lundi 6 août 2018

L’ŒUF DE PAON.



Voici une autre version du conte l’oeuf de paon revue par Henri Sabarthez avec son humour et son insolence dont il avait le secret. La précédente version « Tougnet » est de Mathilde Mir et Fernande Delampe dans «Histoires et récits du Pays Occitan».

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Voltaire a de l'esprit, mais vous trouveriez parmi le peuple des gens qui en ont plus que lui. Je pense au régisseur du domaine de l’Olive, près de Ginestas ou de Coursan. Là, chaque année, Toussaint Parrot, de Suc, allait vendanger. C’était à la fin du second Empire on au début de la troisième République — ne me demandez pas de précisions. Toussaint revenait ensuite avec un fût de vin et quelques sous pour passer l'hiver, car la vie était encore plus malaisée qu’aujourd’hui dans les montagnes de l’Ariège.

Le matin, dans la cour de cette métairie, Toussaint, sorti le premier du hangar où les ouvriers couchaient sur la paille, admirait les paons. Et le régisseur, sec comme un échalas, moustache grise, œil de faucon, épiait le montagnard :
« Tu voudrais bien un de ces oiseaux ? faisait-il, mais sais-tu qu’ils viennent d’un seul vol du soleil et qu'il n’est pas facile de les « amagnaguer » (1) quand ils se posent sur la terre.
— Vous m’en vendriez un, peut-être ?
— Te vendre un paon ? Un paon royal !... Mais quand un chevalier mangeait du paon, jadis, il ne devait jamais plus tromper sa femme. Veux-tu faire le vœu du paon ?
— Ja !... La Parotte n'a point de cornes. Et puis ce ne pas pour le cuire.
— Et alors ?
Nous le mettrions au poulailler où il ferait la roue.
— La roue ! dans un poulailler ! Sa place est sur la table de nuit, car il donne l'heure.
— Il donne l'heure s’extasiait le Parrot. Et avec quoi ?
— Avec le derrière. Mais il faut y regarder de près... 
Et ce diable de régisseur dotait chaque jour ses paons de quelque vertu nouvelle. 



     A la fin des vendanges, après avoir réglé le personnel, il fit venir Toussaint :
« Tu as été le meilleur de la « coye » (2) et le maître est content de toi, lui dit-il. Mais il ne peut pourtant pas te donner un paon. Ils sont destinés au roi d'Espagne qui s'en garnit le gésier les vendredis saints car cet oiseau venant du soleil, a été reconnu poisson par la bulle du pape. Mais voici un œuf, mon ami ajouta-t-il en montrant une citrouille qui pesait bien quinze livres. C'est tout ce que nous pouvons faire pour toi.
— Foc d’al cel (3) jura le Parrot je me disais bien que de pareilles bêtes avaient de beaux œufs ! Mais...
       — Oui, tu vois, ils sont beaux. Emporte donc celui-ci chez toi.
— Et la paonne ?
— La paonne ?
— Oui — ou bien le ferai-je couver par une galline ? 
— Garde t'en bien, misérable cria le régisseur qui faillit s’étrangler.
Et, devant Parrot terrifié, il se gratte la tête longtemps, juste au dessus de l’oreille semestre.
Sauf votre respect, il tombait de ses cheveux des pellicules larges comme des pièces de dix sous.
— Ta femme est-elle grasse ou maigre? demanda-t-il enfin.   
    — Grasse ! grasse !... elle est grasse comme une truie.

Le visage du régisseur s’éclaira. Il poussa un soupir énorme :
— En ce cas dit-il, fais la couver
— Ma femme ?
— Oui
— Et vous croyez...
— Puisqu’elle est si large, voyons ! bougre de veinard !
le petit viendra bien.
— Quel petit ?
— Mais le paonneau, Jean-Foutre !
— Et combien de jours faudra-t-il qu’elle couve, ma femme ?
— Soixante-trois, répondit le régisseur sans hésiter.
« Soixante-quatre si l'œuf est du dimanche...
Vous pensez si Parrot s’en retourna content des vendanges ! A je ne sais quelle station, il y eut un pépin. Il ne  pouvait entrer l’œuf par la portière du wagon. Et tous ces voyageurs qui ricassaieut aux vitres ! Sur le quai, des gens, les mains au dos, béaient comme des ganaches. Le Chef de gare fut obligé, de venir avec sa casquette la plus neuve. Il tenait son sifflet à dix centimètres de sa moustache pisseuse :
« Monsieur, dit-il avec sévérité, voulez-vous monter, oui ou non ?
— Oui, mais pas sans l’œuf ! cria Parrot. Pas sans l'œuf !
— L’œuf ?
Des cheminots l’aidaient, viraient, poussaient...
« Doucement, protestait Toussaint, ne le cassez pas !
Dès qu'il vit que la courge passait, le Chef de gare fit « uit... uit... uit ! » avec son sifflet et il resta digne tant que le convoi n'eut pas disparu, avec ces têtes ricanant aux portières. Avez-vous remarqué que les chefs de gare sont des gentleman ? Celui-ci se contenta de dire ensuite à un suborné : 
« Je n'aime pas beaucoup ce plaisantin là » Et il s'en alla très raide, comme si, à présent, il s’était fourré le sifflet dans le derrière, pour ne pas le garder toujours à la main.



  Je ne veux pas vous faire languir. Parrot arriva au village avec l’œuf, mais non sans peine. Dans le compartiment des jaloux se fichaient de lui. Il tenait l'œuf sur ses genoux, il le protégeait des chocs en l’entourant d'un bras paternel. Le contrôleur, farceur ou godiche, consulta son almanach savoir si les paons payaient quart de place.

Quand on a une bonne idée, il est difficile de la communiquer, surtout à une femme. Toussaint finit par décider la sienne, cependant. Elle retrousse! ses cotillons dans le porge (4) et recouvrit la citrouille.
« Aie qu’il est froid ! » s’écria-t-elle
C’est curieux : la Parotte, qui n'avait jamais eu d’enfant, se prit à couver. Il fallait que son mari lui portât à boire et à manger. Elle ne se levait que pour ce que vous savez, et revenait vite.
Mais que’ cet œuf était long à réchauffer !
« C’est une courge ! dit quelqu’un par la lucarne.
— Courge toi même ! riposta Parrot en bouchant l'ouverture. Va palper tes oignons et fiche-nous la paix ! » 
Ah que cet œuf était glacé ! La Parrote en avait le derrière tout enfrimé. Elle éternuait, son nez coulait, ses yeux pleuraient, le fondement lui échappait en fiente et urine. Si bien; Si bien qu'elle fut malade. Et comme le vétérinaire allait visiter des moutons, Parrot l’appela.
« Eh oui ! eh oui ! fit le praticien, quand il eut compris qu’il ne tirerait pas Toussaint de l'erreur, mais si votre femme crève sur l’œuf, le paon sera beaucoup plus beau ! 
Et il s'enfuit courroucé, en ameutant les gens « ils sont fous ! râlait-il. Voir ça ! Au 19me siècle ! Au siècle de Renan !...
Le curé vint avec le goupillon et le rituel d’exorcismes :

« Vous n’y ferez rien M. le Curé riposta la Parrote.
« Puisqu’une vierge a donné le jour à l'enfant Jésus, moi , qui ai vu la lune tant de fois, je peux bien faire venir un paonneau ! »
Et le mari, glissant quarante sous dans la paume de l’ecclésiastique, le remerciait d’un air goguenard.
«Tout ça ne sera rien, faisait-il. Revenez pour le baptême »
Alors l'instituteur arriva aussi : bêsiclard, tousseux, médaillé :
« Heu, heu ! professa-t-il. Ce fruit...
— M. le régent, dit Parrot, ce fruit est un œuf
— Une baie, Toussaint une baie. Et la baie...
— Il n'y a ici, ni abbé, ni chanoine ! riposte la femme, mais un joli petit paon sous mes fesses.
— La baie d'une cucurbitacée ! acheva le maître.
Cucurbitacée ! Toussaint poussa un peu le régent aux épaules :
« Eh bien, je vous remercie disait-il froidement.
Je n'aurais jamais pensé qu'un homme comme vous emploie des mots aussi sales en parlant du postérieur d'une femme … cucurbitacée ! Mais je vous remercie.


Cette histoire pouvait mal finir. Soixante-trois jours ! La Parrote serait morte. Alors, on fit monter les gendarmes de Vicdessos. Et, dans le porge, le Maire ; ficelé en son écharpe comme un porc enrubanné, lut l'arrêté municipal (vous pouvez encore le voir dans les archives de Suc).
«Article premier, L’incubation des citrouilles en vue de l'élevage des paonneaux est interdite sur le territoire de la commune.
« Article 2. — La force armée est chargée de l’exécution du présent arrêté. »
   
  Et deux gendarmes, ayant soulevé la Parrote qui puait comme le diable, le brigadier vous empoigna la citrouille et la  jeta dans la rue, où elle éclata.

(1) Apprivoiser.
(2) Coye : équipe de vendangeurs.
(3) Feu du ciel ! juron de la Haute-Ariège.
(4) Porge : grange.


Contes et Chroniques.
Henri Sabarthez
Tarascon 1950.



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