samedi 10 janvier 2026

Le Palais de cristal.

 

On dit qu’au temps où les martinets des forges à la Catalane résonnaient encore dans les vallées, et que rivières et ruisseaux — charriant l’hiver et des scories — semblaient porter des étincelles de forge, un jeune homme nommé Mathieu descendait chaque aube de Goulier vers la forge à la Catalane de Laprade, sur le ruisseau du Suc.

Son père avait été mineur, dans une mine de fer à Sem, un village proche de Goulier. Son grand-père, disait-on, avait suivi une veine d’argent d'une mine du Montcalm. Mathieu, lui, passait d’un travail à l’autre selon les saisons : un mois à la coupe du bois, un autre à la forge, puis la route, parfois, quand le pain manquait. Et comme tant d’autres, il partageait l’établi et la soupe avec des compagnons venus de loin — Portugais, Allemands, Italiens — qui trouvaient ici du pain et du feu.

L’hiver, cette année-là, avait tout figé. Les sommets coupaient le ciel en lames bleues. À l’aube, la cloche du village de Goulier sonnait l’angélus du matin, et l’air sentait le charbon froid et la pierre mouillée. Mathieu prenait le sentier qui menait au plateau de l’Enquerras quand, au tournant d’un rocher, il vit une fourmi minuscule — noire et brillante — s’acharnant à déplacer un fragment de cristal, une paillette claire comme une goutte de givre figée.

Il sourit, attendri.

— Pauvre bête… que veux-tu faire de ce caillou de lumière ?

Sans réfléchir, il poussa du doigt la paillette, l’aida à la glisser dans un creux sec où la fourmi cherchait à la ranger. La fourmi s’arrêta. Elle leva ses antennes vers lui. Et, chose étrange, elle le fixa si longtemps que Mathieu sentit le froid reculer, comme si l’on avait entrouvert une porte sur un feu invisible.

La fourmi se retourna, se mit à marcher… puis à grandir.

D’abord de l’épaisseur d’un ongle, puis d’une paume, puis d’un enfant. Enfin, elle devint une femme aux yeux sombres, vêtue d’une robe qui miroitait de milliers de facettes. À chacun de ses pas, on aurait juré entendre tinter de petites clochettes de glace.

— Tu as respecté la plus petite des créatures, dit-elle. Suis-moi. Ce que tu cherches sans le savoir est plus profond que le minerai.

Elle posa sa main légère sur le rocher. La paroi s’ouvrit comme une paupière, révélant un couloir pâle. Mathieu, le cœur battant, entra derrière elle. Le silence avait la douceur d’une laine chaude.

Le couloir s’élargit en une salle immense : des colonnes de cristal montaient comme des arbres gelés ; des voûtes transparentes laissaient filtrer une lumière de lune ; et sous ses pas, le sol sonnait comme un verre fin.

— Voici le Palais de cristal, dit la femme. Il se montre aux rares qui n’écrasent pas le monde minuscule. Nous sommes les anciennes veilleuses de la vallée, celles qui gardent la part claire du sous-sol. Les hommes creusent, forgent, voyagent ; nous veillons à ce que rien ne se perde de leur bonté.

Alors vinrent d’autres silhouettes — petites comme des enfants, luisantes comme des chandelles — et Mathieu reconnut dans leurs visages quelque chose des ouvriers qu’il croisait aux veillées : un rire portugais, des mains allemandes qui savaient monter une roue dentée, un accent italien à chanter les prénoms. Tous portaient, au cou, un éclat de cristal.

— Elles et ils sont passés par ici, poursuivit la dame-Fourmi. Ceux qui ont respecté la vallée et partagé le pain ont reçu un fragment de notre clarté pour le chemin.

On conduisit Mathieu à une table taillée dans une géode. On lui offrit à boire une eau plus légère que l’air.

— Tu peux rester, dit la dame-Fourmi, mais si tu choisis la lumière éternelle, tu oublieras le froid des hivers, et aussi le son de la cloche, le craquement du feu, la main de ceux que tu aimes. Tu oublieras les visages. Tu ne souffriras plus — mais tu ne te souviendras plus.

Mathieu pensa à sa mère qui préparait la soupe dans la cuisine sombre, au feu qui craquait dans l’âtre, à la sueur de la forge, à ses compagnons d’ailleurs qui envoyaient des nouvelles par-delà les cols.

Il posa la coupe.

— Je dois rentrer.

La dame-Fourmi inclina la tête.

— Alors prends ceci.

Elle détacha de sa robe un éclat clair, petit comme une amande, et le posa dans la paume du jeune homme.

— Quand la nuit sera lourde, il te rappellera que la bonté éclaire. Et si un jour la vallée se vide, si les martinets des forges se taisent, si les hommes partent vers d’autres pays, allume-le au cœur d’une veillée. Il fera revenir les voix et les souvenirs.

Le rocher par lequel Mathieu était entré se rouvrit.

Mathieu se retrouva dehors, la neige craquant sous ses sabots. L’aube grisa le ciel. Il descendit comme chaque jour vers la Catalane. Personne ne crut son histoire — sauf les vieilles qui sourirent sans montrer les dents. Il glissa l’éclat dans une petite bourse et n’en parla plus.

Les années passèrent. Les forges à la Catalane s’éteignirent peu à peu. Les martinets se turent. Et beaucoup partirent vers d’autres mines et d’autres usines, au nord comme au sud.

L’hiver, pourtant, certains soirs, on se réunissait encore pour filer, réparer, conter. Ce soir-là, Mathieu était devenu un homme. Il posa sa bourse au bord du feu, souffla sur la flamme, et l’éclat prit une lueur de lune. La pièce s’éclaira d’une clarté douce. Les enfants ouvrirent de grands yeux, les vieux cessèrent de tousser.

Alors un ouvrier italien, qui connaissait par cœur les chansons de sa mère, entreprit « La biondina in gondoleta ». La salle répondit, en tapant du pied, comme si la montagne elle-même battait la mesure. Un homme d’Allemagne parla d’un atelier où la fonte devenait statue. Une femme du Portugal évoqua le goût du pain encore chaud, partagé à la porte d’une grange.

Et la vallée, l’espace d’une veillée, fut pleine de monde et de langues, comme un marché d’été.

Mathieu sourit : le Palais tenait parole.

On dit que cette lumière ne quittait pas la maison tant qu’on y accueillait l’étranger et qu’on partageait la soupe. Quand on fermait la porte à quelqu’un, la flamme faiblissait.

On ne sait pas ce que devint Mathieu. Certains disent qu’il s’en alla un jour au-delà des cols, emportant son éclat, pour allumer des veillées là où les siens avaient migré. D’autres jurent qu’il repose à Goulier et que son cristal sommeille sous une dalle de l’église Saint-Michel, prêt à luire si un enfant curieux sait écouter les pas d’une fourmi.

Quant au Palais de cristal, il est toujours là — dessous, tout dessous. Il ouvre ses portes quand une main humaine se penche sans écraser.

Et dans l’église Saint-Michel, sous une dalle que personne ne soulève, certains jurent qu’on entend parfois, les nuits de neige, un très léger tintement… comme une clochette de glace.




@ Jean-Jacques Billeau


mercredi 24 décembre 2025

Quelques rites Pyrénéens de la période de Noël, les feux de Noël.

 

Les feux oubliés de la Noël.

Les feux de la Saint-Jean d’été renaissent aujourd’hui un peu partout, célébrés à nouveau comme des fêtes populaires. En revanche, les feux de la Noël ont presque totalement disparu des mémoires. Et pourtant, pendant des générations, ils ont illuminé la nuit la plus longue de l’année, celle du solstice d’hiver, lorsque le soleil semblait mourir avant de renaître.

Cette tradition ne s’est maintenue que dans quelques régions des Pyrénées. En Catalogne et en Aragon, elle a résisté au temps. En Andorre, par exemple, après la Missa del Gall, la messe de minuit, les jeunes parcouraient le village à la recherche de tout ce qui pouvait brûler. Ils formaient un grand tas sur la place publique et y mettaient le feu. Dans le Serrablo aragonais, cette cérémonie, déplacée au début du mois de janvier, prenait la forme d’une collecte : les jeunes passaient de maison en maison pour récupérer ce que les habitants ne souhaitaient plus conserver. À Sabiñánigo, ce feu hivernal devint peu à peu une sorte de défoulement collectif, où l’on brûlait les objets les plus inattendus.


Le foyer, cœur sacré de la maison.

Si les grands feux ont presque disparu des coutumes populaires, de nombreux rites de Noël ont longtemps continué à se dérouler autour du foyer domestique : la Llar en Catalogne, le Laré dans les Pyrénées gasconnes. Ces mots semblent encore porter l’écho des dieux Lares, protecteurs de la maison dans l’Antiquité romaine. Les Lares Familiaresveillaient sur chaque foyer, où une flamme sacrée devait brûler sans interruption.

De ce caractère sacré du feu découle peut-être une croyance catalane encore vivace : cracher dans le feu attire le malheur sur celui qui commet cet affront… et sur toute sa maison.


Noël, renaissance du soleil

La fête de saint Jean l’Apôtre, célébrée à la fin de l’année, coïncidait avec le renouveau du soleil au solstice d’hiver, héritage direct de l’ancienne fête du Sol Invictus des cultes de Mithra. Bien des coutumes de la nuit de Noël dans les maisons pyrénéennes trouvent leur origine dans ces traditions préchrétiennes.

La renaissance du soleil s’incarnait dans un feu nouveau, soigneusement préparé. Ce n’était pas une simple image symbolique : dans le pays de Foix et en Andorre, un membre de la famille était tiré au sort pour rester près du feu pendant la messe de minuit. On craignait en effet qu’en cette nuit particulière, le danger d’incendie ne soit plus grand que jamais.


Nettoyer, purifier, préparer la lumière.

En Euskadi, on pratiquait encore le ramonage de la cheminée à cette période de l’année. Autrefois, ce geste rendait hommage au feu nouveau incarné par Olentzero, personnage mythique censé apporter la bûche de Noël par la cheminée. Peu à peu, ce rite s’est vidé de sa portée symbolique pour devenir une simple habitude d’entretien.

En Ariège, ces pratiques ont subsisté jusqu’à l’entre-deux-guerres. À Orlu, Bélesta ou Larcat, les paysans nettoyaient soigneusement les étables, chassaient les araignées, offraient une litière fraîche aux animaux. À Bélesta, le maître de maison allait jusqu’à brûler une touffe de poils à la queue des bovins, geste à la fois protecteur et purificateur.


Le jeûne et le feu maîtrisé

Autre rite d’attente de la Lumière : le jeûne de la veille de Noël. En Couserans, on l’appelait le jeûne det caliu. Celui qui l’observait strictement toute la journée était censé posséder un pouvoir étonnant : poser à main nue un caliu, un tison ardent, sur la nappe du repas du soir, sans se brûler ni abîmer le tissu.


La chandelle et les signes de l’avenir.

Dans certaines régions, la renaissance du soleil se symbolisait par un cierge. À Labastide-de-Sérou et à Mirmont, il y a encore une cinquantaine d’années, les enfants allaient chercher des bougies chez l’épicier. Le plus jeune de la famille devait l’allumer au début de la veillée.

À Larcat, le dernier enfant de la maison allumait également un cierge aux premiers coups de l’Angélus. Selon l’inclinaison de la flamme, on prédisait la qualité de l’année à venir : la droite annonçait la Fortune, la gauche le Malheur.

À Montségur, le grand-père allumait une bougie au-dessus de la tête du garçon aîné en prononçant cette bénédiction :

« T’alumi Iou cierge sul cap,
Que sios la lum de l’oustal,
Dious te benasisco e te fas creiche. »

« J’allume un cierge sur ta tête.
Sois la lumière de la maison.
Que Dieu te bénisse et te fasse grandir. »


La bûche, offrande et générosité.

Le grand moment de la Noël, avant la messe de minuit, arrivait avec la mise à feu de la bûche. Choisie dès le printemps précédent et mise à sécher, elle ne brûlait qu’après une véritable cérémonie d’offrande au feu.

L’homme le plus ancien de la famille versait sur la bûche du sel, du vin, du pain ou du gâteau. En Bigorre, cette bûche ornée portait encore le nom d’eth catsau de Nadau, la parure de Noël. Ces gestes anciens ont peu à peu évolué pour donner naissance aux cadeaux déposés devant la cheminée.

Dans le pays d’Olmes, on creusait de petites cavités dans la Turro de Nadal, où l’on cachait des friandises. Les enfants tapaient sur la bûche en criant :
« Degorjo ! Degorjo ! »
— Rends ! Dégorge !
La bûche « offrait » alors ses présents.

Cette tradition, toujours vivante en Andorre, porte le nom imagé de Fer cagar el tió.


La bûche qui protège toute l’année.

La combustion de la bûche obéissait à de nombreuses règles. Elle devait parfois brûler jusqu’au premier de l’an, parfois durer jusqu’au Mardi gras. Dans le Vicdessos, on conservait même un tison pour allumer la bûche de l’année suivante, assurant ainsi la continuité symbolique des saisons.

Les cendres du tiso de Nadal possédaient de grandes vertus : elles protégeaient les animaux, fertilisaient les champs, éloignaient la grêle et la foudre. En Couserans, le cap d’oustau faisait le tour de la ferme avant le lever du soleil avec un tison, pour chasser maladies, renards et vermine.


Le repas des morts.

La nuit de Noël était aussi un moment privilégié de contact avec l’au-delà. Jadis, les fées venaient au foyer ; plus tard, ce furent les anges, la Vierge ou l’Enfant Jésus. Une croyance persistante voulait que les morts de l’année reviennent durant la messe de minuit.

En Comminges, la porte restait entrouverte, une chandelle éclairait la table dressée pour eux. Le lendemain, le pain laissé était partagé entre les vivants. En Ariège, le soupa de los amos attendait également les disparus.

À Larcat, il suffisait de laisser un pain entamé avec un couteau planté dedans pour nourrir… saint Prim, personnage mystérieux, toujours affamé, chargé de protéger la maison des incendies. Ce saint absent des calendriers pourrait bien être l’ultime visage christianisé d’un ancien dieu Lare.

Le pain de Noël se conservait toute l’année. On lui prêtait mille vertus : faciliter les naissances, éloigner la rage, conjurer la stérilité… Certains jeunes Ariégeois allaient même tirer leur numéro de conscription avec trois petits morceaux de ce pain dans leur poche, espérant forcer le destin.


Je vous souhaite un Noël plein de douceur et de lumière. Jean Jacques






Le Noël de la Vieille.


    « La vieille n’invitait jamais personne, personne... Elle s’asseyait sur une chaise basse au coin du feu où bouillait la marmite, trempait la soupe dans son assiette, mangeait légumes et lard puis se levait avec précipitation comme si d'être seule pour le vieux rite du repas l’eût trop gênée. Et elle n’invitait personne, personne.

    « Mais le soir de Noël, bien avant l'heure de la veillée, elle ouvrait toute grande sa grande armoire, en tirait huit assiettes plates à fleurs, trois plats, des verres, une bouteille de vieux vin. Et, pieusement, elle dressait le couvert.

    « Sur le feu mijotaient les plats rituels : la morue à l'huile, les haricots à l'huile, les pruneaux au vin rouge parfumés de cannelle. Un bon repas paysan. Mais, chose étrange, la vieille femme ne débouchait pas sa bouteille, elle ne coupait pas en tranches le gros pain déposé au bout de la table, un couteau sur son ventre doré. Et pourquoi aurait-elle empli les verres et coupé son pain ?

    Les bouches d'ombre si grandes, si grandes, se contentent de caresser le pain de leurs froides lèvres et de humer le parfum du vin.

    « Tristes convives, n'est-ce pas ! Mais il ne faudrait pas tenir à propos devant la vieille! Car elle vous refermerait la porte au nez !

    Au reste, à partir de minuit, heure à laquelle naquit celui qui devait rouvrir les tombeaux, la porte demeurait entrebâillée afin que les lents convives s’y glissassent aisément. Et il se produisait toujours un signe qui marquait leur entrée : une poutre craquait.… ; activé par un brusque courant d'air, le feu mis éteint pétillait ; ou bien le chat, arraché soudain de son sommeil, se dressait, le poil hérissé, les yeux fixes et pleins d’épouvante avec un miaulement d'appel

« “Les voici qui viennent !” murmurait la vieille en se signant. Et, selon les rites, pelotonnée dans son lit aux rideaux tirés, elle fermait très fort ses yeux qui ne devaient pas voir les morts.

« Huit ! Pas un de moins ! Sa mère, son père, le mari et les cinq enfants que la guerre ou la maladie lui avaient pris. Chaque nuit de Noël les lui rendait pour une petite heure, le temps de goûter aux mets préparés avec amour. Le “Maître” trouverait-il le vin assez fruité et la vieille mère les pruneaux assez sucrés ? Quant aux cinq garçons, les braves petits, ils n'avaient jamais été difficiles ; pourquoi le seraient-ils devenus aux pieds de Dieu ?

« La vieille femme, qui ne recevait jamais personne, personne, attendait, le cœur battant, que ses huit convives eussent achevé leur repas, c’est-à-dire qu’une heure ait sonné. Puis, sans que sa foi fût troublée par la vue du pain et des plats intacts, elle se levait pour refermer la porte, mangeait pieusement un peu de pain, ce pain bénit par l’attouchement des morts, et se couchait  l’âme en joie.


Isabelle Sandy, un homme à la mer 1932.