vendredi 16 février 2018

Vendredi 21 juin 1957, souvenir des feux de la Saint Jean.


Julou était un garçonnet fluet, âgé d’environ six ou sept ans, pour les fêtes de la Saint Jean ses parents l’avaient confié à son parrain qui habitait Vernaux, un petit village d’une vingtaine de familles sur la route de Lordat, au pied de la chaîne des pics du massif de Tabe.

On était à la St-Jean et la petite jeunesse de Vernaux se démenait pour justifier la renommée des flambeaux de ce village ensoleillé qui étaient beaucoup plus légers et brûlaient plus longtemps que ceux qui se faisaient dans les villages situés plus bas dans la vallée. Oh ! ces flambeaux !

Depuis plus d’un mois les plus forts des garçons, de dix à quinze ans, enlevaient la première écorce des bouleaux et des cerisiers, de la fourche des arbres à la cime. Ils avaient choisi un manche d’épine ou de buis, bien droit et sans rugosité terminé par un gros nœud ; ils l’avaient passé dans les carrés d’écorce par un trou, le plus petit possible, tout cela bien mis en place, bien tassé, bien cloué et voila le flambeau terminé, prêt à éclairer les alentours.

Ce vendredi matin, à la pointe du jour, les enfants du voisinage vinrent appeler Julou et ils partirent tous ensemble, pieds-nus et sans coiffure cueillir une charge de fleurs dans les prés au milieu d’un concert de cris joyeux et de rires juvéniles qui ségrenaient dans l’air tiède de ce premier jour de l’été.


Pendant ce temps les plus grands des garçons étaient allés couper un aulne bien droit et l’avaient porté Sur la place devant l’église Saint-Marthe, là où l’on devait allumer le feu de la Saint-Jean.

C’était « la barre » qu’ils plantèrent comme le mât central dans une meule de paille, quand les jeunes filles l’eurent fleurie avec les coquelicots, les reines-marguerites, les iris et les clochettes que les plus petits leur avaient apportés à pleines brassées, en n’en conservant qu’une petite gerbe qu'ils avaient pendue à la fenêtre du grenier de chaque maison du village.

Puis, tous les jeunes, garçons et filles charrièrent un fagot de bois bien sec, épines, ronces, genêts, ajoncs, qu’ils entassèrent autour de la barre, à l’aide de fourches tant qu’ils purent en empiler.

Le bûcher était fin prêt et ceux qui y avaient travaillé se réjouissaient presque toujours car ils estimaient qu’il était plus haut et plus rond que ceux des autres années.

Au crépuscule, les grands chargèrent leur flambeau sur l’épaule et descendirent dans la vallée vers le village de Garanou.
Les garçons de ce village remontaient vers Vernaux et lorsque les deux groupes se rencontrèrent dans l’obscurité, ils placèrent les flambeaux en rond autour d’un tas de bois mort, provenant des touffes de genêts et de genièvres, auquel ils mirent le feu tout en chantant à plein gosier.

Pont de Garanou.
Aussitôt que les écorces prirent feu,  et s'enflammèrent presque toutes au même instant, les garçons qui les faisaient tourner et ronfler au bout de leur bras, reprirent en courant le chemin de leurs villages et on ne vit plus que des flambeaux qui tournaient sur les chemins qui remontait où ils  se suivaient dans la nuit comme des guirlandes de soleil.

Ceux qui regardaient depuis la place de l’église de Vernaux trouvaient cela magnifique et il leur tardait de voir de près le vainqueur de la course qui aurait l’honneur d’allumer le bûcher.

Les garçons aux flambeaux savaient cela, aussi, pensez s’ils courraient vite. Tous voulaient se dépasser ce qui était plus facile à dire puisqu’aucun d’eux ne voulait que l’on puisse raconter qu’il n'avait pu suivre les autres.

Mais, pour tant qu’ils se surveillassent, il y en eut un qui arriva le premier. Toutes les personnes qui attendaient devant le bûcher se mirent à l’acclamer et à l’applaudir tout en s’écartant pour lui faire place. Il tourna un moment autour du t'as de bois, un peu pour éclairer les gens et beaucoup pour se faire remarquer, puis il promena la flamme ras de terre, au bord de la pile de bois sec qui s’enflamma subitement au contact de ce cercle de feu en dégageant tant de chaleur que l’on dut s’en éloigner en reculant.
La flambée ne dura guère; il ne resta plus bientôt qu’un tas de braises ardentes que les plus hardis franchirent d’un bond en essayant de s’accrocher à la barre et autour duquel toute la jeunesse formait une ronde en se tenant par la main tout en chantant et en gambadant.
A force de se rôtir les mains, un jeune homme se cramponna à la barre, y monta comme un écureuil atteignit la cime et s’y suspendit. Alors la barre plia un peu mais puis se rompit d’un coup sec, au ras de la braise, en tombant à terre avec un bruit épouvantable qui s'entendit à peine parmi les cris et les chansons.


Le feu de joie s’éteignit mais les flambeaux brûlaient encore et, comme ils l’avaient convenu en les allumant les jeunes des deux villages allèrent s’attendre sur le pont de Garanou pour savoir qui résisterait le plus longtemps.
Lorsqu’ils furent tous présents, ils se placèrent de chaque côté de l’Ariège, le pont entre eux, puis l’un commença:

« Approche toi, viens, si tu n’as pas peur ! »

« Dis chiche ? » répondit un autre !

Demblée, sûrs de la réponse, tous se trouvèrent sur le pont. Les flambeaux flamboyants tournaient à toute volée, les uns ne cherchaient qu’à faire reculer les autres et ils se frappaient aussi fort qu’ils pouvaient pour essayer de s’éteindre car tous ceux qui s’eteignaient devaient se retirer par côté, vaincus et hors de combat.
Chaque fois qu’un moulinet de feu en heurtait un autre ils  éparpillaient une averse d’étincelles, et faisaient voler des lambeaux d’écorce recroquevillée qui achevaient de bruler à terre ou sur les gouffres en s’en allant, le long de l’Ariège sur laquelle ils flambaient en harcelant une foule d’ombres avant de s’éteindre sous la première cascade.

Cette année encore ce furent les flambeaux du village de Vernaux qui brûlèrent plus longtemps que les autres et allèrent tourner de l’autre côté du pont sur l’Ariège. 

La fête était finie, chacun rentra chez soi et Julou, que son parrain avait juché sur ses épaules, s'endormit en rêvant sur le chemin qui remontait à Vernaux.



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