vendredi 13 juillet 2018

Le loup échaudé.


Il y a plus de cent ans, une pauvre vieille vivait toute sellette dans une petite cabane mal close, à Lacout, au-dessus de Cazals.
Chaque matin elle se faisait cuire un petit chaudron de millas de sarrasin. Elle en mangeait un peu tout chaud avant de sortir et laissait le reste sur la table, pour souper en rentrant. Cela fait, elle s’en allait tout le jour du côté de Pla de Rans, où elle avait un petit champ, ou bien, dans les bois de Trabès, elle ramassait du bois sec qu’elle vendait, facilement, à ceux qui faisaient leur pain, dans les villages.
Un soir, elle trouva le petit chaudron vide et bien nettoyé. Cela se renouvela quatre ou cinq jours de suite.
Il y avait bien quelques loups dans la contrée. La vieille pensa que c’était quelqu’un de ces affamés qui venait lui prendre le souper.

Le lendemain, comme si rien n’était, elle fit encore le millas, en mangea et laissa le reste sur la table. Elle remit du bois au feu et pendit à la crémaillère un gros chaudron d’eau. Quand cette eau, commença à rire, la bûcheronne fit semblant de s’en aller à la quête des brindilles. Seulement, elle se cacha près de la cabane.
Sur le coup de midi, un gros loup arriva, poussa le portillon, qui n’avait pas de loquet et rentra. La vieille qui avait bien vu le coup arriva aussi vite qu’elle put. Le millas était déjà parti et le loup, caché sous le lit, se léchait les babines. L’eau bouillait sur le feu. Coup sur coup, la vieille en puisa quelques casseroles et en arrosa le voleur. Vous pouvez croire que celui-ci ne se fit point vieux dans la maison.

Mais l’eau était si chaude et il l’avait si bien reçue que la peau fut ébouillantée et que le poil lui tomba par grosses plaques.
Il ne revint plus manger le millas et les autres loups se moquèrent de lui et de son goût pour les choses cuisinées.

A quelque temps de là, la vieille se trouva dans un taillis où les loups s’étaient réunis pour chasser. L’échaudé la vit et appela ses camarades à l’aide pour l'aider à se venger. La vieille qui savait que les loups ne peuvent peuvent pas grimper aux arbres, n’eut pas la flegme de saisir un baliveau et de jouer des bras et des jambes pour se hausser autant quelle put.
Il était temps. Mâles et femelles, gros et petits, jeunes et vieux, tous les loups du pays se trouvèrent en cercle au-dessous d’elle. Là ils tinrent conseil et les plus coquins décidèrent les autres à attaquer la vieille en se faisant la courte échelle. Qui se mettra dessous pour tenir toute la bande ?
— Moi, dit le loup ébouillanté.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Les loups sont dégourdis. Il y en eut immédiatement une demi douzaine les uns au-dessus des autres et celui d'en haut atteignait presque les pieds de la vieille. Si un autre montait c’en était fait pour elle de la vie.
Pensez quelle peur la pauvrette tenait dans le ventre !
Et aucun secours à espérer, aucun moyen de se sauver.
Tant et tant qu’elle ne se sentit pas uriner. Et voyez comment va la chance, c’est cela qui la délivre. Les premières gouttes de cette pluie tombèrent toutes chaudes sur le loup du fond qui s’imagina que l’affaire de la cabane recommençait. Il arrache un juron du diable et s’enfuit à toutes jambes. La colonne de loups s’écrasa au sol. Deux crevèrent, les autres eurent tous quelque chose de brisée ou de meurtri. Les pâtres qui étaient du côté du Picou les entendirent hurler dans le bois toute la nuit. Mais la vieille put entrer tranquillement chez elle et jamais plus les loups ne lui causèrent d'ennui.

Il paraît, cependant, qu’ils rattrapèrent l’amateur de millas et contre le dicton qui veut que les loups ne se mangent pas entre-eux, ils lui sautèrent à la gorge. Du bout du nez au bout de la queue, ils vous le dévorèrent tout vif.

Jean CATHALA.
Contes et Légendes d’Ariège, janvier 1948


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