mercredi 21 mars 2018

Contes & Légendes d'Ariège. Le moulin rouge.


LE MOULIN ROUGE

Sur les rives de l’Ariège dans le petit village de Garanou, au pied du  château de Lordat, il y avait, autrefois, un moulin qui des siècles durant resta sans meule, qu’on appelait le Moulin Rouge.

Il se dressait tout blanc au milieu d’un bois de saules...

Mais voici son histoire, telle que me l’a racontée ma grand-mère Honorine, institutrice à Luzenac disparue depuis longtemps, hélas !

L'Ariège à Luzenac.
Construit par un riche meunier qui venait de se marier avec une des plus jolies jeunes filles de le vallée du Sabarthès, le moulin, nuit et jour, moulait le millet et le blé de la contrée. Il en fut ainsi pendant des années, toujours tournant, toujours moulant.

Puis un matin de juillet 1244, on annonça qu’une armée de Croisés s’avançait vers la vallée du Sabarthès, cette armée après la chute du château de Montségur s'était rependu dans le pays et pillait villes et villages. Alors tous ceux qui pouvaient brandir soit une faux, soit une fourche, tous se dressèrent pour arrêter ces maudits bandits.

Comme les autres, le riche meunier abandonna ce qui lui tenait le plus à cœur, non pas sa fortune, mais son épouse Viviane et son moulin.

Viviane, elle, pleura longtemps son épouse, et le moulin ne chanta plus sa chanson de travail, de vie.

Les adversaires se rencontrèrent à proximité du Col de Marmare dans la vallée de l'Hers. Comme  des lions les Ariègeois se jetèrent sur les ennemis. Mais ceux-ci, armés comme il faut, et en nombre suffisant, eurent tôt fait de décimer les pauvres audacieux qui étaient venus sauver leurs champs du pillage et du feu. La nuit venue, les hordes conquérantes allumèrent les torches sur la Crête du Chioula au dessus d’Ax, et dansèrent en rond en entonnant leurs chants de guerre.

Les familles du voisinage, effrayées, s’enfuirent hors des maisons où l’époux ne retournerait plus, et les champs furent vite emplis de plaintes et de malédictions et laissé à l’abandon.

Seule la meunière, qui portait dans sa poitrine rondelette un cœur vaillant, resta .

Un matin, alors que le soleil avait annoncé sa roue de lumière sur la vallée du Sabarthès, la troupe des vainqueurs descendit l’Ariège pour aller à Foix, et bientôt elle arriva au moulin de Garanou.

Un chef, à coup sûr, puisqu’il portait sur la tête des broderies luisantes, s’avança vers la porte et frappa. Personne ne répondit.

Alors, sur un signe, quatre soldats armés de haches vinrent se ranger devant la porte. Mais à peine eurent-ils levé les bras pour enfoncer leur arme dans le bois, qu’une grosse pierre lancée du château de Lordat brisa les jambes des deux bandits. Les deux autres reculèrent.

Violet de colère, le chef des Croisés prit la hache d’un des estropiés, et en trois coups il fit sauter la porte.

Une vingtaine d’hommes s’enfournèrent dans le moulin... mais quand ils franchirent le seuil on entendit une clameur d’épouvante : tous, tant qu’ils étaient, par une trappe ouverte dans le plancher, tombèrent dans les meules.

Et le moulin, depuis quelques jours silencieux, se mit à tourner, à moudre, mais au lieu de grains c’était des hommes qu’il broyait !

L’eau de l’Ariège devint vite rouge. Dehors les hommes criaient vengeance.

Le moulin pris, les brutes assouvirent leur désir, et nue et à moitié morte, la jolie meunière fut jetée dans les meules.

L’Ariège une fois encore, devint rouge.

Le pont de Garanou.
Et depuis, personne ne voulut faire tourner le moulin et celui-ci disparu avec le temps, on dit dans la contrée que les soirs de clair de lune, entre le pont de pierre de Garanou et le pont du chemin de fer, une belle jeune femme nue vient se promener sur l’eau couleur de sang.

Almanac Patoues de l’Ariejo - 1900

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