vendredi 27 avril 2018

Devins et sorciers dans le Donnezan au XVII° siècle


Vers 1654, la récolte fut si médiocre dans le Capsir que la famine fut  affreuse. On attribua la cause de cette calamité aux sorciers ou conjureurs. 

Les habitants du Capsir firent monter de Carcassonne un homme qui avait la réputation de connaître les sorciers et de savoir lever les sorts. Ce malheureux monta à Rieutord, prit au hasard trente-deux femmes, et les fit retenir prisonnières par le bayle. On n’avait qu’à fixer le genre de supplice à leur faire subir On choisit le feu. Les curés, au désespoir de ne pouvoir calmer la rage populaire, avertirent du crime qu’on allait commettre le Vicaire forain, curé de Rouze, commune du canton actuel de Quérigut, qui se rendit en toute hâte à Alet, chef-lieu du diocèse. A cette nouvelle, l’austère prélat janséniste Nicolas Pavillon, intime ami de François-Etienne de Caulet, de Pamiers, et, comme lui, irréductible adversaire de Louis XIV dans l’affaire de la Régale, se mit en route malgré la pluie et la neige.

Avant l’entrer dans le Pays de Sault, il lui fut représenté que le vent, la neige, le tourbillon et les sentiers impraticables rendaient son voyage impossible. L’évêque congédia les guides et les ecclésiastiques de sa suite, sauf le curé de Rouze et deux domestiques, qui ne voulurent pas l’abandonner. Ils affrontèrent vaillamment le mauvais temps et mirent deux jours pour parcourir l’espace de quatre lieues. 

Après s’être reposés une nuit à Rouze, connue les mulets et les chevaux ne pouvaient sortir à cause de la prodigieuse quantité de neige, ils repartirent à pied, précédés de quelques paysans qui frayèrent un sentier dans la neige à travers le Donnezan, le Col des Ares et le Capsir. Comme les maris des femmes accusées s’opposaient fortement à ce qu’on les exécutât, Pavillon eut le temps d’arriver à Rieutord, pour confondre l’imposteur et arracher ces malheureuses femmes à une mort cruelle. 

L’évêque fit venir devant lui le devin et une des femmes inculpées, et lui demanda comment il savait qu’elle était sorcière. L’imposteur, qui vit le curé de Rouze écrire les demandes de l’évêque et prêt à recueillir ses réponses, se troubla. Cependant, il affirma que cette femme avait la marque distinctive des sorcières à la tête. L’évêque lui fit raser la tête et on ne trouva rien. Sur les menaces de Pavillon, le devin implora sa miséricorde et la vie en présence des Capsirois prêts à le mettre en pièces. 

Pavillon mit en liberté les trente-deux prisonnières ; et l’homme de Carcassonne fut remis entre les mains d’un officier, gouverneur de Perpignan, qui était venu dans le Capsir avec des archers pour comprimer l’émeute du peuple. 

A ce trait de la vie de Pavillon vient se joindre un fait digne d’éloges. Durant sa visite épiscopale à Axat, il apprit qu’il y avait une  fille malade au hameau de Saint-Martin de Lez, qu’il n’y avait pas de prêtre, tant les chemins, le long de la vallée, étaient impraticable. Pavillon alla au secours de la malade, passa au Pas-de-Lesplandy, qui est un bout de chemin long de quatre toises sur un rocher qui est fort incliné : vers le milieu il y avait de petites cavités, où il fallait mettre le pied sans pouvoir le fixer solidement et au risque de tomber dans le précipice. Pavillon instruisit la paralytique, la confessa, et remonta à Cailla chercher le saint Viatique. Après avoir administré cette pauvre chrétienne, il visita les lieux et avisa aux moyens de procurer aux habitants les secours spirituels. 

Il érigea en cure le prieuré ruiné, fit bâtir une église et un presbytère, fit bâtir aussi au Pas-de-Lesplandy un ouvrage, mur d’appui, qui rendit le passage moins dangereux.

 Abbé de ROQUELAURE.
L’Ariège pittoresque N°94 du 2 avril 1914 


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