- « Vai, Joan, es l’òra ! Lo conque a sonat ! » : « Allez, Jean, c’est l’heure ! Le conque a sonné ! »
- « Que poiriam nos calfar al caire del fuòc ? » : « Pourrions-nous nous chauffer près du feu ? »

Contexte culturel
Les veillées (ou veiradas en occitan) étaient, jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, des moments essentiels de la vie rurale. En Barguillère, elles mêlaient activités domestiques (filage, réparation d’outils, cuisine) et transmission orale (contes, légendes, récits historiques). L’histoire des vieillards mystérieux s’inscrit dans une tradition pyrénéenne où les étrangers peuvent être des esprits, des protecteurs ou des messagers venus éprouver l’hospitalité des habitants.




© Jean-Jacques Billeau – 2025

Ce texte a été créé et rédigé par Jean-Jacques Billeau.

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