On dit qu’au temps où les martinets des forges à la Catalane résonnaient encore dans les vallées, et que rivières et ruisseaux — charriant l’hiver et des scories — semblaient porter des étincelles de forge, un jeune homme nommé Mathieu descendait chaque aube de Goulier vers la forge à la Catalane de Laprade, sur le ruisseau du Suc.
Son père avait été mineur, dans une mine de fer à Sem, un village proche de Goulier. Son grand-père, disait-on, avait suivi une veine d’argent d'une mine du Montcalm. Mathieu, lui, passait d’un travail à l’autre selon les saisons : un mois à la coupe du bois, un autre à la forge, puis la route, parfois, quand le pain manquait. Et comme tant d’autres, il partageait l’établi et la soupe avec des compagnons venus de loin — Portugais, Allemands, Italiens — qui trouvaient ici du pain et du feu.
L’hiver, cette année-là, avait tout figé. Les sommets coupaient le ciel en lames bleues. À l’aube, la cloche du village de Goulier sonnait l’angélus du matin, et l’air sentait le charbon froid et la pierre mouillée. Mathieu prenait le sentier qui menait au plateau de l’Enquerras quand, au tournant d’un rocher, il vit une fourmi minuscule — noire et brillante — s’acharnant à déplacer un fragment de cristal, une paillette claire comme une goutte de givre figée.
Il sourit, attendri.
— Pauvre bête… que veux-tu faire de ce caillou de lumière ?
Sans réfléchir, il poussa du doigt la paillette, l’aida à la glisser dans un creux sec où la fourmi cherchait à la ranger. La fourmi s’arrêta. Elle leva ses antennes vers lui. Et, chose étrange, elle le fixa si longtemps que Mathieu sentit le froid reculer, comme si l’on avait entrouvert une porte sur un feu invisible.
La fourmi se retourna, se mit à marcher… puis à grandir.
D’abord de l’épaisseur d’un ongle, puis d’une paume, puis d’un enfant. Enfin, elle devint une femme aux yeux sombres, vêtue d’une robe qui miroitait de milliers de facettes. À chacun de ses pas, on aurait juré entendre tinter de petites clochettes de glace.
— Tu as respecté la plus petite des créatures, dit-elle. Suis-moi. Ce que tu cherches sans le savoir est plus profond que le minerai.
Elle posa sa main légère sur le rocher. La paroi s’ouvrit comme une paupière, révélant un couloir pâle. Mathieu, le cœur battant, entra derrière elle. Le silence avait la douceur d’une laine chaude.
Le couloir s’élargit en une salle immense : des colonnes de cristal montaient comme des arbres gelés ; des voûtes transparentes laissaient filtrer une lumière de lune ; et sous ses pas, le sol sonnait comme un verre fin.
— Voici le Palais de cristal, dit la femme. Il se montre aux rares qui n’écrasent pas le monde minuscule. Nous sommes les anciennes veilleuses de la vallée, celles qui gardent la part claire du sous-sol. Les hommes creusent, forgent, voyagent ; nous veillons à ce que rien ne se perde de leur bonté.
Alors vinrent d’autres silhouettes — petites comme des enfants, luisantes comme des chandelles — et Mathieu reconnut dans leurs visages quelque chose des ouvriers qu’il croisait aux veillées : un rire portugais, des mains allemandes qui savaient monter une roue dentée, un accent italien à chanter les prénoms. Tous portaient, au cou, un éclat de cristal.
— Elles et ils sont passés par ici, poursuivit la dame-Fourmi. Ceux qui ont respecté la vallée et partagé le pain ont reçu un fragment de notre clarté pour le chemin.
On conduisit Mathieu à une table taillée dans une géode. On lui offrit à boire une eau plus légère que l’air.
— Tu peux rester, dit la dame-Fourmi, mais si tu choisis la lumière éternelle, tu oublieras le froid des hivers, et aussi le son de la cloche, le craquement du feu, la main de ceux que tu aimes. Tu oublieras les visages. Tu ne souffriras plus — mais tu ne te souviendras plus.
Mathieu pensa à sa mère qui préparait la soupe dans la cuisine sombre, au feu qui craquait dans l’âtre, à la sueur de la forge, à ses compagnons d’ailleurs qui envoyaient des nouvelles par-delà les cols.
Il posa la coupe.
— Je dois rentrer.
La dame-Fourmi inclina la tête.
— Alors prends ceci.
Elle détacha de sa robe un éclat clair, petit comme une amande, et le posa dans la paume du jeune homme.
— Quand la nuit sera lourde, il te rappellera que la bonté éclaire. Et si un jour la vallée se vide, si les martinets des forges se taisent, si les hommes partent vers d’autres pays, allume-le au cœur d’une veillée. Il fera revenir les voix et les souvenirs.
Le rocher par lequel Mathieu était entré se rouvrit.
Mathieu se retrouva dehors, la neige craquant sous ses sabots. L’aube grisa le ciel. Il descendit comme chaque jour vers la Catalane. Personne ne crut son histoire — sauf les vieilles qui sourirent sans montrer les dents. Il glissa l’éclat dans une petite bourse et n’en parla plus.
Les années passèrent. Les forges à la Catalane s’éteignirent peu à peu. Les martinets se turent. Et beaucoup partirent vers d’autres mines et d’autres usines, au nord comme au sud.
L’hiver, pourtant, certains soirs, on se réunissait encore pour filer, réparer, conter. Ce soir-là, Mathieu était devenu un homme. Il posa sa bourse au bord du feu, souffla sur la flamme, et l’éclat prit une lueur de lune. La pièce s’éclaira d’une clarté douce. Les enfants ouvrirent de grands yeux, les vieux cessèrent de tousser.
Alors un ouvrier italien, qui connaissait par cœur les chansons de sa mère, entreprit « La biondina in gondoleta ». La salle répondit, en tapant du pied, comme si la montagne elle-même battait la mesure. Un homme d’Allemagne parla d’un atelier où la fonte devenait statue. Une femme du Portugal évoqua le goût du pain encore chaud, partagé à la porte d’une grange.
Et la vallée, l’espace d’une veillée, fut pleine de monde et de langues, comme un marché d’été.
Mathieu sourit : le Palais tenait parole.
On dit que cette lumière ne quittait pas la maison tant qu’on y accueillait l’étranger et qu’on partageait la soupe. Quand on fermait la porte à quelqu’un, la flamme faiblissait.
On ne sait pas ce que devint Mathieu. Certains disent qu’il s’en alla un jour au-delà des cols, emportant son éclat, pour allumer des veillées là où les siens avaient migré. D’autres jurent qu’il repose à Goulier et que son cristal sommeille sous une dalle de l’église Saint-Michel, prêt à luire si un enfant curieux sait écouter les pas d’une fourmi.
Quant au Palais de cristal, il est toujours là — dessous, tout dessous. Il ouvre ses portes quand une main humaine se penche sans écraser.
Et dans l’église Saint-Michel, sous une dalle que personne ne soulève, certains jurent qu’on entend parfois, les nuits de neige, un très léger tintement… comme une clochette de glace.