lundi 12 novembre 2018

En suivant l'Arget, la vallée de la Barguillère.




Les Clouteries de la Barguillère.

Au Pas de la Barre s’ouvre le profond sillon creusé par l'Ariège à travers les chaines pyrénéennes. Un peu plus haut dans Foix, l’Ariège reçoit sur la rive gauche l’Arget, son diminutif, qui traverse l’admirable vallée de la Barguillère. L’Arget recueille à son tour une quantité de ruisselets bien sages, bien frais et bien clairs, laborieux aussi puisqu’ils arrosent les prairies, rouissaient autrefois le lin, animaient en grand nombre les martinets et les petits moulins et enfin ont permis l’éclosion d’une petite industrie artisanale : la clouterie.


Un atelier à Ganac, un à Brassac, un à Burges, un à Cautirac employant 5 ou 6 ouvriers chacun, voila tout ce qu’il reste dans la Barguillère d’une industrie jadis prospère. On y trouvait à la fin du XVII siècle, 16 ateliers ou « boutiques à clous » produisant 1600 quintaux de clous environ par saison, En 1840, 275 ouvriers se groupaient autour de 60 feux: Un magasin général des fers et clous avait été établi à Foix en 1750 pour concentrer toute la production du Comté.

L’atelier conserve son installation archaïque et ses méthodes ancestrales. Autour de la forge ou rougissent « las bergos » ou gros fils de fer, les « plaques » sont fixées sur des troncs d’arbre. Chacune comprend un « pied » ou petite enclume, un « ciseau » et une sorte de moule ou « clabiéro ».
A coups de marteau, le « clabetaire » (le cloutier) façonne le fer rouge et avec une dextérité remarquable le dirige sur son enclume, sur « le pied » il l’amincit et l’appointe sur « le ciseau » d’un seul coup il détache le clou qu'il dresse dans la « clabiéro », là il aplatit sa tête et de 5 coups de marteau le coiffe d’une « abosso» en forme de rosace 4.5 pans. Le clou saute dans un tas qui, en fin dé journée, en compte de 1.000 a 1.200. Et l’atelier résonne et le soufflet souffle dans le brasier de la forge, articulé avec une roue à aubes « a aletos » que fait tourner le petit ruisseau voisin.

Installation primitive qui surprend par sa simplicité et son ingéniosité. L’eau a remplacé le chien qui, inlassable, trottait dans une grande roue à gouttière comme. celle que l'on peut voir dans l’atelier de Cautirac.


L’apprentissage du cloutier durait environ deux ans. A douze ans, l’indigène quitte l’école qui n’est encore ni gratuite ni obligatoire et reçoit le baptême d’apprenti cloutier. On lui: barbouille la figure et les mains de poussière de charbon et de suie, on l’affuble du tablier en peau de veau de on l’admet au groupe de 5 4 10 artisans travaillant autour du même feu de houille qu’active le même « mantchou » (soufflet).

Il va commencer à fabriquer des « tatchetos ». Il ébauchera la tige sur « l’asclasso », la terminera sur le pied, coupera son fer à l’endroit marqué par deux coups de marteau, un peu au dessus de la tige sur le tranchet ; sans abimer celui-ci il aura soin de ne pas détacher complètement le clou de la tige avant de l’avoir introduit dans la « clabiéro » où il façonnera la tête de 5 coups de marteau. La main qui tient la tige soulèvera légèrement le clou dans l’intervalle de chaque coup de façon que le clou ne refroidisse point et tombe dans la tôle encore tout blanc.

Il faut qu'il se hâte car une autre tige de fer carrée chauffe pendant qu’il fabrique son clou et doit être au rouge blanc quand il a fini. Un instant de trop, un morceau de fer est perdu.
Après les talchetos viendront les « guingassous » :(clous à souliers) les « tatchos signodos » les « berlandos », les clous à ferrer ou « ferradous » des clous à planches « gabarres », des clous « grain d’orge » pour roues de tombereau et des chevilles que des voyageurs portent jusqu’en Algérie.

Son apprentissage est terminé. Il a fallu deux ou trois ans pour en arriver là, maintes réprimandes et parfois des bourrades.
Le travail de cloutier est « musiu » et serait de faible rendement si la journée n’était pas longue. Aussi le cloutier se rend à l’atelier à 4 heures du matin. Le premier arrivé souffle dans un gros coquillage de mer pour réveiller ou presser ses compagnons. Le charbon va se dépenser, tant pis pour qui n’en profitera pas. D’autres trompes répondent et toute la Barguillère doit frémir à ces appels lugubres dans la nuit. Bientôt, par tous les chemins arrivent dans la nuit noire, la pluie, la neige et le vent ces hommes qui vont commencer leur dur labeur. Vite, ils échangent leurs sabots pointus, fabriqués par eux-mêmes, contre des sandales, ôtent leur veste, passent leur tablier de cuir, quelques-uns font leur signe de croix et les marteaux résonnent. On pourrait croire qu’au milieu d’un tel vacarme de marteaux accompagnés de la bruyante respiration du grand soufflet de forge aucune parole ne pourrait s’entendre et cependant les conversations s’engagent. A cette heure matinale on échange des impressions sur la température, le temps qui convient ou ne convient pas à la terre, aux récoltes, à la santé. Ce n’est pas encore le moment d’échanger des propos facétieux, cela viendra plus tard.


Voici huit heures. Les tiges de fer sont retirées du feu. L’apprenti vide le creuset de son « carral », déclenche la vanne d’eau qui fait tourner la roue motrice du soufflet et chacun verse dans son panier le contenu de la tôle, travail du matin, l’agite un peu pour faire tomber les scories et, reprend son panier au-dessus de sa tête. Les ouvriers courent à la soupe chaude ; les cuisinières ne sont jamais en retard car le travail reprendra à 9 heures et il faut franchir parfois une bonne distance aller et retour.





A 9 heures, le travail reprend jusqu’a 1 heure. L’estomac satisfait, c’est le moment ou les chants retentissent. Bouts de refrains sans suite, vieilles chansons pyrénéennes naïves et fraiches comme le ruisselet qui murmure au dehors.

Les projets s’échafaudent. Que fera-t-on de son dimanche ? Ira-t’on voir sa vache au troupeau transhumant ? Où se trouvera la bacade ? Ira-t-on à la-foire du 8 Septembre à Foix, a la fête de la Saint-Jean à Gannac, de Saint-Etienne à Brassac on on pourra se promener dans le parc de Montaut, de Saint-Pierre à Saint-Pierre ou de Notre-Dame à Bénac si intéressante aussi à cause du beau pare du château de Bellissens. La fête de la Saint-Eloy patron des cloutiers est aussi un grave sujet comme le tirage au sort ou les fêtes de Carnaval.

Il est très intéressant aussi, pour les jeunes surtout, de savoir qui blanchit le lin dans le hameau, qui trie les noix, car ce sont là occasions de veillées ou l’on s’amuse bien.
Mais voici une heure après-midi et c'est l’heure de « brespalher ». Généralement des pommes de terre au sel avec une sauce à l’oeuf et au jambon constituent le menu. Le vin est rare.
C’est pour quelques-uns l’heure de Ja sieste, pour d’autres le moment de travailler à la confection des sabots, pour d’autres enfin, de donner quelques coups de bêche au jardin.


Mais la journée est loin d’être finie. A 3 heures, un coup de corne et le travail reprend jusqu’a 8 heures. Cela fait 13 heures consécutives de travail qui sont payées de 2 à 5 francs.

Le soir chaque ouvrier emporte ses clous dans un panier d’osier qu’il a dû fabriquer lui-même à la veillée. Et le samedi il quitte le travail à midi. Il rapporte à l’atelier tous les clous qu'il a fabriqués dans la semaine. Le patron les pèse, il « compte » et paie les ouvriers. Après quoi les cloutiers font toilette et se rendent à l’auberge voisine pour faire bombance.

Et le dimanche matin le « clabetou » part, un sac de clous sur son épaule et la houssine à la main, à Vernajoul, à Montoulieu, il va de porte en porte vendre 50 ou 100 clous pour ferrer les sabots ou les bêtes de la ferme.

Le cloutier est encore cultivateur. Il abandonne l’atelier aux premiers travaux de printemps et ne le rouvre que vers la Toussaint, lorsque les récoltes sont rentrées.
Passants qui visitez l’atelier, méfiez-vous. Quelque farceur vous caressera de ses mains qui noircissent ou vous ferre soupeser une poignée de clous brûlants.

La clouterie reste une source d’aisance pour des paysans, inoccupés pendant les longs mois d’hiver. Elle s’organise en petites coopératives et peut ainsi subsister quelque temps, mais… on fabrique à la machine des pointes de Paris que 1’on préfère aux « gabarres » de Ganac, de petites pointes toutes bleues  qui remplacent avantageusement les « guingassous ». La clouterie a du plomb dans l'aile.




D’après les renseignements fournis par Mme M. L. Rumeau, institutrice honoraire à Foix, et M. Laberty. instituteur honoraire à Dun (Ariège). Revue Folklore de l'Aude n°43 été 1946.

1 commentaire:

  1. Quelle belle histoire de nos anciens ....merci pour celà j adore ...mon grand pere ferrait ses chevaux...je regardais émerveillée !!!merci merci 1000fois J J B

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