lundi 29 janvier 2018

Voyage d'Antoine Ignace Melling dans les Pyrénées en 1821, étape à Foix et dans la vallée de la Barguillère.



La ville de Foix, il y a à peine un demi-siècle, n'était qu'une agglomération confuse  de quelques couvents et de maisons informes, séparées par des rues étroites, irrégulières et infectes; depuis quelques années elle commence à prendre un tout autre aspect. Le pont sur l’Ariège, construit au treizième siècle , a été considérablement élargi; la rue de Montarieu vient d'être ouverte sur l'emplacement d’une ruelle fort étroite qui faisait suite à ce pont du côté de la ville, et dans laquelle, à notre premier voyage, notre voiture se trouva prise et arrêtée de droite et de gauche , par l'extrême rapprochement des maisons latérales. Qu'on juge par-là des embarras et des difficultés que le roulage et le service de la route de Bayonne à Perpignan devaient alors éprouver pour traverser l’Ariège, et pour avancer vers les parties orientales ou méridionales du pays. L'élargissement et le redressement des autres rues s'opèrent journellement, et ces utiles travaux recevront leur complément par l'établissement d'un large quai, depuis la préfecture jusqu'à la caserne, et par la construction de deux ponts en fer suspendus. Le premier de ces ponts s'élèvera de l'un à l'autre bord de la rivière, au bout de la promenade de Villotte ; l'autre sera jeté en face de la préfecture , au point où il en existait un anciennement, ainsi que l'attestent des débris de culées et le chemin dont l'on voit encore des traces au-dessus de la rive droite de l’Ariège.


L’hôtel de la Préfecture, ancien édifice fondé dans le cinquième siècle pour recevoir les religieux de Saint-Volusien, après avoir été dégradé par un incendie en 1804, a été réparé et embelli avec goût. Ses jardins en amphithéâtre, plantés de massifs, ornés de jets d'eau, de bouquets de verdure, et ombragés de tilleuls et de cyprès, descendent, ainsi qu'on a pu le voir dans la planche précédente, jusqu'aux bords de l’Ariege et du Larget, au lieu même de leur jonction. L'aile gauche de ce vaste bâtiment a été consacrée à l'établissement d'une bibliothèque  publique qui possède déjà environ huit mille volumes. M. Rambaud, avec lequel nous allâmes la visiter, nous fit remarquer les objets les plus curieux qu’on a réunis dans ce même local, en fait de médailles, de figurines, de morceaux d’échantillon de minéraux, de plantes et de fossiles recueillis dans le département; grâce à ses laborieuses recherches, ces éléments déjà très-intéressants d'un cabinet d’histoire  naturelle et d’archéologie, reçoivent tous les Jours de nombreux accroissements.

Au moyen d’utiles réparations et de quelques agrandissements, l’hopital, desservi par les respectables soeurs de la Charité, vient d'être mis en état de mieux remplir son importante destination. Des prisons vastes et bien aérées, établies dans les étages supérieurs des tours qui surmontant le rocher de Foix, remplacent les cachots humides, creusés au-dessous de leur base, où naguère on entassait pêle-mêle les grands criminels frappés des plus terribles condamnations, les malheureux soupçonnés coupables parfois d'après des apparences trompeuses, les aliénés, ou même des personnes en butte à de calomnieuses  accusations. La situation de ces prisons, d'ailleurs si salubre, à cause de l’isolement et de la grande élévation du mamelon ou elles sont placées, fait de ce lieu de tristesse et de captivité, le point central d'un panorama des plus ravissants. Par l'inscription gravée sur un marbre scellé à la face orientale d'une des trois tours, on connaîtra l'administrateur philanthrope aux soins duquel on doit ces améliorations, ainsi que l’adoucissement du régime sévère et des mesures rigoureuses contre lesquels réclamait depuis long-temps l'humanité: nous n'avons pas besoin de le nommer. 

Au moment où nous visitâmes ces prisons, nous vîmes des détenus pour de simples délits ou pour des fautes légères, circuler dans l’intérieur et s'élever même au-dessus du faite de la principale tour. Leurs regards pouvaient au moins errer librement sur le vaste amphithéâtre des monts qui entourent les délicieuses campagnes des rives de l’Ariège. Electrisée par ce magnifique coup-d'œil, leur âme semblait s'ouvrir a l’espérance, et l’air retentissait au loin des chants joyeux échappés d'un séjour de tristesse, d'effroi, de douleur. Cependant on regrettera toujours que ces majestueuses tours réveillent, à la première vue, d'autres idées, d'autres pensées que le souvenir de la grandeur, de Ia puissance, des aventures galantes ou chevaleresques de leurs anciens possesseurs. Leur usage présent efface tout le charme du passé; il couvre d’un voile sombre la mémoire des fêtes, des riantes anecdotes, des cours d'amour dont elles furent souvent les témoins; il rembrunit la brillante histoire des faits d’armes et des vigoureux assauts auxquels elles ont toujours résisté.


La population de la ville de Foix est suffisante pour lui donner un peu d’activité; les boutiques sont assez nombreuses, et dans la principale rue il y a quelques cafés, rendez-vous ordinaire des oisifs. Les sciences et les lettres y sont peu cultivées; cependant on y compte des hommes d'un mérite distingué. Ces estimables citoyens, animés du vif désir de voir prospérer le pays qui les a vus naître, ne négligent aucun moyen pour atteindre ce but. Les uns se sont réunis pour former une Société d’agriculture et des arts; d’autres viennent de fonder une Société d’horticulture. Leurs travaux, les encouragements qu’ils distribuent, portent des fruits abondants, et sont couronnés des plus heureux succès. Les communes rivalisent de zèle dans l'adoption des nouveaux procédés et des nouvelles méthodes de culture et de fabrication que ces hommes éclairés font connaître par le moyen du journal d’Agriculture et des Arts, qu’ils publient régulièrement et qui se répand de toutes parts dans le département. Généralement étrangers au goût des arts du dessin, les habitants de Foix: ne sont point insensibles au plaisir de la musique et des spectacles. Nous en avons ainsi jugé par le monde qu’attirait une troupe de comédiens dans un petit théâtre que possède cette ville, et par l’empressement avec lequel on se rendait aux agréables concerts donnés par M. Bruneau, receveur-général des finances dans son bel hôtel où il réunissait toute la haute classe de la société.

La couleur enfumée des maisons non recrépies, laissant voir leur charpente, et surtout leurs corps avancés à I’instar des maisons turques, rendent les quartiers habités par les classes inférieures, tristes obscurs et malsains. Aussi devons-nous convenir que la ville de Foix gagne beaucoup à être vue par dehors: tout le charme disparaît dès qu'on parcourt son intérieur.

Ceux qui aiment les promenades pittoresques peuvent jouir dans ses environs de cet agréable délassement soit en allant visiter le beau tertre où était située l’abbaye de Montgauzy aujourd’hui en ruines, sont en s’égarant dans les vallons alentour, et en gravissant les coteaux qui les dominent.
C’est la qu’on retrouve ces richesses, cette magnificence de la nature qu’on admire de toutes parts au pied de la chaine des Pyrénées. Mais, parmi ces buts de promenade, il en est un qui présente un intérêt tout particulier; nous voulons parler de l'ermitage de Saints-Sauveur, placé au Sud du faite de la montagne de ce nom. Cet ermitage, autrefois l’objet des pieux hommages des habitants des villes et des villages voisins maintenant abandonné et privé d’entretien, n’est plus qu’un monceau de décombres. Mais l’attrait de sa délicieuse position reste, et l’histoire naturelle offre un champs assez étendu sur la plate-forme dont il occupe la lisière méridionale. On s’y élève par un sentier assez commode, et l’on en revient chargé de minéraux, de plantes, de fossiles, innocentes conquêtes dont on ne peut jamais s’exagérer le plaisir, quand elles deviennent le sujet de douces études et d’intéressantes observations. Un banc immense de coquilles s’y montre à la surface du sol. Dans le terrain inculte qui avoisine cet; ermitage on trouve de quoi enrichir son herbier; et ceux qui veulent se donner une idée générale de l’enchainement, de la forme et de l'ordonnance des monts dont le bassin de l’Ariège est entouré aux environs de Foix, doivent rechercher la vue de ce point élevé. Les objets sont assez près, et si présentent sous un aspect très-favorable.


Mais une des courses les plus intéressantes que l’on puisse faire, c’est daller voir les forges de M. Ruffié dites de Foix, elles sont placées sur la petite rivière du Larget, dans le vallon de la Barguillère, à peu de distance de ce chef-lieu de département. Nous donnons ici l'aspect des bâtiments consacrés à l'a fabrication des faux, non dans l’espoir de présenter un site remarquable sous le rapport pittoresque, mais pour appeler l'attention de ceux qui se plaisent à observer les progrès de l’industrie nationale, sur un établissement qui affranchira bientôt la France du tribut quelle paie depuis long-temps à l’Allemagne pour cette fabrication, comme aussi pour celle des limes, et en général de toute espèce  d'outils en acier.

En partant de la ville de Foix on suit d’abord la grande route de Saint-Garons jusqu’au pont en pierre de Planissol, auquel se trouve adossé un premier petit établissement, les martinets de Moulineri, où l'on fabrique des fers en feuille, des chevilles, des clous de charrette, des aciers, des fers ronds et carrés de tout calibre, qu’on livre ensuite au commerce intérieur, et qu'on dirige sur Bordeaux, Nantes, Marseille, Paris et les départements de la Bretagne et de la Normandie. De là, quittant la route et laissant a droite le petit château, les prairies et les bosquets du Trésorier, on parcourt avec facilité le chemin ouvert sur la rive-droite du Larget, qui conduit à la manufacture de faux. Mais un double motif engage et détermine les promeneurs à abandonner ce grand chemin pour gravir la colline qui s’élève à sa droite. On désire prolonger un peu le trajet_ en suivant un large sentier ombragé de châtaigniers, de mélèzes, d’acacias, d’ormes de platanes, de frêne, de peupliers, de pins et de différents arbres exotiques; on veut jouir de la vue vraiment étonnante qui se déploie du liant de ce coteau, naguère en friche, aride, désert, et où l'on trouve maintenant le joli jardin anglais, les parterres, les riches vergers qui environnant l'agréable manoir de la Baronnie, habité par M. Ruffié. Lorsque nous nous rendîmes, par ce même sentier, aux forges et, à la fabrique defa faux, nous eûmes le regret de ne pas rencontrer chez lui le créateur de ce magnifique établissement. M. Rambaud chercha à nous dédommager, en nous présentant à Mme Ruffié, qui voulut bien nous, accompagner dans la visite de ce beau domaine, et descendre avec nous sur les rives de Larget. 


Conduits ensuite par M. Sérapion Roques, jeune homme intelligent, et instruit de tous les procédés de la fabrication, nous primes tour-à-tour connaissance des diverses branches des travaux, réparties en huit corps de bâtiments, situés sur les deux bords de cette rivière. Comme nous avions déjà en occasion observer d’autres forges et usines placées le long des Pyrénées, nous ne donnâmes une attention toute particulière qu’au bâtiment où se fabriquent les faux et les aciers par lesquels cet établissement se distingue de tous les autres de ce genre, C'est là qu'on est à mène d’admirer l'économie et la perfection qui résultent pour tout travail d’une heureuse distribution de ses diverses parties; c’est là qu’on voit la barre d'acier, déjà épurée par de nombreuses préparations, passer avec une célérité extraordinaire entre les mains de plusieurs ouvriers, et s’y transformer en peu de temps en une faux propre à être livrée au commerce. La dernière façon que reçoit cet instrument est celle du rémouleur, que, sur la planche suivante, on aperçoit dans la loge, à gauche de la porte d’entrée. Le bâtiment parallèle, à droite de la fabrique, comprend, en haut, le logement des ouvriers, et en bas, les magasins pour la houille, le charbon et les autres matières premières.
Le minerai de fer travaillé dans ces forges se tire de la montagne de Rancier, vallée de Vic-de-Sos; la houille vient des environs de Lyon et de Cramau. Les corps de bâtiments qui renferment les forges à la catalane, les fourneaux de cémentation , les martinet, etc., etc., sont situés en amont, à une distance d’environ 150 pas, et se trouvent cachés par ceux que nous venons de décrire et par l'avenue qui y conduit.

(Croquis postérieur au voyage de Melling, le viaduc de Vernajoul date de 1893)

Ce grand établissement ne date que de l'année 1798. Avant cette époque, les deux rives du vallon étaient, en cet endroit, sans communication entre elles; actuellement on y passe de l’une à l'autre par un pont solide. Elles ne présentaient que des friches, des bruyères et quelques touffes d'arbres et de buissons; aujourd’hui elles étalent la plus brillante végétation, une belle culture, et possèdent une manufacture qui prospère, et qui occupe environ cent ouvriers dans l'intérieur, et plus de trois cents autres individus venant de l’extérieur, et journellement employés pour ses besoins. Il y avait, à la vérité, quelques martinets d'ancienne origine dans les Villages de Saint-Pierre, de Serres, de Brassac et de Ganac, disséminés dans la vallée de la Barguillère; mais, depuis l’impulsion donnée dans le pays par cette manufacture, ce genre d’industrie a pris un, si considérable accroissement, que le seul village de  Ganac compte; maintenant plus trois cents ouvriers pour toute espèce de fabrication. Quand on songe aux immenses avantages que retirent les arts, le commerce et l'agriculture de cet important et magnifique établissement, on ne peut trop louer ni assez admirer les heureux effets du goût, des efforts, des lumières et de l'infatigable activité de celui qui a aussi embelli, vivifié et enrichi le département de l’Ariège dans un de ses cantons les plus agrestes et les plus arriérés. 

La vallée de la Barguillère remonte à. l’Ouest sur une longueur d'environ quatre heures de marche. Elle offre, au pied septentrional des contreforts et des vallons latéraux de la chaîne du même nom qui la sépare de la vallée de  Saurat, une succession de prairies , de champs cultivés, de bouquets de futaies et d'arbres fruitiers, de villages. et de fermes auxquels une population nombreuse et pleine d’industrie donne de la vie et du mouvement. Ces lieux si remarquables par leur fertilité empruntent un nouveau charme du contraste que présente la bande de roches stériles de la montagne Saint-Sauveur qui longe parallèlement le bassin du Larger au Nord, en convergeant vers le point le plus élevé où cette rivière prend sa source. S’il était entré dans notre plan de dessiner le site de la Baronnie et de cette partie de la vallée dont elle est le plus bel ornement, nous nous serions éloignés des bas fonds; en cherchant sur les hauteurs un point de vue favorable, nous aurions réussi; peut-être a fixer les regards des amateurs sur un paysage d'une richesse et d'une fraîcheur peu communes. Mais, d’une part, pendant notre visite, la pluie ne cessa de tomber à torrents; et de l’autre, nous pensâmes que le  peu d’attrait que présenterait la vue de la fabrique de Mr Ruffié, serait plus que suppléé par l’intérêt des détails dont elle nous fournirait l’occasion d’entretenir nos lecteur. 


M. Ruffié a obtenu médaille d'or,  à l’exposition publique des produits de l’industrie française, en 1823.



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En 1821, il est envoyé par le gouvernement français dans les Pyrénées1, afin de démontrer que leurs beautés naturelles peuvent rivaliser avec celles des Alpes. Il en résulte 72 aquatintes, basées sur les aquarelles originales sépia, qui sont publiées, avec un texte de son ami Joseph Antoine Cervini, sous le titre Voyages pittoresques dans les Pyrénées françaises et les Départements adjacents.





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