Un conte de Noël, l’âne et du bœuf de Marc.
Nous revenions de la messe de minuit. La neige crissait sous nos pas, et la nuit semblait retenir son souffle. Annie, la fille d’Eugène, marchait à mes côtés, encore toute émerveillée par la crèche que le curé avait installée dans le transept de la chapelle Saint-Antoine du Montcalm, à Marc.
— Au fait, Annie, dis-je en souriant, sais-tu pourquoi, dans la crèche, l’âne et le bœuf soufflent sur l’Enfant-Jésus pour le réchauffer ?
— Non, répondit-elle.
— Et sais-tu d’où ils venaient ?
Elle secoua la tête.
— Eh bien moi, je le sais… Ils venaient de chez nous. Pas bien loin d’ici.
Il y avait autrefois, dans notre petit village de Marc, un brave paysan nommé Constant Puyo. Puyo était pauvre, un homme simple, qui parlait peu aux hommes. À force de vivre avec ses bêtes, il leur ressemblait un peu : un coq à deux crêtes, une chèvre à deux mamelles, un bœuf à deux cornes et un âne à deux oreilles. Tous vivaient ensemble dans une cabane misérable, bâtie sur un terrain en bordure de la Lauze, un terrain qui n’appartenait à personne — car il faut bien que les pauvres puissent s’asseoir quelque part.
Puyo aimait ses animaux, et ils l’aimaient. Il leur parlait, et ils lui répondaient.
Et les bêtes sentaient que le monde changeait.
L’eau du ruisseau de l’Artigue, le vent dans les arbres du bois du Bédat, les chants d’oiseaux et le croassement des rainettes semblaient murmurer un grand secret, promis à un pays lointain.
Un matin, tandis que Puyo regardait l’aurore se lever sur le pic de Thomasset, le coq perché sur la cabane prit la parole :
— Jésus, le fils de Dieu, va naître !
Il marqua une pause, comme si l’aube elle-même retenait son souffle, puis lança de nouveau, plus fort encore :
— Jésus, le fils de Dieu, va naître !
Le bœuf, qui ruminait dans l’étable, leva lentement sa tête encornée :
— Et où ? Et où ?
La chèvre, occupée à brouter les premières fleurs de genêt, agita sa clochette :
— À Bethléem ! À Bethléem !
Et l’âne bondit de joie, se roula dans la poussière en criant :
— Nous y allons ! Nous y allons !
Puyo réfléchit. Rien ne le retenait ici. Il avait toujours rêvé de voir du pays. Il pensa qu’il y avait partout des rivières et des prés, que sa chèvre lui donnerait du lait, que son bœuf et son âne le porteraient tour à tour, et que son coq le réveillerait chaque matin.
Avant le lever du soleil, il ferma la porte de sa cabane et se mit en route.
— Où allait-il ? demanda Émilie, la voisine d’Eugène.
— À Bethléem, puisque la chèvre l’avait dit.
— Et où est Bethléem ?
— Du côté du levant, là où le soleil se lève…
Et Puyo marcha vers le soleil.
Il traversa bien des pays, vous pouvez me croire. Il suivit le ruisseau de l’Artigue, quitta l’Ariège au port de l’Artigue, descendit la vallée de Lladorre, traversa l’Hispanie, franchit les colonnes d’Hercule et passa la Méditerranée sur une frêle embarcation. Il connut mille aventures, et chaque fois, un de ses animaux lui sauva la vie.
Il suivit des rivières et des fleuves, franchit des cols, traversa des déserts, sans jamais se plaindre, car quelque chose, au fond de son cœur, le soutenait.
Mais en Maurétanie, la chèvre, qui n’avait plus à brouter que des cailloux et de l’herbe rase, fit un caprice de chèvre des alpages :
— Bethléem m’ennuie, je retourne chez nous !
Elle n’avait pas fait vingt pas qu’un lion surgit de nulle part et la dévora.
Le lendemain, le coq, de mauvaise humeur et plein de regrets, ne réveilla pas Puyo. Il se dressa solennellement :
— Après tout, est-ce que je sais seulement s’il naîtra ? Je retourne chez nous !
Un aigle fondit sur lui et l’emporta.
Puyo était triste. Lui aussi regrettait sa cabane de Marc, mais il n’osait plus le dire. Un jour pourtant, épuisé dans le désert de Libye, il s’allongea à l’ombre de l’âne et soupira :
— Je veux rentrer chez moi… Vous, allez où vous voudrez.
Il s’endormit. Il est probable qu’il mourut de soif.
L’âne et le bœuf continuèrent seuls leur marche vers le soleil. Ils traversèrent la basse Égypte sans savoir où aller. Le bœuf répétait :
— Et où ?
L’âne répondait :
— Nous y allons !
Ils restèrent huit jours sans manger ni boire, sans se plaindre. Puis, dans le désert du Sinaï, une étoile apparut, merveilleuse, visible de jour comme de nuit.
— Suivons-la, dit le bœuf.
— J’en suis sûr, répondit l’âne.
Ils la suivirent jusqu’à ce qu’elle s’immobilise au-dessus d’une colline. À leurs pieds, un village tout blanc baignait dans le soleil couchant.
Rejetés de partout, ils trouvèrent enfin une étable abandonnée près des portes de la ville.
Cette nuit-là, c’était la nuit du 25 décembre.
Joseph et Marie, eux aussi rejetés, vinrent chercher refuge dans cette étable. L’Enfant-Jésus y naquit, et Marie le posa dans la crèche, près de l’âne et du bœuf. Une lumière immense emplit le lieu. Les deux bêtes comprirent qu’elles étaient enfin arrivées à Bethléem.
La nuit était froide. L’âne et le bœuf soufflèrent doucement sur l’Enfant pour le réchauffer, pleurant de tendresse, regrettant que Puyo, le coq et la chèvre ne soient pas là.
— Et sont-ils revenus en Ariège ? demanda Annie.
— Non. L’âne fut choisi par Marie pour la porter lors de la fuite en Égypte, et le bœuf aida Joseph aux travaux des champs.
La nuit de Noël
La veillée touchait à sa fin. Après avoir salué mes amis, je repris seul le chemin du retour, ce ruban de neige tassée qui longeait les maisons endormies. La lune, haute dans le ciel, éclairait les crêtes enneigées du Montcalm, et chaque pas faisait chanter la neige sous mes souliers, comme une réponse discrète à mes pensées.
Je songeais à cette nuit de Noël, à ce qu’elle disait depuis des siècles aux hommes simples. À la pauvreté de l’étable, à la fidélité silencieuse de l’âne et du bœuf, à la route suivie sans certitude, seulement guidée par une étoile et par la confiance. Peut-être était-ce cela, au fond, le sens de Noël : avancer sans tout comprendre, accepter la fatigue et le doute, mais continuer malgré tout, parce qu’une lumière fragile nous appelle.
Dans le froid paisible de la montagne, il me sembla que le monde, pour quelques heures encore, avait retrouvé son juste équilibre. Les guerres, la dureté des hommes, les bruits du siècle paraissaient lointains. Il ne restait que la nuit, la neige, et cette vieille histoire transmise de bouche à oreille, comme une flamme qu’on protège du vent.
Je levai les yeux vers le ciel étoilé. Là-haut, aucune étoile ne brillait plus que les autres, mais je compris qu’il suffisait parfois d’une seule, même invisible, pour éclairer le chemin d’un homme. Et tandis que la neige continuait de chanter sous mes pas, je rentrai chez moi, le cœur apaisé, convaincu que tant que ces histoires seraient racontées, Noël ne cesserait jamais vraiment d’exister.
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