vendredi 29 juin 2018

La Signora de Baga.


Sur une légende ariégeoise.

     Ma mère, née en 1869 à Balaguères (Ariège), où son père était forgeur dans une forge à la catalane, me racontait que, dans sa jeunesse, des collègues de son père venaient passer la soirée chez lui et que, tout en parlant, on mangeait des noix et du pain.
     Parfois l'un des forgeurs racontait aux enfants l’histoire d’une princesse de Baga à laquelle sa gourmandise dispendieuse avait tout fait perdre. Chassée de ses états et traînant la misère, elle avait découvert avec étonnement que des nourritures simples pouvaient être excellentes, notamment le pain et les noix, ce qui lui faisait dire — et ici ma mère rapportait les paroles textuelles du conteur: « Se io aviai sabut que la snoces eran bonus am de pan, seriai encara princessa de Baga » (l).

     Mon grand-père ayant travaillé dans diverses forges de l’Ariège, à Engomer, à Château-Verdun, à Niaux, dans d’autres peut-être, je ne sais dans lequel de ces villages se racontait l'histoire ci-dessous.

Paul Mesplé.

(l) Si j'avais su que les noix étaient bonnes avec du pain, je serais encore princesse de Baga.


LA SIGNORA DE BAGA.

ll y avait autrefois, en pays ariégeois, une châtelaine très belle et très riche. Elle était venue de l’autre côté des monts, du pays d’Aragon, et quand le vent soufflait du sud, la nostalgie de sa race, de sa famille, de son domaine, lui emplissait le cœur. Pour se consoler elle avait bien la prière, mais elle préférait un bon plat, car elle était d’une gourmandise, d’une gourmandise dont on parlait partout. Pensez donc! Elle n’aurait voulu se nourrir que de la moelle des os de brebis noires. Personne ne comprenait rien à ces goûts extraordinaires, mais son mari, qui l’aimait, faisait chercher dans tout le pays les brebis noires, qu’il faisait abattre, pour donner contentement à sa femme. Des brebis noires, il n’y en a pas beaucoup ; on en chercha dans tous les troupeaux, dans toutes les bergeries, dans tous les parcs, là-haut, sur la montagne; près des «orrys». Et puis, comme la race disparaissait, on chercha plus loin, tout le long de la chaîne pyrénéenne, à l’est, à l’ouest ; on les chercha dans les pays-bas. Et un jour vint où on ne trouva plus de brebis noires. La signera de Baga languissait, s’étiolait. L’escarcelle de son mari était vide. On se résolut à vendre le château, et les deux châtelains s’en allèrent modestement vivre dans l’habitation d’un manant.
Celui-ci, qui était intelligent, et qui aimait sa terre bien qu’elle ne fut pas à lui, avait acheté, un jour de foire, des noix qu’il avait trouvées fort bonnes et il en avait mis plusieurs en terre, il y avait déjà plusieurs années de ça. Les noyers étaient hauts et forts, et les récoltes de noix abondantes. Or c’était précisément à la saison des noix que la signora de Baga était venue se réfugier dans l’humble demeure du manant. Elle était triste, ne voulait plus manger. Un soir, le manant lui apporte un sac de noix et un gros pain tout chaud que sa femme venait de tirer du four.

— Qu’est cela, dit, d’un air dolent, la châtelaine déchue ?
— Des noix et du pain chaud !
— Des noix ! je n’ai jamais entendu ce nom.

Voilà le nom et la chose, dit le paysan. Goûtez, Madame, et vous m’en direz des nouvelles. Mais la signora de Baga était trop indolente pour faire le moindre geste. Le manant cassa les noix, le signora de Baga les éplucha, et la signora les mangea, en mordant dans une tranche de pain frais. Elle trouva le mets excellent et déclara que désormais elle ne se laisserait pas mourir de faim, qu’elle avait retrouvé de quoi satisfaire sa gourmandise. Alors le manant dit à son seigneur; 
— Si la signera de Baga anaho sabé que laï nouzes an le pa eron tan bounos siro toutjoun signera de Baga. 

(Si la signora de Baga avait su que les noix et le pain étaient aussi bons, elle serait toujours signora de Baga).



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