samedi 26 janvier 2019

Albert, le sage de Saurat.



C’est un pays où la neige pose son empreinte six mois par an, où l’été flamboyant signifie fenaisons et non baignades, où les pulsations du monde n’arrivent qu’à pas feutrés.
Cette terre, close et préservée, a marqué au fer rouge tous ceux qui se sont laissés bercer entre les flancs de ses montagnes. Elle a façonné des êtres tout d’une pièce, indomptables, irréductibles, pétris d’orgueil et de fierté, mais si humains, si proches de la nature impérieuse que leur sensibilité s’en trouve exacerbée.

Ces hommes et ces femmes, au soir de leur vie, catalysent l’essence même de ce pays de montagnes, pays où la beauté fait partie du quotidien, pays dur où nos ancêtres ont plus connu la misère que le pain quotidien.
Ces hommes et ces femmes sont les derniers témoins d’un monde qui s’achève, les derniers maillons d’une race aux valeurs non encore “ abâtardies ”.

Que leurs voix s’élèvent enfin, pour dire et témoigner avant que le silence efface leur cheminement.

Albert est un sage. Dans son regard profond se lit cette sérénité bien particulière, apanage des gens simples et solitaires qui puisent en eux-mêmes et dans la nature mille raisons d’être heureux.
Ce visage de paysan, tanné par le soleil, ridé par le temps est empreint de douceur et de quiétude mais aussi d’une force étonnante, celle de ces êtres d’une pièce, droits et purs qui ignorent les chemins de traverse, les faux-semblants, les égarements de l’envie et des bas-fonds de l’ambition.



Albert , est un humble parmi les humbles et il rayonne.

Albert n’a jamais quitté son hameau, là-haut, perché sur la montagne au-dessus de Saurat. “ Stable ”, c’est une pincée d’ardoises sur un faux-plat boisé, un nid de pierres grises où le temps a coule sans trop faire de dégâts. Ici la terre est souveraine. Tant de générations se sont succédées, lui faisant allégeance, que même le silence porte en lui ce foisonnement passé.

Rien de triste dans cette fin de règne, nul sentiment d’abandon ne vient perturber la promenade du visiteur. Le temps s’est simplement arrêté et il coule à nouveau inexorable quand Albert égrène ses souvenirs. Ce ne sont pas des fantômes qui surgissent mais la vie simplement qui reprend possession des lieux. Dans la cuisine de la maison familiale, le trépied attend la marmite noircie, le moulin à café tend son bras de métal et l’on entend déjà le crissement des grains écrasés. Les “ tripous ” suspendus à la poutre s’imprègnent de la fumée qui s’échappe de la cheminée.

Albert emplit d’autorité les verres Duralex d’un muscat liquoreux, gage de bienvenue, qu’il serait mal céans de refuser. L’homme a le sens de l’hospitalité, ce n’est pas un sauvage, ni un rustre. Il aime bien causer, de la pluie et du beau temps, de la récolte de haricots , de ses aventures désopilantes avec le voisin néo-rural, celui qui a choisi le refuge des bois, bien plus haut. Albert a de l’esprit mais nulle ironie et encore moins d’aigreur.

Pourtant, il aurait matière comme tant d’autres de ceux qui ont trimé sur les pentes ingrates de la montagne et qui, au soir de leur vie, ne sont plus que regrets.

Albert reconnaît : “ J’aurais aimé partir ailleurs, travailler le bois par exemple. Je me serais débrouille c’est sûr, sans voler je me serais bien tiré d’affaire et je n’aurais pas une retraite de misère, celle de paysan que je touche aujourd’hui. Mais je ne me plains pas. Je vis bien. Le luxe ne m’intéresse pas. Qu’est-ce que je ferais du téléphone et de la télévision ? La boîte à images elle a tué les veillées. Je ne vais plus le soir chez les uns et les autres. Ils ont tous le regard tourné vers cet écran et en fait je les gêne en parlant ! Si je suis resté c’est à cause de ma mère. Elle aurait eu trop de peine de me voir partir et abandonner le cheptel et les terres. Elle était veuve et n’avait que moi. Mes ancêtres ont commencé comme ça : paysan, alors moi j’ai fini comme ça aussi. Et puis, il y a eu la chasse. Ça c’était magnifique et c’est aussi un peu pour ce plaisir-là que ma vie s’est faite ici. ” 



Dans les années 20, la route de Cabus n’existait pas. C’est donc par des sentiers à flanc de montagne qu’Albert, le petit écolier descend à l’école. Chaussé de sabots de bois sur lesquels le grand-père a cloué une tige montante de cuir, durant les hivers rigoureux, il trace le chemin dans la neige poudreuse, l’oreille aux aguets. Et ce, afin de deviner qui, des grives ou des merles vient le narguer sur les arbres proches.

Quand le silence est trop oppressant, lui reviennent alors les récits de son pépé, ceux qui parlent des loups et de cette peur terrible qu’il a gardé au fond de lui jusques au grand âge. Ces loups qui suivent les hommes dans les chemins creux, au retour des veillées. Ces loups que l’on éloigne en tapant le bâton ferré sur les cailloux pour faire naître une gerbe d’étincelles. Ces loups qui, attirés par l’odeur du cochon que l’on tue et éviscère, ont le toupet de grimper sur le toit de chaume. Ces loups qui vivent en bande jusqu’aux abords du village et hurlent dès la nuit tombée.

Le certificat d’étude en poche, Albert, orphelin de père, “ attrape la faux ” et se collette à cette terre pour la vie. Avec 6 vaches, 5 hectares de bois et de prés qui montent haut dans la montagne, personne n’oserait se plaindre. Il y a seulement le travail de l’aube à la nuit qui dévore tout. Durant la saison d’été, Albert monte matin et soir dans les pacages les plus hauts et redescend le lait de la traite. La mère bat le beurre dans la baratte et le stocke au frais jusqu’au dimanche suivant. Ce jour-là, en effet, les paysannes de Stable vont jusqu’à Saurat, à pied, vendre dans les épiceries, leur production délicieusement parfumée. L’argent sert à acheter le café, le sucre, le tabac et c’est tout.

Les vêtements durent des années à grand renfort de pièces et si l’on va voir le tailleur pour un complet veston, c’est une fois dans la vie. Dès la pointe du jour, dans les prés alentour, retentissent les coups sourds du marteau qui s’écrasent contre la lame de la faux.

Avant la grosse chaleur, les hommes dessinent des andains dans les hautes graminées et s’arrêtent à intervalles réguliers pour redonner du mordant au fil de la lame. L’herbe, une fois séchée, est charriée sur le dos, en gros fagots, dans les granges disséminées sur le flanc de la montagne.
La grand-mère cuit la soupe dans l’âtre, un bon “azinat” avec du lard. Quand la presse est grande, l’aïeule gagne les prés ou Albert et sa mère font le foin. Elle leur apporte du pain cuit au four de la maison, une épaisse tranche de jambon et un fond de saucisson. Les Marrot tuent deux cochons pour l’année. Ils ne manquent jamais de viande salée et de charcuterie. A la grande satisfaction du grand-père qui évoque sans cesse cette faim qui dans sa jeunesse lui tordait les boyaux. Aussi, ce pain fabriqué pour quinze jours est-il mangé jusqu’au dernier quignon aussi dur soit-il. Pour l’attendrir, on le trempe dans du lait, c’est le “paparat”.



Malgré la dureté de la Vie, la carcasse de ces villageois est solide. “ Le docteur on ne le dérange pas pour une épine dans le doigt ! ”, et quand il est appelé c’est que la mort rôde. Si elle remplit son office, le cercueil est placé sur un brancard et descendu sur le dos de quatre hommes jusqu’à Saurat et ce, par tous les temps. “ C’était une vie, dit Albert aujourd’hui, où le travail commandait tout. Parfois j’étais si fatigué que j’avais envie de tout foutre en l’air. ” Mais la fatigue n’a jamais empêché de faire jeunesse. Les “drolles” du hameau descendent à Saurat danser au son de l’accordéon du Prosper et boire un coup au café. Albert qui a bricolé un vélo avec des pièces de récupération, s’échappe avec d’autres Sauratois jusqu’au Rieuprégon, dans la vallée de Massat.

La route est cahoteuse et raide aussi s’arrête-t-on pour se désaltérer à la fontaine de Guindoulé où coule une eau glacée et fort réputée. Au Village du Rieuprégon, sur le versant ouest du Col de Port, ll y a bal dans l’ancienne école. Qu est-ce qui donne tant d’ardeur à ces jeunes hommes ? Est-ce à dire que les Massatoises sont plus belles ou moins farouches que les Sauratoises ? Aux dires d’Albert il n’en est rien mais alors que motive ces gaillards pour qu’ils tirent autant sur leurs jarrets ? Mais Albert est catégorique : “ Les filles pour leur voir les cuisses, il fallait être bien copain avec elles. Mais n’empêche, des choses il s’en passait quand même ! Bien sûr, elles avaient peur de faire un gosse... et nous on ne pensait pas à se marier. C’est que la liberté ça vaut de l’or. Même encore je l’apprécie. ”

Par contre, la grande passion d’Albert c’est la chasse. Dès son plus jeune âge, le grand-père lui apprend à fabriquer des collets et à les poser sur les branches d’un sorbier pour attraper les grives. L’aïeul vend chaque oiseau 2 francs 50 à l’épicerie de Prat Communal puis ramène avec le produit de la vente du tabac à priser. Il place la précieuse poudre dans de ravissantes tabatières en écorce de bouleau ou de merisier qu’il façonne de ses propres mains. Quand le premier duvet ombre sa lèvre su supérieure, Albert se lance dans le même commerce pour payer son tabac gris.

La chasse pour le jeune paysan c’est non seulement oublier le travail de la journée mais aussi goûter à ce sentiment de liberté qui le possède, communier avec la nature dans le plaisir et non plus dans le labeur. Il monte vers les crêtes et tire le lièvre. Dans les bois, il guette le coq de bruyère. Lorsqu’il garde les vaches près des granges, en haut de la montagne, il ne quitte jamais son fusil, toujours fin prêt à abattre quelques perdreaux. Même la chasse au sanglier le trouve solitaire. Seul, dans le soir d’hiver, il se poste à l’affût et attend patiemment. Il connaît “ la combine ” : les lieux de passage, les empreintes dans la neige. Les hordes de 30 hommes et de 20 chiens qui battent la campagne pour traquer l’animal ne l’intéressent pas.

Il appelle cela la guerre. Albert ne consent à se joindre à d’autres chasseurs que pour la palombe. Les Sauratois retrouvent les Massatois à Martiole au-delà de la pique de la Journalade et ensemble, ils guettent les vols qui tels des nuages gris franchissent le col. Au soir, la musette bourrée de palombes, Albert festoie avec les copains autour d’un onctueux civet de lièvre préparé par la mère.

Si aujourd’hui, au soir de sa vie, Albert continue à faire rôtir dans la cheminée, bon nombre de brochettes de grives, c’est qu’au jour de ses 20 ans, il a décidé de planter près de la maison, un sorbier pour, a-t-il dit, “ pouvoir chasser encore dans le vieil âge même si je suis perclus de rhumatismes. ” I’heure est venue. Il la savoure, guettant les oiseaux friands de baies rouges.



Quand les vaches ont quitté définitivement l’étable, Albert le paysan a appris tout seul le travail du bois. Dans le buis ou l’aubépine, le noyer ou le pommier, il sculpte de petits objets qu’il aligne sur la cheminée de la cuisine. Quand il a bien travaillé, il descend à Saurat placer sa production pour les touristes et amateurs d’authentique. Et il roule toujours son tabac gris, assis devant le feu, le feutre du grand-père piqué d’une plume de geai, élégamment posé sur son crâne. “ Le muscat d’Andorre, ça se refuse pas, vous en reprendrez bien un peu. Après, on ira voir le jardin, si vous voulez des échalotes, ce sera avec plaisir... ” 

Albert est comme ça, le cœur sur la main et le regard bien droit. Par les temps qui courent…


D'après: MEMOIRES D’ARIEGE      
de   Nadine MASSAT  
ISBN: 2-9509010-0-X
Editions Impact & Communication
La Gazette Ariégeoise

Texte publiés dans la Gazette Ariégeoise d’octobre  1993 à décembre 1994.

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