lundi 15 janvier 2018

Août 1898 en chemin vers le Montcalm, étape à Vicdessos.



Voici Vicdessos et la grande chaîne ariégeoise, car c'est de Vicdessos qu’il faut partir pour attaquer les grands pics du massif du Montcalm ou ceux de la haute vallée de Soulcem; aussi Vicdessos est un gîte que j'ai fréquenté bien souvent, avant de monter vers les grandes solitudes et après être redescendu de tous les hauts sommets. D'ailleurs Vicdessos au point de vue pittoresque est admirablement situé dans sa plaine de prairies vertes , au confluent des vallées de Goulier, Suc-Sentenac, Saleix et Auzat, qui conduisent toutes aux grands pâturages des hautes régions. Il y a dans cet endroit une diversité de teintes incomparable : des blancs éclatants avec les rochers calcaires de Sentenac ou d'Olbier; des rouges couleur rouille avec les schistes d'Auzat ; des verts sombres avec les forêts résineuses de Goulier; des verts clairs avec le bois des hêtres de la Guarrigue; il y a des dentelures bizarres qui se profilent hardiment dans le bleu du ciel avec le cap de Fume et les contreforts de Bassiès; il y a des neiges et des grands sommets avec le grand Montcalm que l'on aperçoit dès que l'on sort du village s'enlevant tout droit dans le fond de la vallée depuis 1000 mètres jusqu'à 3080 mètres.


Vicdessos se trouve donc ainsi un centre d'ascensions; c'est une étape pour les courses de sommets de la haute chaîne, pour les pics des vallées d'Artiès, de Soulcem ou de Lartigue ; un point de départ pour les courses plus courtes telles que celles de Bassiès, du Dendron ou des cols qui conduisent dans les vallées du Saint-Gironnais. Mais Vicdessos a des inconvénients sérieux : ses gîtes sont trop primitifs. Le pyrénéite heureusement doit n'être pas difficile !
Pour moi, Vicdessos a un charme particulier ; c'est un trait d'union entre la vie civilisée de la plaine et la vie solitaire et sauvage de la montagne. Aussi je ne manque jamais de m'arrêter dans cet endroit , malgré le peu de confort qu'il m'offre. Et puis Vicdessos a été mon premier contact avec la montagne, car c'est par le Montcalm que j'ai débuté dans la carrière pyrénéenne. Aussi j'aime Vicdessos parce que c'est l'endroit où j'ai senti pour la première fois les joies des grands sommets, la fièvre des veilles d'ascensions, et les griseries des retours.
Que d'impressions douces et réconfortantes n'ai-je pas rapportées de ce centre pyrénéen, lorsque le soir j'allais me promener jusqu'à Auzat, regardant les blanches neiges scintiller sous les rayons pâles de la lune nouvelle, ou me perdre dans les rues sombres de ce grand village.
Ensuite Vicdessos est très coquet; c'est la ville dans laquelle tous les montagnards viennent prendre contact avec le monde extérieur. Aussi voit-on de toutes parts les hommes et les femmes arriver les jours de foire ou de fête: les hommes vêtus d' un pantalon de bure bleue ou marron, avec un gilet de même étoffe passé pardessus un tricot de laine blanche; sur la tête le béret, le beau béret pyrénéen, qui donne à toute cette race de montagne un cachet particulier, et , négligemment jetée sur l'épaule, la capète, un capuchon de laine blanche, étoffe tissée à la maison et par des procédés très primitifs. Les femmes en robe couleur sombre; toutes invariablement coiffées d'un mouchoir blanc ou noir plié en triangle et noué autour du cou, faisant ressortir l'ovale régulier de tous ces visages halés et brunis par le grand air et le soleil. Tous ces montagnards vont ainsi s'approvisionner en poussant devant eux des ânes qui rapporteront le soir leurs provisions, ou bien vendre les produits de leur dur pays: le bétail et surtout le mouton.
Il m' a été donné d'assister à Vicdessos à ce spectacle très curieux pour l'étranger, d'une fête de village.


Le 15 août 1898, je descendais je ne sais de quel sommet, noir de hâle, ruisselant de sueur. A mon entrée dans la cuisine de l'hôtel Bénazet, je vis qu'il s' y passait quelque chose d'anormal. « C'est demain la fête locale, il faut que vous y assistiez, me dit l'hôtesse. » C'était bien tentant, aussi mon parti fut vite pris; je résolus de voir la tête de ce village pyrénéen. Le lendemain, dimanche, je fis dans la journée une courte promenade dans les hautes régions, un simple exercice d'entraînement pour pouvoir respirer de nouveau l'air des grands sommets qui me grisait depuis deux jours. J'allais tout en flânant aux étangs d'Izourt regarder encore une fois ces eaux sombres, encadrées dans un cirque de pâturages très verts et dominées par des rochers très rouges. J’admirais la masse trapue du pic de l'Aspre, les aiguilles abruptes qui enserrent le couloir du port de l'Albelle, et les ressauts qui conduisent aux étangs Fourcat: et je flânais sur ces bords. On était si bien dans ces coins si sauvages et si hauts, sans aucun souci, libre de toute pensée profane et absorbé par la contemplation de la grande nature. Malgré lui alors, l'homme se recueille; il pense aux causes qui ont pu ainsi amener tant de bouleversements; le grand problème de la création et de la formation de notre monde, mais aussi celui de sa destruction, élèvent son âme et son esprit vers les grandes pensées... Et je passais ainsi une journée, loin du bruit, dans les régions des grandes solitudes. Le soir je rentrais à Vicdessos.
C'était une soirée d'août délicieuse, une soirée comme l'on n'en trouve nulle part ailleurs que dans les Pyrénées; une soirée où les plantes sentent plus fort que dans les autres pays français et vous enivrent d'une manière plus complète; une soirée où les rivières murmurent plus doucement ; une soirée où le rire sonne comme un cristal plus pur et où les yeux brillent avec plus d'éclat. Aussi les jeunes filles se promènent toutes par bandes, se tenant étroitement serrées l'une contre l'autre; on dirait dans leurs robes claires de jolies brochettes d'oiseaux rares. Elles attendent les premières mesures de l'orchestre.


Maintenant, sur la place, l'orchestre de cuivres attaque les premières danses et de toutes parts les garçons et les filles accourent; les jolies brochettes claires se sont dispersées et les couples se sont formés. En dehors des notes stridentes de la musique, on n'entend d'autre bruit que celui du sol continuellement frappé en cadence.
Jeunes gens et jeunes filles sont tous là se tenant enlacés, ils tournent et tournent d'une manière très rythmée et sans jamais se lasser. Ce sont des polkas qui sont dansées sur une mesure très rapide; des quadrilles où danseurs et danseuses imaginent à l'envi des pas nouveaux, et rient aux éclats quand ils ont trouvé quelque chose d'original; des valses où l'on danse d'une manière silencieuse et recueillie.
Les couleurs claires sont mêlées aux sombres vêtements: les jolis cheveux sont confondus avec les casquettes et les bérets; tout cela tourne aux sons stridents de l'orchestre  éclairé par les couleurs joyeuses des lanternes vénitiennes accrochées aux arbres.
Puis, ce sont des promenades bras dessus bras dessous, quand la musique cesse de jouer ; des promenades où l'on peut causer. Que de jolies choses doivent ainsi se dire, les soirs des jours de fête! Que de gais éclats de rire montent alors au ciel, faisant résonner haut et clair la joie de vivre!...
Il y a peu de pays où le rire soit plus joyeux que dans ces régions des grandes Pyrénées, et où la femme ait plus de grâce naturelle. Et moi, je regardais le spectacle qui se déroulait ainsi devant mes yeux, comprenant mal, avec mes idées du Nord, toute cette exubérance et toute cette gaieté. D'ailleurs, j'étais encore sous l'impression des grands spectacles de la haute montagne, tout ce bruit résonnait péniblement en moi et n' y trouvait pas d'écho, après le religieux silence des vastes solitudes.
Une danse venait de se terminer, et à côté de moi se tenait un couple qui me regardait avec étonnement, car mon costume de course tranchait sur tous les vêtements de la fête. Petit à petit, ce couple se rapprocha et nous entrâmes en relation. « Vous ne dansez donc pas, monsieur, » me demanda la jeune fille, une jolie Pyrénéenne très blonde, aux yeux très doux et très bleus, du même bleu que celui des lacs de haute montagne et du ciel des grands sommets. – Mais si, lui répondis-je, avec vous si vous le voulez bien, la prochaine valse ». Les jolis yeux s'ouvrirent alors démesurément et me regardèrent d'une façon railleuse; la bouche dessina une petite moue moqueuse, et puis un grand éclat de rire découvrit une rangée de belles dents blanches; car changer de cavalier dans le cours d'un bal était une proposition si inattendue, qu'elle lui paraissait absolument invraisemblable! C'était en effet un très vieil usage que l'on ne changeait pas de danseur dans ces fêtes de montagne. Elle se tourna cependant vers son cavalier, et lui demanda la permission d'accepter l'invitation de cet étranger si peu au courant des mœurs du pays.
Nous valsâmes ensemble; en dansant, j'appris que ces fêtes de village étaient presque entièrement consacrées à la danse; que l'on avait dansé dans l'après-midi, que l'on dansait le soir et que l'on danserait le lendemain toute la journée, puis que l'on danserait à nouveau nouveau huit jours; que ce serait l'octave; que de tout temps on avait dansé sur la place à cette occasion; que c'était une très vieille coutume qui se perdait dans la nuit des temps. Et puis, nous causâmes de la montagne: ma petite danseuse me dit qu'elle l'aimait passionnément, et qu'elle comprenait qu'un étranger pût aussi l'aimer ainsi: elle me dit bien des choses encore, toutes très sensées, se rapportant à la montagne et aux usages du pays. Cette jolie Pyrénéenne était-elle naturelle à ce moment? ou bien s'étudiait-elle de manière à donner à l'étranger une haute idée de son pays et de sa race ?...


La valse terminée, je rendis ma petite amie à son cavalier et je rentrai à l'hôtel, étonné de tout ce que j'avais vu et entendu ce jour-là. Je me demandais comment, dans un pays si sauvage, on pouvait trouver des gens dont les sentiments semblaient aussi différents de ceux de leur milieu. Il fallait probablement en chercher la cause dans un très vieil atavisme: et je me posais le problème de l'origine des races pyrénéennes. Sûrement dans ces hautes vallées, sur la race autochtone dure et rude comme la contrée elle-même, à front fuyant, à yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, à maxillaires proéminents, se sont greffées des races plus élégantes et plus raffinées; celles des Romains ou des soldats de Charlemagne qui ont traversé tous ces pays au moment des invasions; des races orientales venues avec les Maures et les Sarrasins qui ont occupé en maîtres toutes ces régions; puis diverses races de notre vieille France attirées dans ces contrées par les nombreux droits accordés par les seigneurs féodaux pour peupler leurs domaines; et aussi les races espagnoles voisines, à l'époque où les comtes de Foix, ceux de Pallas et les vicomtes de Castelbon étaient en rapport les uns avec les autres; et je m'imaginais ces pays des grandes Pyrénées traversés continuellement par des peuples nouveaux qui tous ont passé, ne laissant que quelques traces d'eux-mêmes, tandis qu'autour d'eux la région était immuable et se dressait majestueuse alors, telle qu'elle est aujourd'hui.


Jean d'Ussel.
Excursions et Sensations Pyrénéennes.
Cimes Ariègeoise.


Jean d'Ussel (1874-1914) était un forestier, héritier d'une lignée de noblesse avec d'importantes propriétés dans le village de Neuvic (Limousin). Il était également un descendant des célèbres quatre troubadours d'Ussel, une famille de troubadours provençaux de la fin du douzième siècle.

En 1898, il fut chargé de gérer l'eau et la forêt à Tarascon-sur-Ariège. Cela lui a permis de découvrir les Pyrénées et il a fait de nombreuses ascensions sur une période de 15 ans. Initialement, il s'est concentré sur les montagnes de l'Ariège et de l'Andorre, accompagné par le guide local, Pierre Marfaing.
Il mourut dans la première bataille de la Grande Guerre près de la ville de Sailly-Saillisel dans la Somme, bien loin de ses  montagnes d'Ariège.

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