lundi 5 décembre 2016

Hiver 1870, Noël Tichadou le facteur de Quérigut.


En approchant du col, Noël Tichadou, appuyé sur son bâton, siffla pour rappeler son chien, un appel bref, modulé, qui courut dans l’air glacé, tranchant comme une lame, jusque dans les taillis de la forêt des Haras.

On était à la fin d’octobre, mais les chutes de neige des jours précédents avaient transformé le paysage habituel. Le long du chemin, les pierres, aux angles adoucis sous l’épaisse couche, semblaient des meules oubliées, des moutons égarés. Les grands sapins ployaient leurs branches en offrande, tandis que les érables s’inclinaient en révérence. Le soleil était si faible qu’il effaçait les ombres et gommait le relief...



Au coup de sifflet, le chien de berger gris accourut, des pendeloques de glace accrochées aux flancs. Il suivit un moment son maître, mais l’attrait de l’aventure fut le plus fort. Il se roula dans la neige avec délice, fourra sa truffe au plus profond, puis se releva, nez au vent, flaira une piste, et courut, droit devant lui, pour suivre et débusquer la bête. Morose, l’homme hocha la tête : «Sacré Bélou ! Tu es bien le seul que cette neige amuse ! Moi, je vois arriver l’hiver comme une calamité... »


Car dans les années 1870, être facteur des Postes à Quérigut n’avait rien d’une sinécure: deux fois par semaine, il devait descendre à Ax par le col de Pailhères pour porter le courrier de son canton et prendre celui qui lui était destiné. L’aller et retour s’effectuait dans la journée: en tout, plus de soixante kilomètres d’un parcours difficile, qui l’obligeaient à partir à l’aube pour ne rentrer qu’à la nuit. Le lendemain, il triait le courrier et le distribuait. Il disposait ensuite d’un jour, plus reposant, avant de reprendre la route...

L’hiver compliquait tout. Ce qui ne demandait, somme toute, que de bonnes jambes, devenait alors une expédition hasardeuse. Avec le froid, le brouillard, la neige, les risques d’avalanches, rallier la ville d’Ax relevait quelquefois d’un véritable exploit. Si le vent et la tempête se levaient, le danger était réel. Plus d’une fois, Noël avait éprouvé la peur. La vraie, celle dont on ne parle pas. Ou alors bien plus tard, en riant avec ses compagnons, au café, devant un verre de fine. Celle dont on n’avoue pas qu’elle vous a fait réciter un Ave furtif, trembler les genoux, et piquer les yeux de découragement, tripes nouées, roulé en boule sous un abri de fortune, perdu de se sentir si petit et si vulnérable au cœur d’une si puissante nature...

Mijanès

Par temps de neige, l’Administration des Postes et Télégraphes se faisait conciliante: Noël Tichadou disposait d’un jour complet pour descendre à Ax, et d’un autre pour remonter chez lui. Il passait alors la nuit chez Pierre Sicre, un cousin qui louait des meublés aux curistes, en saison, et que l’hiver condamnait à l’inactivité. De ce fait, le facteur de Quérigut n’accomplissait le périlleux trajet qu’une seule fois dans la semaine. C’était la seule raison qui lui rendait l’hiver un tout petit peu aimable. Pour le reste...

La poudreuse dépassait ses genoux. Il s’empêtrait dedans, pestait contre elle qui se glissait entre guêtre et soulier et lui glaçait les pieds. Contre le soleil qui inondait le paysage de lumière aveuglante et l’éblouissait…

Son grand sac réglementaire l’encombrait. Oh ! il n’était pas bien lourd, une dizaine de lettres tout au plus. Mais il y avait aussi ce petit paquet brun, ficelé serré, qui se rappelait à lui. À chaque pas, balin-balan, il le sentait rouler en tous sens, entraîner la sacoche d’un côté puis de l’autre. Dans les pentes fortes où il peinait, c’était une grande gêne. Il avait bien pensé, un instant, le jeter dans un fourre, l’enfouir sous la neige. Mais l’expéditeur, c’était le maire du Puch, le plus petit village du canton, le destinataire monsieur le Préfet... Le coup était trop risqué: si c’était quelque chose d’important ?

Tarbezou

Ce matin, Noël Tichadou n’était pas de très bonne humeur !
«Et Bélou qui a encore filé Dieu sait où ! »

Il avait dépasse Mijanès depuis longtemps. Bientôt, il atteindrait le col, où il avait l’habitude de s’accorder une pause. Là, ou près du chemin, le hasard avait entassé plusieurs blocs de granit de manière singulière: fichés dans le sol, serrés les uns contre les autres, ils formaient une sorte de fortin naturel, circulaire, à peine large comme des bras tendus, mais bien abrité des vents. Ceux-là pouvaient toujours hurler, balayer la crête, mugir dans la forêt, tourmenter sa cape de bourrasques capricieuses, dès qu’il entrait dans cet abri suspendu entre terre et ciel, le facteur trouvait un havre de bienfaisante paix.

C’était une sorte de rituel : il se débarrassait pour quelques instants de son sac de cuir, et prenait son couteau dans sa poche. Et tout en mâchant lentement un morceau de pain et de fromage, des yeux, il interrogeait l’horizon. Il parlait aux géants familiers, les appelait par leur nom, déchiffrait leurs messages comme une langue secrète aux accents disparus : était-ce les montagnes qu’il voulait apprivoiser, ou bien sa propre angoisse qu’il conjurait en la déposant, comme une offrande, devant leur mystérieuse et dangereuse majesté ?

- Ah ? Je ne vois pas ta cime, Tarbezou. Est-ce que tu ne nous prépares pas un orage, ou une tempête ? Attends au moins que je sois dans la vallée. ..

Ou bien :

- Déjà les premières feuilles sur tes bouleaux, la Bexotiillade ? Tu nous annonces un printemps bien précoce ! Gare aux gelées tardives !

Coma Pedrosa

Par temps clair, il pouvait distinguer les pics les plus lointains, l’Estany, la Coma Pedrosa, le Montcalm… Parfois même, à l’infini, le Maubermé et le Mont-Valier !

Mais pas ce jour-là. Peu à peu, le pâle soleil avait disparu tandis que des nuées lourdes, grises, ouataient le ciel. Le vent se levait en sifflant ses menaces. Déjà, quelques flocons durs crépitaient sur son béret et ses épaules. L’accalmie ne durerait pas : le mauvais temps s’installerait avant le soir. « Et demain, comment sera le chemin ? songea le facteur. Pourvu encore qu’il n’ait pas trop de neige !» Il prit la gourde, fit gicler au fond de sa gorge un filet de vin, et appela Bélou, reparti sur une piste nouvelle...

Un rugissement terrible lui répondit !
Dans son dos, derrière les rochers protecteurs.
Un ours! Un mâle, très sombre, qui grognait. Il avançait droit vers le fortin en humant l’air bruyamment.
En un instant, Noël Tichadou fut sur pied. Tétanisé par l’angoisse, la bouche sèche. Mais bien vite, il reprit ses esprits, et réfléchit:

« Ici, je dois être en sûreté, à condition de défendre l’entrée. Si je peux tenir un bon moment, il se lassera certainement... »

Maubermé

Il laissa glisser au sol sa gourde, prit son bourdon, et se plaqua contre la paroi, immobile. Silencieux. Par les interstices entre les rocs enchevêtrés, il pouvait suivre la progression de la bête.

Le plantigrade tournait lourdement autour de l’entassement de pierres. À chaque pas, le sol vibrait! Il sentait la peur de l’homme. Et l’homme sentait les relents âcres du fauve. Il voyait de près sa rude fourrure, ses griffes monstrueuses. Un instant, l’ours releva la tête, et leurs regards se croisèrent. Terreur atavique chez l’un ; puissance sauvage et agressivité chez l’autre... Satisfait d’avoir enfin trouvé sa proie, le fauve se dressa sur ses pattes arrière, poussa un long mugissement conquérant... et sans le moindre effort, entreprit d’escalader le fortin !

Noël en sortit vivement, s’éloigna tant qu’il put, siffla son chien... Il vit reparaître l’ours, l’encolure tendue, les yeux fous. Son bâton était une arme tellement dérisoire face à un tel adversaire !

« Bélou f Bélou! Qu’est-ce que tu fous, bon sang ? J’ai besoin de toi ! Vite ! »

C’était la seule aide qu’il pouvait espérer. Mais que pourrait  tenter un petit labrit comme Bélou face à un pareil monstre ? L’homme, de la pointe du bâton, s’efforçait de tenir le fauve à distance et reculait pas à pas.

« Ça ne peut pas durer ! Bientôt, la pente va s’accentuer, déboucher sur les falaises où je risque de me rompre le cou : il faut en finir. »

Électrisé, Noël concentra sa force dans son bras et frappa un grand coup en direction du cœur. Par malheur, le bourdon glissa sur l’épaule et atteignit le museau de l’ours. Au paroxysme de la fureur, il poussa un long cri rauque, secoua la tête en soufflant, et, d’un puissant coup de reins, se dressa droit devant le facteur ! Toute sa souffrance, sa hargne, explosaient par sa gueule hurlante, sanglante, à crocs découverts...

- Bélou ! Au secours !

L’animal frottait sa truffe ensanglantée. Sans le quitter du regard, Noël Tichadou reculait toujours. « Cela ne me mènera à rien... Je risque de trébucher sur un obstacle... Si je tombe, je suis mort. Et Bélou qui n’arrive pas... »

Mont Vallier

Enfin, du coin de l’œil, il vit débouler de derrière son dos une boule poilue, haletante, qui se jeta sur l’ours sans hésiter. L’instant d’après, le fauve battait en retraite, titubant, larmoyant, emplissant la forêt de gémissements, presque humains…

Incroyable !
Le labrit stoppa net sa course et lança un aboiement de triomphe.
Brave Bélou !

**********

- Tu voudrais me faire croire que ton farou a mis en fuite un ours ?
- Je te jure que c’est la pure vérité.
- Arrête de me prendre pour un imbécile...

Pierre Sicre, incrédule, hochait la tête, un peu agacé. C’était peut-être la vingtième fois que son cousin ressassait cette histoire depuis son arrivée chez lui, en fin d’après-midi. Et depuis, le facteur ne cessait de caresser la tête ébouriffée de son chien, le couvait d’un regard de tendresse niaise. Il lui avait même acheté, chez le boucher, une tranche de boeuf épaisse de deux doigts !

Tu mérites bien cette récompense, vaillant Bélou.  Heureusement que tu étais là ! Sans toi, j’étais perdu. 

Il se tourna vers Pierre.

- Ne souris pas, va. Tu ne sais pas ce que c’est, toi, une peur pareille. Et d’avoir la vie sauve grâce à son chien...

Et pour la vingt et unième fois, il recommençait son récit, le départ de Quérigut, le casse-croûte dans les rochers... Pierre l’interrompit.

Allons, ne te moque pas de moi ! Tu as vu la taille de ton « molosse» ? Par quel miracle un petit labrit aurait-il pu vaincre un fauve aussi imposant que tu le prétends ? Ce n’est pas possible ! Un ours, ce n’est pas un lapin !
Et pourtant, je te jure que c’est l’exacte vérité !
Ce n’est pas possible !
Mais si !
Mais non ! Ton histoire ne tient pas debout !

À ces mots, le facteur de Quérigut, subitement frappé de stupeur, resta coi, bouche bée, main suspendue au-dessus de Bélou pour une caresse inachevée. Il réfléchissait.

- Pierre, tu viens de dire quoi ?
- Que ton histoire ne tient pas debout.
- Mais oui : la voilà, l’explication !

Son cousin hocha la tête: Noël déraisonnait. La grande frayeur qu’il venait d’éprouver lui avait certainement ébranlé l’entendement. Indulgent, il lui versa un verre de vin.

- Bois un coup, va. Ça te remettra les idées en place !

Noël repoussa le verre. Et d’un coup, devant Pierre Sicre ahuri, puis inquiet pour sa santé, il s’affaissa sur la table, les épaules agitées d’un tremblement irrépressible, le front appuyé contre sa paume ouverte, les yeux pleins de larmes. Ses nerfs avaient-ils lâché de cette terreur rétrospective ?

Mais non : Noël Tichadou riait, riait !

- Ah ça ! Me diras-tu enfin... ?
- J’ai compris ! J’ai tout compris ! haletait-il entre deux hoquets en s’essuyant les yeux.

Enfin, après quelques minutes de confusion, il reprit son souffle.

- Tu vois, expliqua-t-il enfin, c’est toi qui m’a mis sur la voie en prononçant le mot « debout »...
- De mieux en mieux !
- Mais si, écoute: je me suis souvenu que Bélou, sitôt arrivé, a foncé droit sur l’ours... L’ours, qui était à ce moment-là debout devant moi, dressé sur ses pattes arrière...
- Et alors ?
- Alors, comme mon chien est tout petit, il s’est faufilé  entre ses pattes, sous lui...
- Et alors ?
- Tout simplement, il s’est trouvé juste à la bonne hauteur pour lui mordre les...
- Sacré Bélou !

Ax sous la neige.

******

L‘authentique histoire de Bélou vainqueur de l'ours, c’est un peu celle de David et Goliath, mais revu à la mode ariégeoise, et avec une méthode quelque peu surprenante !

L'Ariège au coin du feu.
Denise Déjean

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