vendredi 6 juillet 2018

L'homme qui vendit sa fille au diable


Voici une histoire que j'ai entendu raconter lorsque j'avais sept ou huit ans au début du siècle. En ce temps-là, il n'y avait ni radio, ni télé et l'éclairage électrique était encore inconnu dans les campagnes. Aussi, durant les longues veillées d'hiver, l'on se réunissait entre voisins, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, et à la lumière d'un bon feu, quelquefois augmentée de celle d'un calelh (lampe à huile à trois ou cinq becs) suspendu à l'angle de la cheminée, tandis que les femmes tricotaient ou rapiéçaient, les hommes épluchaient. selon la saison, quelques châtaignes, ou faisaient cuire des pommes de terre sous la cendre, et le tout arrosé d'un verre de vin chaud. Mais la veillée était longue, et chacun y allait de son histoire; quelques-unes nous réjouissaient, d’autres nous faisaient frémir; car, inutile de vous dire que nous étions tout yeux et tout oreilles; si bien que quelques-unes me reviennent encore à la mémoire.

     Il y avait une grand-mère, qui pouvait avoir dans les soixante-dix ans, on l'appelait: Polonie, probablement se nommait-elle Appolonie. Elle avait la spécialité de raconter des histoires de revenants, à vous faire dresser les cheveux. Or voici ce qu'un jour elle nous raconta, affirmant que son histoire était vraie, qui lui avait été racontée par sa grand-mère qui, elle, la tenait de sa mère, qui aurait été contemporaine des faits.
Si l'on fait quelques rapprochements, on peut la situer aux alentours de 1804 ou 1805.

 Donc, en ce temps là, il y avait, à Prades, une famille composée du père, je crois qu'elle l'appelait : Tiston (petit Baptiste), de la mère et d’une fille de dix-sept ou dix-huit ans. Ils étaient pauvres et, les affaires tournant mal, ils étaient voués à la ruine complète, voire à la mendicité. Le père ne pouvait s'y résigner; aussi, c'était au mois de février, quand les jours comment à s'allonger, un matin, il dit à sa femme: J'en ai assez ! Je vais aller à la ville — sous entendre Ax-Les-Thermes — voir si une bonne âme peut nous tirer de là. 
Sa femme, sans conviction lui dit: vas-y. Il partit de bonne heure, car de Prades à Ax-Les-Thermes, il y a près de quatre lieues, il ne faisait pas encore jour, et il avait la hantise du Col de Marmare, de mauvaise renommée, et le vent qui soufflait lui donnait le frisson; il n'aurait pas fallu qu'une chouette fit entendre un huhulement. Comme il traversait le bois de Lauzet, il lui sembla voir une ombre sur son chemin, à droite, il s'apprêtait à la doubler vivement quand l'inconnu lui dit: «Hé bonjour l'ami ! »; il se retourna et se trouva nez à nez en face d'un monsieur qui lui parut de bonne foi. 
      Dans son trouble, il ne remarqua pas les deux yeux de braise qui le fascinaient. L'inconnu ajouta: « vous semblez pressé ? ». Eh oui et il raconta, tout de go, la situation critique de sa famille, et ce qu'il comptait faire à la ville. L'inconnu lui dit alors: « Je vois que vous êtes un brave homme, et je veux vous tirer d’embarras.» — Seigneur Jésus, si c'était possible. Si à ce moment-là il n'avait pas été subjugué par ses soucis, il eût pu discerner une affreuse grimace sur le visage de son interlocuteur. Celui-ci n'en continua pas moins: «Allons, n'allez pas plus loin, prenez ce petit sac, et revenez à la maison.» 
      Tiston dit alors: Et qu'est-ce que je vous donnerai ?, l'inconnu répondit: «Je ne veux pas grand-chose, tenez, ce qui se trouve en ce moment derrière la porte.» Tiston  réfléchit un moment, puis se dit: derrière la porte il n'y a jamais rien, si ce n'est un vieux balai ou une pelle ébréchée; il dit alors: entendu! Il se retourna, mais l'inconnu avait disparu.

      Il prit le chemin du retour: mi satisfait, mi soucieux. Le petit sac lui paraissait lourd, mais il sentait, au toucher, les pistoles à l'intérieur et cela lui donnait du courage. Quand il arriva chez lui, sa femme, visiblement affrayée lui dit : Tu reviens bien tôt, est-ce que tu as trouvé quelque chose ? Pour toute réponse, il lui montra le sachet plein de pièces d'or, et lui raconta en détail son étrange rencontre. Sa femme lui dit alors: Et quelle heure était-il? — Il devait être six heures et quart. — Malheureux! Tu as vendu la fille. — Vendu la fille? Et pourquoi. 
      La femme lui raconta alors, qu'à la même heure la porte de la maison, qui était pourtant bien fermée, et derrière laquelle se trouvait à ce moment-là sa fille, s'était brusquement ouverte, qu'un vent avait secoué l'intérieur, et qu'elles avaient entendu comme un craquement à l'étage, en même temps qu'un rire moqueur: Ah ! ah! ah! et que sa fille avait sur-le-champ changé de visage. Elle ajouta: Nous sommes perdus ! En effet, la fille, si douce et gaie auparavant, avait maintenant les traits tirés, elle était renfrognée, et ne voulut rien manger de la journée; elle aurait presque insulté son père. Cela dura quatre jours, quatre jours affreux.

       N'y tenant plus, le père décida d'aller raconter la chose au Curé de la paroisse. Celui-ci, un saint homme, qui durant les ans de la Terreur avait continué à accourir, se cachant dans la forêt de Prades, mais répondant au moindre appel, lui dit: Je pense que vous avez vendu votre fille au Diable. J'irai la voir demain. Il vint en effet, mais la jeune fille ne voulut pas le voir; elle n'avait à la bouche que des imprécations contre les prêtres, contre ses parents, contre tout. Le temps passait. En désespoir de cause, le Curé dit un jour au père : Dimanche prochain c'est Pâques; si vous voulez, j'essayerai de jeter le mauvais esprit hors de votre fille, mais il me faudrait deux hommes pour m'aider, et pas deux poltrons. — Dieu vous entende! répondit le père.

      C'est ainsi qu'au matin de Pâques, à neuf heures, avant la messe, le Curé ayant passé un surplis et l’étole, se rendit à la maison que nous pourrions dire hantée. Il portait une provision d'eau bénite, et en chemin deux costauds s'étaient joints à lui. La maison était fermée, les volets clos. Le Curé aspergea les ouvertures, qui refusaient de s'ouvrir, et tout en priant répéta trois fois la formule : Vade retro Satanas! A la troisième fois, les portes et fenêtres s’ouvrirent dans un grand fracas et l'on entendit à l'intérieur un ricanement et une voix qui disait: Je ne suis pas encore parti. 
      Le Curé lui répondit : Tu veux passer par la porte ou par la fenêtre ? Il n'y eut pas de réponse, mais une forme noire tenant du bouc, du bélier ou du loup s'engouffra hors de la fenêtre et disparut, faisant tomber au passage un éclat de pierre. A partir de ce moment, la jeune fille, délivrée, redevint normale.



Folklore du pays Occitan.

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