mardi 8 mai 2018

Un 1 novembre à Mercus, le jour de sainte Éponine.



S'il est vrai que la vengeance est un plat qu’il convient de manger froid, il faut convenir que sainte Éponine choisit à merveille le temps pour la sienne. 

Nous sommes, en effet, au plus rude de l’hiver dont nos doigts gardent encore l’onglée. L’Ariège elle même n’est pas épargnée. Le pôle est descendu, tout vêtu de neige et de frimas, jusqu’au castellat de Pamiers, jusqu'au quai fleuri de Tarascon. L’Ariège est figée et les affluents immobiles pendent, en stalactites vitreuses diaboliquement tordues, aux flancs diamantés de givre des rocs. Le luisant des verglas court le long de la route abandonnées qui conduit à Mercus et les broussailles toutes noires sont comme des pelotes où des milliers d'aiguilles sont plantées. L’eau manque absolument dans le village de Mercus dont notre abbé Boudois dirige les consciences, berçant ses lourdes digestions aux ronrons du confessionnal, comme la pauvre tourterelle qui se baignait au bénitier, et apprend les angoisses de la soif, son avarice prudente se refusant à consommer ses dernières bouteilles de Villaudric. Le voisin avait bien un puits, dont le liquide était même excellent. Mais c'était un libre-penseur, voire un franc-maçon aussi laïquement intolérant que le curé l’était canoniquement, ce qui se rencontre souvent, un parpaillot dont un prêtre ne pouvait décemment implorer les offices. Notre Boudois, une belle nuit, s’étant aperçu cependant que le voisin avait laissé la porte de son jardin entr'ouverte, s'y glissa, tout en se cachant de Barnadette, graissa la corde du dit puits, et, sans bruit, y puisa, en plusieurs fois, de quoi remplir un baquet qu’il cacha dans sa propre cave, l'enveloppant de paille, que l'eau ne gelât de nouveau. Puis, égoïste comme je l’ai dit, et sans mettre le moins du monde sa servante dans la confidence de sa bonne fortune au risque de la laisser mourir de la pépie, il y fut puiser secrètement tous les jours suivants une carafe au moment de chaque repas, qu'il buvait après s'être enfermé. Il y avait bien une semaine que cela durait, quand deux nuits de suite il entendit distinctement du bruit au-dessous de sa chambre. Poltron d'abord, mais ensuite et surtout curieux, il se décida, la troisième seulement, a aller voir ce qui se passait, et descendit à pas de loup dans sa cave dont. il avait trouvé la porte entr'ouverte. Un étrange clapotis d'eau lui frappa les oreilles. Une main ramenée devant la chandelle, il avança dans une demi-obscurité et faillit s'évanouir d'étonnement et de colère, en voyant Bernadette, la chemise sur le dos, les fesses nues, de grosses fesses paillardes faisant siphon en se soulevant, oui, Bernadette en train de prendre un bain de siège dans le baquet où il avait accoutumé de puiser sa boisson.

- Malheureuse s'écria-t-il, que faites-vous là !
D'une voix dolente elle lui répondit:
- C’est pour chasser les mauvaises idées, monsieur le curé.
Mais voilà huit jours que j'y travaille sans y parvenir.

Un bruit d'ailes sifflant comme une moquerie passa sur le front du curé abasourdi à l'idée du bouillon qu'il avait bu. C'était sainte Eponine qui, déguisée cette fois en phalène que la lumière avait réveillée, avait demandé à Dieu la permission de minuit pour assister à la déconfiture de son bourreau.

Nouveaux contes incongrus.
Armand Silvestre




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