samedi 22 octobre 2016

Une autre version de la légende de la folle des Pyrénées.



LA FOLLE DES PYRÉNÉES.   

Au commencement du siècle dernier des chasseurs de Suc, en Ariège,  étaient à la poursuite des isards lorsqu’une belle jeune femme nue, retournée à l’état sauvage, jaillit comme une fleur de la forêt et, jetant les myrtilles dont ses mains étaient emplies, s’enfuit dans les rochers. On réussit à capturer la malheureuse, mais, telle un oiseau prisonnier, elle mourut à Foix sans un chant. 
Les érudits ont fait bien des conjonctures. Pourquoi mon histoire serait-elle moins vraie ?



LE DERNIER DES CONQUISTADORES.

Pedro de Vallargas trouva l’Espagne trop villageoise pour son énergie. Après avoir anéanti sa fortune et son honneur dans des aventures retentissantes il connut la prison pour avoir occis le mari de sa sœur Jana. Il s’échappa, gagna les montagnes d'Aragon et fit le coup de feu contre tout le monde. Il appartenait à cette funeste race d’hommes que la civilisation petit à petit et qui ne gagnent leur vie que dans les combats : hier paladins, aujourd’hui gangsters, Don Pedro comprit qu’il ne serait jamais plus qu’un bandit en Espagne, mais qu’il pouvait être un conquistador aux Amériques. Et, drapé  dans les derniers lambeaux de laine de son antique splendeur il traversa le pays basque, les Asturies et la Galice, vint échouer à la Corogne et s’y embarqua sur un méchant bateau comme matelot auxiliaire. Le navire, sous couleur de négoce de la pacotille et des épices, faisait la traite des nègres.

Après avoir chargé le bois d’ébène sur la côte de l’Or, les aventuriers  firent voile interminablement vers l’Amérique. Ils doublèrent le cap Horn, ils longèrent le bord occidental du continent et ils virent enfin la baie de Guayaquil. De profondes forêts de palétuviers couvrent les rivages du nord. Le sable stérile et brûlé, s’étend du Midi en avant des plaines plus riches. A l’est, au-dessus des nuages qui crèvent torrentiellement tous les jours Vers 17 heures, le Chimborazo lève son dôme blanc à plus de 6000 mètres. Don Pedro dit adieu pour toujours aux forbans et s’enfonça dans les terres du Pérou, jadis foulées par les tercios cruels.



L’IDYLLE INDIENNE.

La domination espagnole était encore terrible, mais déjà mal assurée. La nation péruvienne. Indiens et métis, cherchait sa voie. Vallargas, rompant avec tous, tenait la sienne.
Au bout de deux ans, il avait d’immenses plantations autour de son hacienda et une véritable cavalerie dans ses fermes. Des noirs et des créoles travaillaient sous ses ordres. C’était. exactement ce qu’il lui fallait, une propriété non acquise par l’usure, mais conquise et taillée dans la chair vive de la planète. Que lui manquait-il à présent ? Il était seul maître après Dieu de ce royaume. Mais ceux qui rêvent d’être rois songent aussi à la dynastie. Et c’est pourquoi l’hidalgo, debout sur la terrasse, tourna ses yeux et sa haute taille vers le lointain visage des Fronts-Noirs. Cette tribu Inca vivait dans les champs de maïs et de palétuviers. Groupée autour de ses chefs et de ses prêtres, elle possédait Étoile-Bleue, la fille du Soleil. Vallargas aimait cette vierge et regardant monter Véga au-dessus de la forêt, il salua le signe mystérieux de son mariage, car la lumière de Véga est bleue, d’une nuance inconnue de la terre.

La jeune indienne portait en elle le sang de bien des races. Nulle part elles ne se sont fondues comme aux Amériques, creuset du monde futur. Etoile-Bleue devait sa chevelure blonde à quelque Wisigoth qui descendit jadis des glaces nordiques pour conquérir l’Espagne et passa ensuite par ses fils aux rivages péruviens. Ses chevilles fines et ses pieds cambrés appartenaient aux tribus incas de la Cordillère, mais elle n’en avait pas la poitrine large, massive et masculine, faite pour résister  à l’altitude. Sa taille souple et son buste, gracieux venaient des peuples maritimes. Et comme elle était d'une beauté naturelle, cette fille de chefs, les prêtres l’avaient jalousement , vouée au temple et à la virginité. Ce fut donc un scandale que Pédro de Vallargas de son droit de mâle, vint la réclamer à cheval aux gens de la tribu. Ils s’assemblèrent sur la place  . Ils fumèrent longtemps leur tabac... Ils ne se décidaient pas . Le vent faisait claquer les longues feuilles dans les champs mais qui avançaient entre les huttes. Pedro refusait de descendre de sa monture. Ce fut Étoile-Bleue qui changea le destin car , depuis le coup de tête d’Eve, ce sont les femmes qui fléchissent  parfois les grandes forces inconnues. Elle parut soudain parmi ces hommes. Droite comme un pistil, elle regarda l’Espagnol, sans honte et sans faiblesse, Peut-être le sang castillan qui coulait en elle la poussait-elle vers ce compagnon de sa Vie ?

« Je ne serai pas offerte comme une rose, coupée aux dieux féroces des Incas ! dit-elle. Qu’il règnent implacablement dans le soleil et sur le front lassé des esclaves... Je me donne à ce calballero et, par lui, à son dieu, qui est le dieu de la liberté et de l’amour ».
Don Pedro la prit en croupe et s’en retourna. Les Indiens, fumant toujours leur tabac, songeaient vaguement aux choses fatales de ce monde.



LE SENTIER DE LA GUERRE.

L'union d’Etoile-Bleue et de don Pedro fut bénie par un espèce ce de curé catalan, qui avait aussi peu de foi que de latin officiait à Cuenca lorsqu’il ne faisait pas le trafic du bois noir. Les mariés se retirèrent dans l’hacienda et ce fut la lune de miel éternelle des prédestinés. Mais Étoile-Bleue comprit bientôt que les prêtres avaient raison. Elle appartenait au ciel non à la terre. Elle était fin de race. Les sangs opposés qui luttaient dans son sein ne lui permettaient pas d’être mère et elle éprouva un violent chagrin à l’idée que don Pedro ne revivrait jamais dans un enfant.

Cependant, l’année d’après, une tornade dévasta les maïs chez les Fronts-Noirs. Les prêtres de la tribu firent maints sacrifices, regardèrent le ciel, palabrèrent longtemps et découvrirent, enfin, dans la haine de leur cœur que l’enlèvement d’Etoile-Bleue courrouçait les Dieux sombres. Les femmes pilèrent l’herbe qui tue dans d’infâmes chaudrons. Elles mirent à bouillir des racines de curare. Elles y mêlèrent des scorpions, des serpents, de géantes araignées et les puantes fourmis noires. Elles détournaient la tête au-dessus de l’effroyable mixture dont les vapeurs sont mortelles ; et les jeunes guerriers, un à un, venaient gravement tremper leurs flèches dans le poison, tandis que là-bas, dans l’hacienda, Vallargas prévenu, armait les meilleurs de ses noirs.

La bataille fut terrible sous le soleil équatorial, mais comment trois mille archers incas fussent-ils venus à bout de cent noirs armés de fusils ? Les balles déchiquetaient les feuilles de maïs et jetaient à terre les Indiens tordus. Les flèches impétueuses vrombissaient et les beaux nègres sculpturaux qui étaient atteints se débattaient longtemps contre le poison atroce. Loin Vers l’est les forêts flambaient. A l’ouest, c'était la brousse qui brasillait et pétillait sous les flammes rapides. Et quand l’astre cruel et voluptueux des tropiques tomba brusquement dans la baie de Guayaquil, tandis que les Indiens battus s’étaient retirés, l’incendie parut dans sa beauté sauvage. Il mit ses reflets. rouges dans le ciel et de mouvantes lueurs dans les champs de maïs. C’était lui le vainqueur. Ses grondements couvraient les cris faibles et dispersés des hommes qui mouraient çà et là pour Étoile-Bleue.



LE DERNIER VŒU DE DON PEDRO.

Elle était au chevet de son mari. La flèche empoisonnée que l’on ne pouvait retirer avait percé le torse royal de l’époux et demeurait coincée dans les côtes. Un sang noir et corrompu s’évadait lentement de la blessure. Le visage de Vallargas, pétri et creusé par la souffrance, prenait la couleur de la mort. Peut-être l’hidalgo songeait-il au meurtre de son beau-frère et à la terrible loi : quiconque tue est tué ?... Mais non  :
« Ouvre la fenêtre, dit-il, écarte les rideaux. Je veux revoir une fois encore ton étoile. Véga l’Etoile-Bleue…"
Quand elle eut obéi et fut revenue il fit un effort douloureux pour prendre la main de sa femme.
« Je ne regrette rien, souflla-t-il, rien d'autre que de te laisser seule, toi que j’ai tant aimée. Seule, sans un enfant que tu aurais bercé doucement dans tes bras, car il doit être bien doux à une femme de cueillir ces mots : « mi madre », sur la bouche d’un fils ».
Etoile-Bleue s’agenouilla. Comme son mari devinait tout !
« Pédro, dit-elle, c'est vrai. Comment pourrai-je supporter de vivre alors qu’il ne me restera rien de toi ? »

- Ecoute, répondit Vallargas, prends l'or et les bijoux. Va en Espagne, fouille les montagnes de l’Aragon, cherche partout une veuve qui fut ma sœur et que le déshonneur attaché  à mon nom contraint à se cacher. Tu la reconnaîtras à ses traits si semblables aux miens. Elle est misérable, elle a un fils, il sera le tien aussi. Vous l’élèverez toutes deux dans le bien afin qu’il relève un jour la maison... 



C’est pourquoi on vit longtemps errer de village en village dans les montagnes d’Aragon et des frontières, une femme prodigieusement belle qui parlait difficilement le castillan. Etoile-Bleue chercha en vain la sœur et le neveu de Vallargas. Sans doute, après d’innombrables déceptions, elle se trouva comme perdue dans ce monde immense et froid, loin des rivages de de Guyaquil. Sa raison ne résista pas au poison de l’idée fixe , plus dangereux que le curare et, un jour, dans les forêts de Gréoula sur les pentes du Pic du Far, aux confins de la France, des chasseurs ariégeois arrachèrent Étoile-Bleue aux misères de la terre et la rendirent au ciel.

Contes et Chroniques
Henri Sabarthez




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