mercredi 30 mai 2018

Piquegrain, le maître-coq de Soulan. Contes des bêtes.


Le coq à la queue de travers.

Ce que je vais vous raconter se passait il y a vingt ans. Jean de Gratte-Loup avait un coq, un maître coq, qui rendait orgueilleux les gens de la commune de Soulan. Un jour, Piquegrain (c'était le nom du coq) fut attaqué par l'épervier, dans la lande du Routis ; comme il était fort, il se défendit avec courage et il se débarrassa du gros oiseau.
Malheureusement il s'était déplacé la queue en se battant. Aussi, quand il arriva au poulailler, ses frères et sœurs lui demandèrent ce qui lui était arrivé. « Mon Dieu, pauvre Piquegrain, comme tu as la queue ; elle te dépare ; il te faut aller à Mauléon, voir le forgeron : il te l’arrangera bien. »
Piquegrain, dressé sur ses ergots, comme un véritable coq, raconta ce qui s'était passé et mit en bandoulière une musette contenant du grain et quelques œufs, puis il partit.

La nuit commençait à tomber ; quand il passa au petit village d'Arreau, Piquegrain fut pris de frayeur en se voyant seul sur les routes. A ce moment-là qui voit il? Mulardou, un canard venu de Gratte-Loup. Notre coq l'amena : « Viens, viens, plus nous serons nombreux plus nous rirons » lui dit-il.

A Regule ils trouvèrent Louvette, une chienne qui avait gardé les vaches à Bergans, tout près de chez Jean. «Viens, viens, Louvette, plus nous serons nombreux plus nous rirons.» Et Louvette partit avec Piquegrain et Mulardou.

Un peu plus loin, derrière une haie, ils entendirent remuer des branches : Piquegrain alla jeter un coup d'œil et vit Barbu, le bouc qu'il avait eu pour voisin pendant un an. Barbu partit aussi à Mauléon en chantant : « Partons, plus nous serons nombreux, plus nous rirons.» Et les voilà en route !
Entre Tarbes et Lourdes ils songèrent à manger. Piquegrain et Mulardou prirent un peu de blé, Louvette trois œufs et Barbu se gava de maïs tendre, dans un champ au bord du chemin. Le jour pointait quand ils se remirent en route.

La journée aussi passa; juste comme la nuit venait de tomber, ils arrivèrent chez le forgeron de Mauléon : « Pan, pan » à la porte. « Entrez » répondit-on à l'intérieur. Le bouc en tête et Mulardou à la queue, tous entrèrent. Piquegrain s’expliqua; mais le forgeron lui dit d'attendre jusqu'au lendemain ; il n'y voyait, la nuit, ni avec lunettes, ni sans lunettes.

Et tout alla se coucher : Piquegrain au « bast », Mulardou au fond de l'escalier avec Louvette et Barbu au haut.

Pendant la nuit, monsieur le forgeron se leva et il dit a sa femme : « Je vais attraper le coq; nous le mettrons à la casserole demain. » « Vas-y » répondit-elle.

Quand le forgeron arriva en haut de l'escalier, Barbu, d’un magistral coup de tète, l'envoya en bas ; la Louvette le mordit, Mulardou fit ses besoins dessus avec force, Piquegrain vint  violemment l’égratigner.

Et toute la bande prit la porte pour repartir en Ariège, laissant le forgeron plus mort que vif. Le voyage se passa encore comme il faut, la queue du coq se redressa toute seule en heureux ils se quittèrent un à un : près de Régule, à Arréu.

Dans le poulailler de Piquegrain, on chanta toute la nuit pour saluer le chef à la queue dressée, le maître-coq de Soulan.

Tric trac, al conte es acabat. 

JOSEPH MORÈRE.
Contes et Légendes d'Ariège.


janvier 1948




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