lundi 11 septembre 2017

La légende de L’Hospitalet


Un soir de décembre de l'an 1003.


Lorsque, au VIII° siècle, les troupes de Charlemagne eurent à lutter contre les Sarrasins, aux abords des cols pyrénéens, divers peuples indigènes, sous la conduite d’intrépides capitaines, aidèrent puissamment le monarque Franc à bouter l’ennemi hors des frontières. De chaque côté des cols de la Haute-Ariège la lutte fut ardente, et Andorrans et Cerdans se dépensèrent sans compter. Pour récompenser ces valeureux auxiliaires, Charlemagne leur octroya des terres et des franchises, et c'est depuis cette lointaine époque que les Andorrans sont quasi-indépendants. Du côté des Cerdans, un courageux chef fit aussi des prouesses dans la lutte, et il fut récompensé par l’anoblissement et par la donation à lui faite d'une partie de la Cerdagne actuelle, soit la vallée de Carol et la haute vallée de l’Ariège jusqu'aux bordes de Saillens, près de Mérens. Le nouveau seigneur s'établit au lieu appelé Enveigt, en Cerdagne, et prit le nom de ce lieu.


Environ 200 après, vers l'année 1003, Bertrand d’Enveigt, alors seigneur du pays, avait passé le col de Puymorens pour venir visiter ses terres sur le versant ariégeois. Un soir du mois de décembre il rentrait en Cerdagne. Il était à cheval. Il venait de dépasser les métairies de Saillens lorsqu'il arriva, à la tombée de la nuit, à l'endroit appelé alors l’Orri, où le torrent du Sisca vient jeter la blanche écume de ses cascades dans les eaux tumultueuses de l'Ariège. Tout à coup, comme cela arrive fréquemment à cette époque, une tempête aussi subite que terrible se mit à souffler, et la neige tomba tellement drue qu'en peu de temps elle combla toutes les cavités et tous les chemins. La nuit était devenue noire et on ne voyait rien à deux pas.

Le cavalier ne pouvait penser à faire demi-tour, encore moins à monter vers le col : se mettre en route d'un côté comme de l'autre, c'était aller chercher la mort. Bien affligé, il se vit donc contraint de rester là. Mais la tempête n'avait pas l'air de vouloir s’apaiser. Le pauvret était à moitié étouffé par les tourbillons de neige, et le froid commençait à le pénétrer. Il comprit aussitôt le danger. Certes, il essaya de se mouvoir et de frapper de la semelle ; mais cela le fatiguait, ses forces s’épuisaient et ses jambes fléchissaient.


Alors, voyant qu'il allait peut-être mourir là, privé de secours, il prit une grande résolution et confia son âme à Dieu : avec son épée il fendit la tête du cheval, éventra la bête, lui retira toutes les entrailles et se blottit dans cette carcasse encore chaude. Cet abri le réchauffa un moment et lui rendit tant soit peu d’espoir.

Et pendant qu'il était là, il fit le vœu, s'il en réchappait, de faire bâtir en ce lieu un petit hôpital, pour les voyageurs qui seraient surpris par le mauvais temps. Il avait à peine fini de murmurer cette promesse que la tempête s'apaisa comme par miracle, et ensuite s'arrêta complètement.

Au bout d'un long moment l'aube pointa. Lorsque Bertrand d'Enveigt put se conduire, il se mit à monter dans la pente recouverte de neige, passa le col et arriva au château de Toloza (aujourd’hui Porté), où se voit encore de nos jours une tour en ruine appelée la Tour Cerdane. Là se tenait une garnison commandée par Suzanne d’Enveigt, tante de Bertrand. Celle-ci, lorsque son neveu lui eut raconté comment il avait failli mourir, tint la promesse qu'il avait faite et ordonna de bâtir à l’Orri une petite église et un petit hôpital qui furent appelés Sainte-Suzanne du Romé en souvenir d’une vierge qui fut martyrisée à Rome, en même temps que Saint-Tiburce, vers l'an 295, du temps de l’Empereur Julien l’Apostat.
La dame d’Enveigt donna au nouvel établissement les terres, les bois et les pâturages qui se trouvaient aux environs. Un petit village s’édifia bientôt à côté. Ainsi est né le village de l’Hospitalet.


Naguère on voyait encore à côté de l'entrée du tunnel du chemin de fer, les débris de la petite église et du petit hôpital, derniers souvenirs de cette œuvre hospitalière.


Adelin MOULIS


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