Samedi 16 juin 1289, château de Puivert.
Il y a de cela 700 ans j’étais déjà là où je suis aujourd’hui, mais à cette époque et à cet endroit il y avait une grande forêt, la forêt de Plene Farges aujourd’hui disparue, j’étais alors bien jeune. Le 16 juin 1289 nous avons subi une inondation terrible.
Pour en connaitre la cause, laissez-moi vous conter la légende de la dame blanche du château de Puivert, mais, est ce une légende ?
A cette époque, le château de Puivert surplombait un immense et merveilleux lac. Une illustre princesse aragonaise vint un jour au castrum sur l’invitation de Jean de Bruyère, maître des lieux. Celle-ci tomba sous le charme du château mais surtout du lac qui s’étendait sous les tours. De par son amour des lieux elle prolongea son séjour à Puivert et finit par s’y installer définitivement. La dame toujours de blanc vêtu, à tel point qu’on la surnommait « la dame blanche », vieillit paisiblement sur les bords de son lac. Peu à peu, elle eut des difficultés pour se mouvoir et prit l’habitude de s’installer dans une roche creusée en forme de fauteuil. Elle y passait là de longues heures à contempler le clapotis de l’eau, à s’émouvoir de la paix des lieux ou à s’émerveiller devant les couchers de soleil qui embrasaient le lac. Elle restait assise, là, sur son trône de pierre, entourée de ses gens.
De temps à autre, la pluie gonflait les eaux du lac. Parfois, le vent transformait les clapotis en véritables vagues qui déferlaient sur la rive. Ces jours là, le siège de pierre se trouvait submergé et inutilisable pour la vieille princesse. Alors la dame blanche devenait mélancolique et regagnait le château.
Un jour, un jeune et beau page (tout laisse à supposer que l’on a à faire au diable), proposa une solution à la princesse. En faisant une brèche dans la muraille qui retient les eaux, le niveau du lac s’abaisserait et la roche serait toujours sèche.
Elle expliqua son projet à Jean de Bruyère, qui, ne pouvant rien lui refuser, entreprit les travaux. Malheureusement la brèche dans la pierre suffit à fragiliser suffisamment le roc pour que, sous le poids de l’eau, elle cède totalement. Et c’est un violent torrent qui gagna la ville de Mirepoix située dans la plaine de Salabert pour y causer morts et destructions. On dit que la dame blanche fut emportée par la fureur des eaux et que, les jours de pluie sur Puivert, on peut la voir à une des fenêtres du château. Depuis ce jour, de lac il n’y eut plus..
La destruction totale de la ville de Mirepoix en 1289 par une crue de l’Hers est connue par un document du cartulaire de Mirepoix , acte seigneurial décidant de la reconstruction de la ville quelques mois plus tard mais sur l’autre rive de l’Hers; on y dit que la majeure partie de la population a péri, ce qui, au vu du nombre des rescapés cités dans l’acte, représente au moins un millier de personnes.
Les chroniques viennent parfois confirmer ces faits. Ainsi, pour Mirepoix, une chronique anonyme, reprise par Guillaume Catel, historien de Toulouse, en 1623 : « en 1289, le samedi 16 juin, le jour des saints martyrs Maur et Marcellin, il y eut une inondation terrible, jamais vue ; plusieurs villages et hameaux furent enlevés, les moulins emportés, les ponts détruits ; beaucoup de corps tant d’hommes que de femmes, ce qui est grande affliction, périrent et on n’en connaît pas le nombre... »
Voilà la légende que je voulais vous conter, cela s’est passé il y a bien longtemps et ma mémoire peut me jouer des tours vous voudrez bien m’en excuser. Aujourd’hui je suis toujours situé au même endroit à Mirepoix mais ma forêt de Plene Farges n’est plus. Je suis le dernier chêne de cette jolie forêt, mes semblables ont servi à reconstruire la nouvelle ville de Mirepoix.
Si vous passez par Mirepoix, venez me visiter rue Victor Hugo. Cela me fera plaisir.
Épilogue — 8 mars 2025, le dernier souffle du vieux chêne
Vous souvenez-vous de moi ?
Il y a quelques années, je vous avais raconté l'histoire de la Dame blanche du château de Puivert, de ce lac disparu et des eaux furieuses qui, un jour de juin, emportèrent l'ancienne ville de Mirepoix.
Je vous avais même invités à venir me rendre visite, rue Victor-Hugo. Certains d'entre vous sont peut-être venus me saluer, se sont arrêtés un instant à mon pied, ont levé les yeux vers mes branches ou se sont abrités sous mon feuillage.
Aujourd'hui, je ne suis plus là.
C'était un samedi, le 8 mars 2025.
Depuis le matin, le vent d’autan, celui que les gens d’Ariège surnomment « le vent des fous », soufflait avec une violence peu ordinaire. On disait de lui qu’il pouvait faire perdre la raison aux hommes. Mais moi, vieux chêne, je le connaissais depuis toujours. Il s’engouffrait dans mes branches, faisait frémir mes feuilles et gémir mon vieux tronc. Des tempêtes, pourtant, j’en avais connu ! J’avais affronté ses colères, résisté à ses assauts, vu passer tant d’hivers, tant d’orages et tant de saisons que je ne les comptais plus.
Mais ce jour-là, je sentis que mes forces m'abandonnaient.
Vers cinq heures de l'après-midi, une dernière rafale eut raison de moi. Mes racines cédèrent et, dans un immense craquement, je m'abattis sur l'avenue Victor-Hugo.
Ainsi s'acheva ma longue existence.
On disait de moi que j'étais le dernier survivant de la forêt de Plène-Fages, cette forêt dont les arbres auraient autrefois servi à reconstruire Mirepoix après la grande inondation. Était-ce vrai ? Était-ce une légende ? Vous savez, à mon âge, les souvenirs et les histoires finissent parfois par se confondre.
J'avais vu les hommes bâtir, détruire et reconstruire. J'avais vu passer des générations d'enfants qui, devenus vieillards, revenaient parfois s'asseoir à mon ombre. J'avais entendu leurs rires, leurs conversations, leurs confidences et quelquefois leurs chagrins.
Je connaissais le chant des oiseaux au printemps, le bourdonnement des insectes en été, la morsure du gel en hiver et cette merveilleuse lumière d'automne qui dorait mes feuilles.
Et puis, il y avait Mirepoix, ma vieille amie.
Combien de fois avais-je regardé ses toits, ses couverts, son clocher, tandis que les siècles s'écoulaient autour de moi ?
Aujourd'hui, les passants ne me trouveront plus au bord de l'avenue.
Mais peut-être qu'un jour, en traversant Mirepoix, quelqu'un s'arrêtera à l'endroit où je me dressais autrefois et racontera à un enfant l'histoire d'un vieux chêne qui prétendait avoir connu la Dame blanche du château de Puivert.
Alors cet enfant lèvera les yeux vers le ciel et imaginera mes grandes branches disparues.
Et moi, quelque part dans la mémoire des hommes, je serai encore vivant.
Car voyez-vous, les arbres aussi ont une histoire.
Et tant qu'il restera quelqu'un pour la raconter, ils ne mourront jamais tout à fait.
Le dernier chêne de la forêt de Plène-Fages.
Cet arbre remarquable, classé monument historique depuis le 30 juillet 1945, était considéré comme le doyen de l’Ariège. On lui prêtait un âge d’environ 800 ans.
Pour la petite histoire, il aurait été le dernier survivant de la forêt de Plène-Fages. À la suite de la terrible inondation du 16 juin 1289, qui détruisit une grande partie de la ville de Mirepoix, les chênes de cette forêt auraient servi à sa reconstruction, notamment à celle de ses célèbres couverts.
Son tronc mesurait environ 4 mètres de circonférence, tandis que sa hauteur et l’envergure de sa ramure atteignaient près de 30 mètres.
Malgré son âge supposé, son état de santé paraissait remarquable, et il était difficile d’imaginer que ce géant majestueux avait pu traverser tant de siècles !



