dimanche 24 juin 2018

L’ours, le renard et l’isard. Contes et légendes d'Ariège.


Il y a bien longtemps, au temps où les animaux étaient dotés de la parole. Un ours, un renard et un isard avaient pris leur repère sous le Roc blanc à proximité du Col de Lorenti.
Un jour de mauvais temps quand le tourbillon blanchissait l'espace et que tous les pics sifflaient à la mort, l’ours, le renard et l’isard se réunirent.
Ils furent bientôt amis; le malheur est le père de la bonne amitié.
Lorsque deux jours après une accalmie se produisit dans la tempête, comme tous les trois avaient les dents longues et le ventre petit, ils se mirent à chercher de quoi manger.
Tout autour tout était blanc et nulle trace ne s'apercevait. On aurait dit que la mort était passée partout. L’hiver lui même paraissait dormir. L’isard se hissa sur un rocher et regarda s'il apercevait un endroit sans neige. Mais rien. Les arbres repliés aussi jusqu'au sol semblaient morts.
Alors le renard eut une idée:
— Descendons en bas au ruisseau de Laurenti, leur dit-il, tout le monde est dedans, allons dans le pré où passe le  ruisseau plein de poissons et tous les trois nous l’assècherons, nous aurons autant de truites que nous le voudrons.
— Soit dirent les autres qui n'avaient rien trouvé.
Le renard mit l'ours à sortir l'eau du ruisseau pour la faire passer dans un canal d'irrigation, il lui fit sortir des pierres de partout pour en faire un petit mur. L’isard cherchait des mottes de gazon pour empêcher l’eau de passer dans le ruisseau au poisson.
— Moi je vais au fond en surveillance, dit le renard.
Mais lorsque le ruisseau fut asséché, peu à peu, il descendit, il fouilla partout, et lorsqu'il trouvait une truite, clac, clac, il la mangeait. Il en trouva ainsi sept ou huit, bien belles et il se reput.
Il s'en revint vers l'ours et l'isard qui l’attendaient.
Tous les trois ensemble ils longèrent le ruisseau à sec, ils cherchèrent mais ils ne trouvèrent rien. 
— Elles doivent s'être gelées, dit le renard d'un air étonné, pourtant le corbeau m'avait dit qu'il contenait des truites d'argent.
— Oui, dit l'ours, elles doivent s'être gelées.
— Ou peut être, reprit-le renard, elles ont suivi l’eau, nous aurions dû y penser.
— Tu as raison, renard, dit l'ours.
Mais l'isard fin et éveille regardait le ventre pansu du renard.
Comme l'ours avait faim il se souvint qu'il connaissait une ruche où l'an dernier il avait fait un bon goûter.
Le renard rusé qui voulait se régaler le premier leur dit: « Pour ne pasfaire du bruit, moi, je passerai le premier, l’isard me suivra et toi, l'ours, tu viendras après. Je goutterai le miel, l'isard s'en rassasiera et toi, l'ours, tu prendras tout le reste. »
Le renard croyait que le reste ce seraient les abeilles !
Ainsi dit, ainsi fait. Quand ils arrivèrent, le renard s’approcha sur la pointe des pattes mais les abeilles veillaient, elles réveillèrent l’essaim et elles fuient vite dehors. Pique que tu piqueras sur les yeux, sur le nez, sur la queue, sur les pattes. Le pauvre renard fut bientôt noir d’abeilles. La bête rusée se voyant perdue se sauva vite en gémissant et s'en alla s’épousseter dan la neige et puis dans un petit ruisseau.
L’isard essaya de s’approcher pour goûter le miel mais aussi il fut vite entouré d’un vol d'abeilles qui vrombissaient et qui piquaient sa peau fine. Il dut prendre un petit chemin et se sauver au galop.
L'ours riait de tout cela et comme l’essaim était dans la direction de ses amis, avec une grande branche, il arrive, il fait de la poussière avec de la neige et comme les dernières abeilles ont peur, il en profite pour s’insinuer et faire luire ses lèvres de miel doré et savoureux. Il déjeuna bien, vous pouvez le croire.
Ensuite, content, il s’enfuit et il retrouva renfrognés, pleins de bosses, se léchant, le renard et l’isard.
Celui-ci vit bien que l’ours avait le ventre rond et il comprit qu’on lui avait joué encore un bon tour.
— Tenez, leur dit-il, moi je vais vous indiquer, maintenant une bonne maison pour vous reposer. J'en connais une où il y a des châtaignes, des noix, des raisins. que les écureuils y ont portés. Vous pourrez vous régaler.
— Allons-y dit l'ours.
L’isard les mena sur un précipice. La maison devait être en contre-bas. Il alla chercher une grosse branche de sapin, ils se mirent tous les trois dessus, le renard en avant pour être le premier pour manger le meilleur arrivant.
Quand sur la descente ils eurent assez d’élan, l’isard se lève et laisse partir les deux autres. Sur la neige gelée ils prirent le précipice comme le vent et allèrent se planter profondément dans une congère.
L’ours arriva le nez devant, aiguillé dans la neige, les hanches en haut. Il se sortit comme il put de ce mauvais pas.
Le renard eut une patte tournée et il boita longtemps.
L’isard s'enfuit sur la soulane, seul et libre, sur la neige qui crissait pour aller manger un peu d’herbe de la montagne, sèche, sous un abri de rocher.

"Voilà l'histoire de l’ours, du renard et de l’isard. Ceux qui la racontent autrement sont tous des menteurs, ou bien ils ne la connaissent pas". 

JULES PALMADE.
Janvier 1948



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