mercredi 7 février 2018

Le mariage en Ariège autrefois.


Autrefois en Ariège, on se mariait bien plus tardivement qu’on ne le fait de nos jours.

En général, les jeunes filles qui se mariaient étaient bien moins âgées que leur époux. Ceci s’explique par le fait qu’on tenait à garder le plus longtemps possible, le fils à la maison.

Bien souvent, on s’épousait entre voisins ou personnes habitant la même commune. Les mariages entre parents n’étaient pas rares également.

Il y avait, comme de nos jours, une tendance des jeunes filles à quitter les pays montagneux où la vie est rude, surtout pendant les longues périodes d’hiver, pour aller habiter dans les régions de la plaine ou les Villes. Ce fait est confirmé par des dictons, autrefois répandus dans nos contrées.

Autrefois, la jeune femme entrait dans la maison à titre d’étrangère, je dirai presque à titre de servante. Le jeune marié prenait parti pour la maison, préférant ainsi son père à sa femme. De nos jours, c’est l’inverse, et, dès son mariage, le jeune époux donne l’impression de préférer sa femme a ses parents.

Il serait peut-être bon d’examiner si les rôles respectifs de l’homme et de la femme sont bien les mêmes qu’autrefois.

En principe, c’est le mari qui dirige le ménage. Il est difficile de savoir comment la chose se passait jadis, mais compte tenu de la différence d’âge des époux il est probable que la plupart du temps le mari était chef de famille incontesté; d’ailleurs il arrivait souvent que les femmes ne quittaient jamais leur village, alors que les hommes s’émancipaient bien davantage, surtout en fréquentant les foires et en se louant pour les travaux d’été.

Un mariage dans le Vicdessos.

LE MARIAGE

Le mariage a toujours été considéré dans nos campagnes comme une chose sérieuse. Ce n’est pas nos paysans qui auraient eu l’idée de donner pour mandat à leurs députés de réclamer le rétablissement du divorce.

Aussi la célébration du mariage s’est toujours faite avec autant d’apparat que le permettait la situation de famille des jeunes mariés. Quand la position de fortune était suffisante, les parents et amis étaient invités sans exception à la fête et il n’était pas rare qu’ils ne s’y trouvassent au nombre d’une centaine. On mettait des tables dans toutes les pièces de la maison et souvent même dans les granges. Toutes les personnes qui accidentellement ou avec intention se présentaient ce jour là à la famille, pour un motif ou sous un prétexte quelconque, étaient en outre invités à la fête. Les jeunes gens portaient un petit bouquet à leur boutonnière et de longs rubans bleus ou roses flottaient autour de leur chapeau. Aucun d’eux n’oubliait de se munir d’un pistolet et d’un paquet de poudre. Pendant la cérémonie de célébration du mariage, à la mairie ou à l’église, ils restaient dehors et tiraient de nombreux coups de pistolet. Quelques-uns, grisés par l’odeur de la poudre, mettaient des charges trop fortes et le pistolet, qui n’était pas toujours de première qualité, éclatait et les blessait parfois d’une manière assez grave. Malgré les accidents, en somme assez nombreux, qui se produisaient, cette habitude s’est maintenue fort longtemps et ce n’est que depuis quelques années qu’elle a disparu. Peut-être même existe-t-elle encore dans quelques localités.

Aucun des invités a la fête ne s’en allait, non seulement sans avoir souhaité de longs et heureux jours aux époux; mais parmi les parents les plus rapprochés ou les amis les plus intimes, il y en avait toujours qui, à l’aide d’une amulette ou d’un gris-gris quelconque, cherchaient à conjurer à l’avance les mauvais sorts qui pourraient être jetés sur eux. Un grain de sel enveloppé dans un morceau de papier blanc, mis dans la poche de l’habit du marié, sans que celui-ci s’en doutât, était considéré comme un des plus efficaces.


CONTRATS DE MARIAGE ET TROUSSEAU.

Les contrats de mariages méritent quelques lignes.

Les contrats de jadis donnent l’impression que l’amour ne comptait pas beaucoup dans le mariage : on faisait plutôt un marché. Prendre une femme c’était, avant tout, obtenir une belle dot. Le contrat ne manquait jamais d’en faire une description précise puisqu’elle donnait lieu à hypothèque.

A en juger par les contrats qui m’ont été communiqués, la belle-fille apportait, généralement du linge, une armoire, de l’argent liquide et parfois, quelques unes des brebis dont elle était la pastourelles. Quand l’argent, disons l’or, ne pouvait être versé tous les contrats prévoyaient un intérêt jamais inférieur à 5 %.

De nos jours, les contrats ont fort changé; souvent même, on n’en fait pas. Et, si on en rédige un, ce n’est généralement pas pour sauvegarder la dot de celle qui entre dans la maison, mais, pour assurer la sécurité future du jeune ménage.

La « nobio », ou mariée, apporte rarement une dot en argent, mais elle apporte toujours le trousseau, ou « noubial », c’est-à-dire : le lit, généralement construit de neuf, en bois de noyer ; la vaste armoire, ou  « cabinet », avec tout le linge nécessaire : draps de lit, mouchoirs, bas, corsages, robes, serviettes, torchons, etc… Tout le linge blanc est finement brodé et c’est la jeune fille elle-même qui en a exécuté patiemment la broderie pendant les veillées d’hiver ou en gardant les troupeaux dans les herbages. Ce linge est marqué aux initiales de la fiancée.

Les accords étant conclus et le jeune homme ayant fait sa cour quelque temps, on passera le contrat pour la cérémonie officielle des fiançailles. Ce jour-là, la fiancée se rend chez le notaire, accompagnée de ses parents et de ses filles d’honneur appelées « dounzèlos » (demoiselles) ou « causso-nobio » (chausse-mariée).
La première demoiselle portera une corbeille pleine de bouquets de fiançailles. Le fiancé arrivera aussi de son côté, escorté de ses parents et de ses garçons d’honneur, ou « dounzelous » (damoiseaux), ou « causso-nobi «  (chausse-marié), en nombre égal à celui des demoiselles.

Après la lecture du contrat, alors que la fiancée embrassait chaque assistant en lui présentant un bouquet pris dans la corbeille, il était autrefois d’usage d’ouvrir, dans l’étude même du notaire, la série des chants accompagnant toutes les cérémonies du mariage, Voici le premier de ces chants, répandu dans toutes les Pyrénées-Centrales.



Le quatrième couplet fait allusion à la quête qui était faite par une jeune fille présentant une assiette au moment où la fiancée distribuait les bouquets;


LA CHANSON DE LA MARIEE.

Dans la plupart des vallées Ariègeoise avait lieu, toujours la veille du mariage, une cérémonie curieuse, au domicile de la fiancée. Le fiancé, escorté de ses garçons d'honneur, arrive devant la maison de sa promise où règne une animation inaccoutumée. La porte est verrouillée et un silence impressionnant s’établit tout-à-coup à l’intérieur. On frappe du dehors.

- Qui est là ? demande-t-on de l'intérieur. Au-dehors, une voix suppliante répond : 
- C’est un mendiant qui désire la charité ; ou bien : 
c’est un voyageur égaré qui demande l’hospitalité, etc... Mais la voix de l’intérieur réplique : Tempo-s’i la porto, pourtiè; demando-s’i ço que porto. (Ferme-lui la porte, portier; demande-lui ce qu’il porte). Au bout d'un moment les jeunes gens du dehors déclarent: 
Le nôbi à la porto ; nôbio ! (Le marié est à la porte, mariée !). Mais à l’intérieur toujours la même question :
demando-s’i ço que porto.

Alors les amis du fiancé, dans une chanson interminable, et au gré des improvisations, énumèrent tour à tour les cadeaux qu’ils apportent. C’est « La cansou de la nôbio » ( la chanson de la mariée) qu’ils chantent sur un air dolent, tandis que les gens de l’intérieur font toujours la même réponse et la même question.



Toutes les pièces de la toilette et du vêtement de la marié sont énumérées dans la chanson : chemisette, corsage, robe, jupon, tablier, écharpe, colerette, bas, jarretière, etc... Au-dedans la réponse est toujours la même et la porte reste verrouillée.

A la fin de l’énumération la voix du fiancé s’élève : - Les jouièls d’amour t’en porti, nôhio! (Les joyaux d’amour je t’apporte, mariée ! ). A ces mots enchanteurs, la porte _s’ouvre grandement et toute la jeunesse s’engouffre dans la maison. La fiancée apporte une cruche de vin et en remplit un « pourro » qui circule à la ronde. Le pourro était une sorte de cruche en verre munie d’un bec très fin, au moyen de laquelle on buvait à la régalade.

Lorsque tout le monde avait bu, les jeunes gens étaient remis dehors et la porte était de nouveau verrouillée. Un deuxième dialogue chanté recommençait, semblable au précédent, au cours duquel étaient énumérés divers objets : couteaux, ciseaux, dé à coudre, bourse, etc... Et la porte ne s’ouvrait que lorsque le fiancé déclarait qu’il apportait l’alliance « l’anèl nouhial ». Tout le monde rentrait derechef dans la maison, mais cette fois-ci la fiancée avait disparu. Tous les jeunes gens, aidés du fiancé, se mettaient à sa recherche, en fouillant tous les coins de la maison.
Lorsque la nobio était enfin découverte, on la faisait asseoir sur une chaise et les garçons défilaient devant elle en faisant semblant de déposer dans son tablier tous les objets qui avaient été énumérés. Quelques facétieux apportaient parfois un vase de nuit ou une poêle à frire remplie de suie. La fiancée offrait aux jeunes gens une poule blanche, puis on les invitait à faire un réveillon.



HABILLEMENT DE LA MARIÉE.

Le jour du mariage, toute la famille s’occupe de la toilette de la jeune épouse.

La première demoiselle d’honneur s’occupe de l’habillement : robe et corsage sont ajustés avec le maximum d’élégance, mais ce sont surtout le voile et la couronne de fleurs d’oranger qui demandent toute l’attention; ils sont ajustés avec des épingles à tête blanche qu’il convient de piquer avec soin pour que la toilette soit impeccable.

Le premier garçon d’honneur, en général l’ami intime du marié, attend impatiemment son tour, car, c’est à lui qu’incombe le soin de mettre les jarretières et les souliers. Les jarretières sont posées sur un tapis de soie blanche porté par un autre garçon d’honneur. Quand la toilette de la mariée est terminée, les deux jeunes gens demandent à être admis dans la pièce. Ils s’inclinent devant la nôhio qui les accueille avec le plus aimable sourire, et ils lui demandent la permission de lui mettre les jarretières. Elle soulève pudiquement sa robe jusqu’aux genoux et le premier garçon d’honneur, genou à terre, boucle les jarretières. Puis, vient le tour des souliers. Mais on a eu soin de glisser dans ceux-ci, à l’insu de l’épousée, une plume de poule blanche ou, bien mieux, un louis de dix francs, afin de conjurer le sort jeté éventuellement par quelque sorcière. C’est ce qu’on appelait mettre « la pèceto al souliè de la nobio » (mettre la piécette au soulier de la mariée). La nôbio devait marcher ainsi toute la journée sans se déchausser...

L’habillement se termine par la pose de l’écharpe, dite « cinto » (ceinture), geste qui est accompli par le premier garçon d’honneur entouré de ses amis. Ces jeunes gens sont appelés pour cela « lous cintadous »...

Le garçon d’honneur noue l’écharpe de ruban blanc dès que la mariée l’a encouragé par ces deux vers :


Dans la  vallée de Vicdessos, au siècle dernier, le costume de la mariée était particulièrement curieux. Il consistait en une robe de laine, de couleur noire, dont l’étoffe avait près d’un doigt d’épaisseur, hiver comme été. Sur les épaules, un grand châle bariolé de dessins aux couleurs voyantes, retombait jusqu’aux talons, par-devant et par-derrière. Sur la tête était posée une coiffe de dentelle. Cette coiffe, tout d’abord de dimensions si modestes qu’elle ne formait qu’une sorte de motif décoratif sur le front, s’agrandit au point de devenir une véritable coiffure. Par-dessus la coiffe s’épanouissait soit une couronne, soit un bouquet monumental de fleurs artificielles multicolores où le rouge dominait. C’était ce bouquet qui distinguait la mariée des autres femmes de la noce habillées pareillement. Les voiles blancs et les fleurs d’oranger ne furent importées dans la vallée que vers 1890.



DEPART POUR L’EGLISE.

Au siècle dernier, lorsque le cortège nuptial se rendait d’un hameau éloigné vers l’église du village, chaque couple était monté sur une jument, l’homme à cheval et sa dame assise en croupe. La bête des mariés, qui prenait la tête du cortège, était parée des plus belles fleurs et munie d’une grelottière ornée de rubans et de fleurs, et dont les grelots, de diverses grosseurs, égrenaient le long de la route leur allègre chanson. La mariée avait les épaules couvertes d’un grand châle en laine, bariolé de fleurs aux couleurs éclatantes. Cette cavalerie qui s’avançait ainsi sur un chemin parfois étroit, mais presque toujours encadré de verdure, était des plus pittoresques. Dans ce temps-là les famille possédaient une ou plusieurs juments, et tous les animaux du voisinage avaient été amicalement réquisitionnés pour la circonstance. Une fois les cérémonies du mariage accomplies à l’église et à la mairie, le même cortège reprenait le chemin du hameau où allait se dérouler le traditionnel repas. C’est sans doute en souvenir de ces cortèges montés, qui devaient exister également à l’occasion d’autres festivités, que sont demeurées les expressions « cavalier » et « cavalière » pour désigner un couple de danseurs. Cette coutume du cortège monté à l’occasion du mariage n’est pas tellement ancienne puisqu’elle existait encore, vers 1900 : un semblable cortège a été remarqué à cette date, descendant du hameau de Lapeyregarde vers le village de Mont-Ferrier, dans la haute vallée du Touyre. Que le cortège fut à pied ou a cheval, dès qu’il s’ébranlait retentissait un premier chant « En anan a la gleiso » ( En allant à l’église).

En Ariège, pendant la bénédiction nuptiale étaient chantés, dans l’église même, par toute la jeunesse, deux chants : « Pendant la bénédiction nuptiale » et « La bénédiction ». Plus tard, ils ne furent chantés que sur le seuil de l’église, à la sortie, par les seules demoiselles d’honneur. Voici le premier de ces chants :


Après la cérémonie, les nouveaux époux, les parents et leurs témoins se rendent à la sacristie pour la signature du registre mentionnant l’acte d’union canonique. Les témoins, après les mariés, y apposent leur signature. Les parents peuvent en faire de même s’ils le veulent.

En Ariège, les invités attendaient dehors et se mettaient à chanter, dès que les époux apparaissaient : « Aprets la messo » ( après la messe). La dernière strophe s’adresse à la mariée qui ne reviendra pas à l’église en toilette nuptiale.


VERS LA DEMEURE DU MARIE.

Lorsque le cortège quittait l’église et qu’il s’acheminait vers la demeure du marié, avaient lieu, dans la rue, diverses cérémonies. Le cortège était d’abord guetté par les « finaires », ou quetteurs, qui présentaient sur un plateau d’argent, une pomme dans laquelle on avait incrusté quelques louis d’or afin de stimuler la générosité des donateurs. Plus loin, une femme sortait de la maison de la mariée, allait poser une chaise au milieu de la rue et la recouvrait d’un linge blanc. La nôbio, quittant alors un instant le cortège, venait s’agenouiller devant cet autel improvisé et toutes les personnes du cortège défilaient devant elle, l’embrassaient et déposaient quelque argent dans une assiette posée à terre. La mariée devait alors se mettre à sangloter, ou s’efforcer de verser de vraies larmes. D’après l’usage, le chagrin que lui occasionnait l’éloignement de la maison paternelle devait être sincère, et les larmes visibles. Si l’on s’apercevait qu’elle ne pleurait pas, on l’apostrophait en ces termes : « A, la mandro ! qu’i trigo de dichà l’oustal ! a l’èl tant sec qu’un caliu ! » ( Ah, la gueuse ! combien il lui tarde de quitter la maison! Elle a l’œil aussi sec qu’un charbon ardent ! ).

Lorsque le marié était un garçon d’une région lointaine, venu épouser une fille du pays, il y avait la cérémonie de « la rouminguèro » (de la ronce) : en travers du chemin il trouvait une ronce enrubannée qui l’arrêtait, et il devait acquitter à cet endroit un droit de péage. Dès qu’il avait déboursé quelques pièces de monnaie, on lui apportait une paire de ciseaux pour couper la ronce et le cortège repartait. Il était d’usage aussi, dans certaines vallées, de faire passer tout le cortège sous un châle tendu auquel étaient épinglés des billets de banque et des fleurs ; le ménage serait ainsi heureux et prospère. Bien souvent, les jeunes gens accompagnaient toutes ces cérémonies de coups de pistolets tirés en l’air avec des charges réelles. Les strophes suivantes mentionnent ces coups de feu :


« Quand un veuf épouse une jeune fille, il doit faire quelques dons aux jeunes gens ; cela s’appelle « accumoudà » (accommoder). Faute de cette précaution on lui fait le « chirbilhi » (le charivari) avec toutes sortes d’objets et d’instruments plus bruyants les uns que les autres : grandes et petites clochettes, chaudrons, casseroles, etc..., et parfois avec des instruments fabriqués spécialement à cette intention. Le charivari peut durer plusieurs jours.

« Dans la vallée de Vicdessos, après la messe de mariage, la mariée allait se cacher et les garçons d’honneur, appelés ici « espandiès », avaient le devoir de la retrouver. »



LE REPAS DE NOCE.

Lorsqu’on n’avait pas suffisamment de place pour dresser la table dans la cuisine, le repas de noce avait lieu dans la grange.

Celle-ci était nettoyée et des draps tendus dissimulaient les murs. Les serveuses faisaient le va-et-vient de la cuisine où étaient préparés les plats à la grange où se trouvaient rassemblés les convives.

Sur la table joliment parée, défilent des quantités de plats de viande. Ce jour-là on ignore les légumes. Le vin coule à flots, les langues se délient bientôt et on ne s’entend plus d’un bout à l’autre de la table dans un brouhaha inintelligible et un croisement de lazzis, de réparties, de facéties et de plaisanteries. Et bientôt des chansons débutent. Ceux qui sont incapables de « sortir un air » doivent quand même dire quelque chose, histoire comique ou monologue, et ce ne sont pas parfois les moins applaudis. Lorsque les vins capiteux ont échauffé les esprits, une étincelle jaillit soudain du côté des mariés; on entend claquer une paire de baisers sonores et aussitôt retentissent les cris : « Faites paser ! faites passer! ». Et la série des baisers fait le tour de la table, revient à son point de départ et recommence. Parfois les baisers vont s’égarer sur les joues des cuisinières qui en deviennent pourpres d’émotion.

Puis c’est la chaîne invisible qui se forme : les mains, cachées sous la nappe, pincent les genoux du voisin ou de la voisine, les rires et les cris s’accentuent de plus belle : « Faites passer ! faites passer ! ». Au milieu de l’effervescence générale, un jeune homme hardi et agile s’est glissé sous la table et s’est approché de la mariée à pas de loup. Celle-ci jette tout-à-coup des cris perçants en simulant la surprise, et le jeune homme sort de sous la table en brandissant triomphalement la jarretière de la mariée. Bravo ! bravo! s’exclame-t-on de toutes parts. Mais la nôbio semble avoir montré beaucoup de bonne volonté à se laisser enlever la jarretière, et un clignement d’œil significatif laisse entrevoir qu’elle était de connivence avec le hardi maraudeur. Et aussitôt retentit, dans une atmosphère de gaieté délirante, le chant suivant, répandu également dans toutes les Pyrénées Centrales et la Gascogne :


 Dans la vallée de Vicdessos vers le milieu du repas, on cherchait querelle à la marraine de la mariée en lui chantant : « Cacaraca ! Cacaraca ! ». Elle faisait semblant de n’y rien comprendre et demandait ce qu’on lui voulait. On continuait de chanter « Caca-raca » puis on trouvait que ses poulets avaient dévasté un jardin, que même ses poulets avaient tout dévoré : choux, carottes, salades, etc... Alors, on lui envoyait un garde-champêtre pris dans la société; puis, s’il en était besoin, on nommait un expert, un juge, un avocat, selon que la coupable se défendait plus ou moins bien. Finalement elle était condamnée à donner une poule. Elle répondait qu’elle était trop vieille, qu’elle éprouvait des difficultés pour marcher et qu’il lui faudrait une monture. Satisfaisant à son désir, la jeunesse allait chercher un âne que, tirant et poussant dans l’escalier, on parvenait à introduire dans la salle du repas. L’âne une fois là, la marraine examinait si rien ne manquait : selle, bride, éperons, cravache... On tâchait de tout lui procurer, y ajoutant un cigare. Entre-temps, on régalait l’âne avec du pain trempé dans du vin, sucré ou non. Lorsque la marraine se décidait enfin à enfourcher sa monture, tenant bien la bride, elle faisait le simulacre d’aller au poulailler chercher la poule réclamée. Cette poule, vivante, elle la tenait dissimulée sous ses vêtements comme elle pouvait, et la montrait au moment voulu. Alors, tout le monde se mettait à crier de plus belle : « Caca-raca ! Cacaraca ! ».

Le dessert est salué de nombreux cris d’allégresse. Un chant se fait entendre


Ce couplet se chante en agitant la table fortement. La gaieté s’accroît encore davantage si cela provoque des chutes d’ustensiles et des bris de verre ou de vaisselle, car ça portera bonheur aux mariés.

Il est d’ailleurs d’usage de briser intentionnellement quelques assiettes au cours du repas dans ce but. Lorsqu’on casse quelque chose, les invités s’écrient « la noco sera bouno » (la noce sera bonne).

Vient ensuite la cérémonie du « juncat », ou bouquet de noce. Les cuisinières « al pel frisat » (aux cheveux frisés) offrent un petit bouquet à chaque convive en lui présentant en même temps une assiette pour recevoir une offrande en espèces. Celui qui ne donne rien se voit le visage poudré de farine à la grande hilarité de l’assistance; ou bien il est menacé d’égratignures, et parfois réellement égratigné, au moyen d’une ronce que brandit l’une des quêteuses. Cette ronce est parfois remplacée par une cuillère à pot à queue recourbée dont on menace le ladre. Les cuisinières quêteuses avaient mis en réserve un massepain qu’elles offraient ensuite au donateur le plus généreux ; celui-ci l’offrait galamment à la mariée qui le partageait ensuite entre les invités. Dans le chant suivant, parfois dialogué, on retrouve les phrases de cette coutume :





FARCES AUX MARIES.

Au milieu de la soirée, vers onze heures du soir, les jeunes maries vont discrètement tenter de se sauver.
C’est bien souvent a la faveur d’une panne de courant qu’ils s’éclipseront. Mais leur absence est bientôt remarquée. D’ailleurs, dès que la lumière s’éteint, tout le monde sait que le couple va s'enfuir. On les laisse partir. Dans quelques heures, la jeunesse ira « pourta lou bi caout » (porter le vin chaud).
Tout le monde ignore où se trouvent les mariés à l’exception du garçon d’honneur. On va les chercher chez les parents ou amis dans le village. Pour corser la chose, le garçon d’honneur laisse la jeunesse chercher dans diverses maisons. ( ce n'est qu’à une heure assez avancée de la nuit qu’il ira frapper à la porte de la maison où ils se trouvent réellement. Toute la jeunesse rentre. Les mariés seront obligés de boire, dans un vase de chambre, du vin blanc dans lequel on aura délayé de la moutarde.

Parfois les mariés ne « se sauvaient pas » : ils étaient accompagnés jusqu’à leur chambre nuptiale par toute la jeunesse qui chantait devant leur porte les couplets suivants, tout en déshabillant la mariée, en commençant par la couronne symbolique :


Suivaient huit autres strophes identiques, sauf pour le nombre de brillants qui diminuait d’une unité à chaque reprise. Le chant se terminait par le quatrain suivant dont les trois derniers vers se retrouvent au chant (la librèio) :


A ce moment, les époux étaient autorisés à pénétrer seuls dans leur chambre et la porte en était verrouillée de l’intérieur. Les jeunes gens se rendaient alors à la cuisine pour préparer la soupe à l’ail.

Lorsque les mariés avaient quitté le bal à l’improviste, comme indiqué ci-dessus, et pendant qu’une partie de la jeunesse préparait la soupe, les autres jeunes gens et jeunes filles s’interrogeaient mutuellement : où sont les mariés?  La réponse était embarrassante. Personne ne pouvait donner la moindre indication. Il y avait bien la mère ou la jeune sœur de la mariée qui étaient peut-être dans la confidence; mais l’une et l’autre s’étaient envolées de crainte de « se couper » dans l’interrogatoire serré qu’on ne manquerait pas de leur faire subir. Alors, à la lueur vacillante d’une lanterne, d’une bougie ou d’un calelh, on fouillait les différentes pièces, et même les maisons voisines. Si les mariés n’ont pas cherché a se dissimuler et qu’on les retrouve facilement, on leur présentera une cuillerée de soupe qu’ils déclareront d’ailleurs excellente, tout en faisant la grimace. Mais malheur a ceux qui, se croyant bien dissimulés, sont enfin découverts après plusieurs heures de recherches; il faudra qu’ils avalent une bonne partie du contenu du Vase ; mais si leur retraite n’a pu être découverte, de quels quolibets moqueurs ils accableront la jeunesse, le lendemain !
Celui qui doit apporter le tourrin aux époux prend une livrée de cuisinier et s’avance vers la chambre, entre deux garçons d’honneur; chacun de ceux-ci est armé d’une énorme cuillère a pot. Un autre garçon suit, apportant un plat d’eau et une serviette.
Dans certains villages on pousse la plaisanterie jusqu’à apporter la soupe dans un pot de chambre et les époux doivent en absorber une partie, de gré ou de force.

ADIEUX AUX MARIES.

Les jeunes mariés sont laissées ensuite seuls ; mais en quittant la chambre, on leur adresse un dernier chant en signe d’adieu :


COUTUMES.

Dans quelques vallées du Couserans, il existait un usage curieux : lorsque la mariée arrivait sur le seuil de sa nouvelle demeure et que son beau-père s’avançait pour lui tendre la main et lui souhaiter la bienvenue, sa belle-mère paraissait à la fenêtre et laissait tomber sur sa tête une petite poignée de grains de blé. C’était le symbole de l’abondance qui l’attendait chez son époux.

Une coutume encore couramment observée, est celle des Renoces. Dans le  Massatois, le dimanche qui suit la noce, les mariés et leurs parents vont faire à l’auberge un repas dit renos (renoces).

CHANSONS DE MARIAGE.

LA CHANSON DE LA MARIÉE

I

J’avais promis dans mon jeune âge
De ne jamais me marier.
Mais aujourd’hui pas davantage,
Tous mes parents je vais quitter. (bis)

II

Adieu, la fleur de ma jeunesse,
Adieu, l’aimable liberté!
La noble qualité de fille,
C’est aujourd’hui qu’il me la faut quitter. (bis)

III

C’est aujourd’hui que je prends le nom de femme ;
La bague en or que j’ai à mon doigt,
C’est mon époux qui me la donne
Pour passer ses jours avec moi.

IV

Les voyez-vous toutes ces jeunes filles,
Assises à table autour de moi;
Les voyez-vous comme elles sont gentilles.
Dans peu de temps elles feront comme moi.

V

Aujourd’hui, jour de mon mariage,
Tous mes parents sont à l’entour;
L’on me fixe, l’on me regarde,
Les larmes leur tombent des yeux.

VI

C’est aujourd’hui que je quitte mon père,
Ma tendre mère avec regret;
Si je les quitte, c’est pour celui que j’aime.
Jusqu’au tombeau a jamais le quitter. (bis)


PROVERBES.

Marida es pas paousa        Marier n’est pas se reposer
Ni démoura san ré fa.  Ni demeurer sans rien faire.

Lorsqu’il pleut le jour du mariage, on dit :
 « lous nobis an lécat la padeno » — (les nouveaux mariés ont léché la poêle).

Lorsqu’une jeune fille a faute avant son mariage, on dit couramment :
A fèit Pascos abans les Rams
Elle a fait Pâques avant les Rameaux.

Ainsi allait la vie autrefois dans notre beau pays d’Ariège.










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