dimanche 25 mars 2018

Contes & Légendes d'Ariège. L'homme de pierre du Roc de l'Huile.


L’HOMME DE PIERRE DU ROC DE L’HUILE.

Si, en traversant Saint-Jean-de-Verges, vous avez eu la curiosité de vous tourner vers le Roc de l’Huile, en face du roc troué, en dessus de la Tour d’Opio, vous avez pu voir de l’autre côté de l’Ariège, en dessous aussi de Saint-Agouly, une grosse tête d’homme de pierre. Il ne faut pas que vous vous imaginiez par hasard que ce soit une tête comme celle d’une poupée, non. Si elle était creusée comme un tunnel, il faudrait bien une douzaine de barriques de vin pour la remplir et plutôt plus que moins.

Chacun a le droit de se demander qui diable était ce géant dont le nez a plus d’un mètre de long, la gorge deux mètres de large et les feuillages de lierre qui lui tombent de chaque côté de la tête en grand désordre et qui lui servent de chevelure, peut-être cinq ou six.



Pour savoir qui il était il vous faut le demander gentiment à la fée Romula, et elle vous le dira, si elle veut vous le dire. La fée Romula était une femme de l’ancien temps qui habitait la grotte de Camaillot et qui descendait laver son linge, avec des battoirs d’or, au Roc de l’Huile. Elle était chargée de demander leur passeport à ceux qui se trouvaient dans la barque de la Mort. Sa chevelure d’or se déployait sur ses épaules de satin. Ses yeux d’argent lançaient des flammes et, quand elle se promenait la nuit sur le bord de l’eau, les poissons s’arrêtaient. Un voile de mousseline voletait à la faveur du vent qui venait lui caresser le visage. Ses chants étaient si doux et si harmonieux que tout être vivant les écoutait avec mille plaisirs. L’imagination du peuple lui prêtait tant de pouvoirs que rien ne pouvait résister à ses enchantements. Sa rencontre était si séduisante qu’il valait mieux ne pas la rencontrer, la fuir au lieu de la suivre.

Un jour, la fée vit arriver la barque de la Mort, elle alla l’attendre au débarcadère qui se trouvait précisément au Roc de l’Huile. La Mort passait deux individus : Fortunatus et Infortunatus.
Ça se passait à l’époque de Jules César, du temps des Romains qui avaient planté leurs tentes sur les cimes fleuries du Plantaurel, une montagne qui s’étire d’une mer à l’autre comme pour unir tous les peuples.



Fortunatus passa facilement car il avait des papiers en règle. Mais Infortunatus, le dernier des Romains qui descendit de la Tour d’Opio, le plus orgueilleux et le plus terrible bandit de la contrée fut arrêté quand le bateau accosta sur l’autre rive.
Il manquait la principale signature au passeport, et il était absolument impossible de le laisser passer.
La fée lui reprocha alors tout ce qu’il avait fait dans sa vie, ses injustices, ses colères, ses mauvais traitements, ses fanfaronnades, ses brigandages, en un mot la kyrielle de ses fautes qui, mises en face du soleil, l’auraient empêché d’éclairer la terre.
Aussi fut-il condamné à rester sur place debout. Aussitôt, l’eau se changea en huile, on mit le feu à l’huile, l’huile se changea en feu, le feu fit fondre la roche autour de l’homme, l’homme se changea en pierre, enfin l’eau éteignit le feu, et seule la roche resta sous la forme agrandie du pauvre Infortunatus.

Les jambes s’enfoncèrent dans la terre, d’autres disent que les poissons se régalèrent et s’en régalent encore. Bref, la tête seule, cette tête qui n’avait rien voulu écouter, mauvaise tête comme il y en a tant, se voit au même endroit, témoin de la justice terrible de Jupiter.

Les gens du pays disent aussi que cette tête de pierre du Roc de l’Huile est la tête de Louis—Philippe. Le roi serait venu faire une partie de pêche un vendredi de carême, et il aurait ordonné que tous les plats, pour son déjeuner maigre, fussent préparés à l’huile. Ce serait depuis qu’on appelerait ce rocher le Roc de l’Huile, et le roi lui aurait laissé son portrait.

Almanac Patoues de l’Ariejo - 1909

samedi 24 mars 2018

Contes & Légendes d'Ariège. Le dimanche des Rameaux à Quérigut.


La source de la Bentaiolle.

Le dimanche des Rameaux, il se passe sur une montagne de Quérigut à la Sarrat de l’Ermite une chose si rare qu’il n’y en a pas une autre au monde.

A la bergerie de la Bentaiolle il y a une source qui coule à grand jet toute l’année. L’eau est claire, l’eau est bonne, elle ne grossit ni ne s’assèche jamais, c’est toujours la même. Mais pour le dimanche des Rameaux regardez ce qui se passe.

Quand, à l’église de Quérigut, le curé est sur la porte de la sacristie pour aller à l’autel bénir les rameaux, des branches de sapin et de pin, une troupe d’ombres dansent à la source de la Bentaiolle, et se tenant par la main elles font en sautant le tour de la source. Le curé distribue les rameaux à ses fidèles, la source offre une eau plus belle que l’argent. La procession sort de l’église, alors les ombres en se tenant par le bout des doigts, vite, vite, font la ronde et dansent, zipa, zipa, zipa, sur le pré qui entoure la source. C’est le moment de faire fortune, celui qui la veut doit être ici.


Quand la procession arrive dans Quérigut l’eau jaillit de plus belle, jaune comme de l’or. C’est le moment de faire fortune. Les ombres se serrent en se tenant par le bout des doigts, elles frappent du pied le pré et la tête penchée en avant elles abritent la source. Celui qui veut faire fortune doit être ici.

Le curé de Quérigut arrive à la porte de l’église et prend la croix avec le long manche, les ombres tremblent autour de la source. Celui qui veut faire fortune doit être au pied de ces ombres.

Le curé de Quérigut frappe le premier coup, avec le manche de la croix, sur la porte de l’église, toutes les ombres se laissent aller, se rangent et tombent en avant.

Le curé frappe le deuxième coup, avec le manche de la croix, sur le pied de la porte, la source transporte alors le trésor. Celui qui veut faire fortune l’attrape, le jette sur le pré et le fait rouler jusqu’en bas, il se dépêche de le chercher et s’il le retrouve il s’enfuit vers Quérigut.

Le curé frappe le troisième coup sur la porte, l’eau d’or devient d’argent, d’argent claire et jolie, comme elle était avant. Les ombres, les mains sur les yeux, rentrent dans la source, la tête en bas, les pieds en l’air, elles ne sortiront plus jusqu’au prochain dimanche des Rameaux.

mercredi 21 mars 2018

Contes & Légendes d'Ariège. Le moulin rouge.


LE MOULIN ROUGE

Sur les rives de l’Ariège dans le petit village de Garanou, au pied du  château de Lordat, il y avait, autrefois, un moulin qui des siècles durant resta sans meule, qu’on appelait le Moulin Rouge.

Il se dressait tout blanc au milieu d’un bois de saules...

Mais voici son histoire, telle que me l’a racontée ma grand-mère Honorine, institutrice à Luzenac disparue depuis longtemps, hélas !

L'Ariège à Luzenac.
Construit par un riche meunier qui venait de se marier avec une des plus jolies jeunes filles de le vallée du Sabarthès, le moulin, nuit et jour, moulait le millet et le blé de la contrée. Il en fut ainsi pendant des années, toujours tournant, toujours moulant.

Puis un matin de juillet 1244, on annonça qu’une armée de Croisés s’avançait vers la vallée du Sabarthès, cette armée après la chute du château de Montségur s'était rependu dans le pays et pillait villes et villages. Alors tous ceux qui pouvaient brandir soit une faux, soit une fourche, tous se dressèrent pour arrêter ces maudits bandits.

Comme les autres, le riche meunier abandonna ce qui lui tenait le plus à cœur, non pas sa fortune, mais son épouse Viviane et son moulin.

Viviane, elle, pleura longtemps son épouse, et le moulin ne chanta plus sa chanson de travail, de vie.

Les adversaires se rencontrèrent à proximité du Col de Marmare dans la vallée de l'Hers. Comme  des lions les Ariègeois se jetèrent sur les ennemis. Mais ceux-ci, armés comme il faut, et en nombre suffisant, eurent tôt fait de décimer les pauvres audacieux qui étaient venus sauver leurs champs du pillage et du feu. La nuit venue, les hordes conquérantes allumèrent les torches sur la Crête du Chioula au dessus d’Ax, et dansèrent en rond en entonnant leurs chants de guerre.

Les familles du voisinage, effrayées, s’enfuirent hors des maisons où l’époux ne retournerait plus, et les champs furent vite emplis de plaintes et de malédictions et laissé à l’abandon.

Seule la meunière, qui portait dans sa poitrine rondelette un cœur vaillant, resta .

Un matin, alors que le soleil avait annoncé sa roue de lumière sur la vallée du Sabarthès, la troupe des vainqueurs descendit l’Ariège pour aller à Foix, et bientôt elle arriva au moulin de Garanou.

Un chef, à coup sûr, puisqu’il portait sur la tête des broderies luisantes, s’avança vers la porte et frappa. Personne ne répondit.

Alors, sur un signe, quatre soldats armés de haches vinrent se ranger devant la porte. Mais à peine eurent-ils levé les bras pour enfoncer leur arme dans le bois, qu’une grosse pierre lancée du château de Lordat brisa les jambes des deux bandits. Les deux autres reculèrent.

Violet de colère, le chef des Croisés prit la hache d’un des estropiés, et en trois coups il fit sauter la porte.

Une vingtaine d’hommes s’enfournèrent dans le moulin... mais quand ils franchirent le seuil on entendit une clameur d’épouvante : tous, tant qu’ils étaient, par une trappe ouverte dans le plancher, tombèrent dans les meules.

Et le moulin, depuis quelques jours silencieux, se mit à tourner, à moudre, mais au lieu de grains c’était des hommes qu’il broyait !

L’eau de l’Ariège devint vite rouge. Dehors les hommes criaient vengeance.

Le moulin pris, les brutes assouvirent leur désir, et nue et à moitié morte, la jolie meunière fut jetée dans les meules.

L’Ariège une fois encore, devint rouge.

Le pont de Garanou.
Et depuis, personne ne voulut faire tourner le moulin et celui-ci disparu avec le temps, on dit dans la contrée que les soirs de clair de lune, entre le pont de pierre de Garanou et le pont du chemin de fer, une belle jeune femme nue vient se promener sur l’eau couleur de sang.

Almanac Patoues de l’Ariejo - 1900