mardi 29 novembre 2016

Un matin du 28 septembre 1568 en Vic-de-Sos.


LA BOUNETO ROUJO.

« D'Aoudou. . . ôou. . . d’Aoudou. . . ôou. . . d’Aoudou. . . iôou...», renouvelé sans cesse par l'écho sur les pentes rocheuses, le hurlement s'amplifiait et couvrait l’étroite vallée, semblable à celui d'une meute, de loups en chasse.
Et c’était d'ailleurs une meute de loups furieux que cette cavalcade vociférante d'une dizaine de cavaliers porteurs de torches qui, en ce matin du 28 septembre 1568, remontait au grand galop le chemin de Tarascon à Vicdessos. Derrière elle, les granges de l'ancienne commanderie des Hospitaliers de Capoulet flambaient… A travers champs, les paysans affolés fuyaient vers, les hauteurs de Miglos et de Lapège, criant et se lamentant : «Nous sommes perdus…! Les casaques noires. . .! la bounèto roujo. . . ! D’Audou. . . D’Audou !»

Depuis la veille, Tarascon était aux mains de l’armée huguenote de l’Ariège, dont le fer de lance était constitué par une garde de cent cavaliers, dévoués corps et âme à leur chef : les « casaques noires », vêtus de noir, coiffés d’une « bavette » noire montant des chevaux noirs... combattants d'élite, féroces et sans pitié, les cavaliers de l'Apocalypse. . . tuant, pillant, violant, brûlant. . . une véritable délégation de l'enfer! Leur chef : le jeune chevalier d'Audou, Sire de Léran, noble de bonne souche, dont la profession de foi huguenote couvrait l'ambition exacerbée. Un redoutable chef de bande dont, quinze ans plus tard, Henri IV, Comte de Foix devenu Roi de France, devait faire un Gouverneur du Pays de Foix.



En ces temps d'une anarchie qui ensanglantait l’Ariège depuis dix ans, le prétexte des Guerres de Religion avait fait naître de nombreuses troupes de «bandoliers», plus brigands que soldats. Celle d'Audou était la plus célèbre, son chef la soumettait à une discipline de fer et lui avait imposé un uniforme noir; vêtu strictement comme ses hommes, partageant leur vie, Audou ne se distinguait d'eux que par sa coiffure : sa « barrette » était écarlate, d’où son surnom qui faisait trembler les populations : la «bounèto roujo».

Le dimanche 27 septembre 1568, grâce à la trahison de la « Cinquième colonne » huguenote, les «casaques noires» avaient occupé le bourg fortifié de Tarascon, livré au pillage et aux exactions de toutes sortes d’une horreur sans limite. N’insistons pas, les tenants du catholicisme agissaient de même, l'année suivante ils firent bien pire à Tarascon.

Sachant que le bourg de Vic-de-Sos n'était que faiblement fortifié, Audou avait détaché pour s'en emparer dix cavaliers seulement. Il pouvait supposer qu’après ce qui était arrivé à Tarascon, la crainte qu’inspireraient leur passage et leur arrivée ferait se soumettre les villages de la Vallée sans autre difficulté.

Passé Capoulet, les huguenots ralentirent leur course et se regroupèrent; le chemin montait d'ailleurs, et les chevaux soufflaient. . . La vallée était déserte, ils prirent le petit trot en ne conservant allumée qu'une seule torche, l'épée au fourreau et les pistolets aux fontes.

Soudain, la route tourna après le carrefour du chemin de Siguer, et les cavaliers noirs se trouvèrent face à une barricade faite de charrettes renversées. Deux coups d'arquebuse en jaillirent, ainsi qu'une volée de carreaux d'arbalète. Deux huguenots tombèrent raides morts en travers du chemin, sans même s'être rendu compte de ce qui leur arrivait. Sans plus réagir, les survivants tournèrent bride et se mirent à l'abri du coude du chemin. Cette résistance inattendue les déconcertait : s'agissait-il de quelques gens de Vic-de-Sos, peu aguerris, ou d'une troupe de bandoliers catholiques ? Dans ce dernier cas, le combat risquait par trop d’être au désavantage des casaques noires. Mieux valait rendre compte à leur capitaine...ils repartirent vers la basse vallée.



De l'autre côté de la barricade improvisée, Jean Soler, Sergent de ville de la Communauté de Sos, risqua un œil : en travers de la route, deux hommes noirs gisaient face contre terre. Dans le pré voisin leurs chevaux, démontés, paissaient tranquillement. Le silence n’était troublé que par la rumeur tranquille du torrent proche.
Il rechargea avec précaution son arquebuse, près de lui le Conseiller Politique de Vic, Antoine Rousse, fit de même. Leurs deux compagnons, jurats garde-ports, avaient retendu leurs arbalètes.

Un long moment s'éternisa... rien ne bougeait... les quatre hommes se décidèrent à quitter leur abri, l’arme au poing, se couvrant mutuellement. Jean Soler retourna du pied un des cadavres, «Ce sont bien les casaques noires», murmura-t-il, «ils vont revenir en force, il faut prévenir le Consul». Ils prirent les armes des morts et récupérèrent les chevaux pendant que les jurats traînaient les deux casaques noires par les pieds pour les jeter au torrent.

A Vic-de-Sos, dans la salle du fortin, les quatre Consuls de la vallée siégeaient en compagnie de quelques Conseillers politiques sous la présidence du Premier Consul, Vincent Ville. Antoine Rousse et Jean Soler venaient de leur rendre compte de l’échauffourée du matin. Vincent Ville prit la parole : «Nous n'avons plus d'espoir de voir les Huguenots nous épargner. D'ici quelques heures Audou sera là avec ses casaques noires et les brigands tarasconnais, et nous n'avons aucun moyen de lui résister, le fort ne tiendra pas dix minutes, nous sommes trop peu nombreux, sans armement, et nous n'avons pas l'habitude de combattre»..

A l'époque de ces événements, le bourg de Vicdessos était séparé en deux agglomérations : l'enclos de Vic et le village de Sauzeil ; la route actuelle n'existait évidemment pas et les deux villages étaient nettement distincts. Vic, chef-lieu de la Communauté de Sos, était bâti à l'intérieur de l'île délimitée par la rivière et le canal des moulins ; on y pénétrait par un pont de bois que protégeait un petit fort élevé sur le «Roucatil», à l'emplacement du calvaire actuel; ce fortin servait à la fois de maison commune et de prison. Il n'existait aucune autre fortification, pas même une simple palissade, l'eau du canal baignait directement le pied des maisons. L'ensemble était de peu d'étendue et englobait l'église et la maison prieurale. L'enclos de Vic était d'ailleurs peu peuplé; depuis le début du siècle la peste-y avait fait des ponctions effroyables; la population en était essentiellement bourgeoise : forgeurs, trafiquants de minerai de fer, négociants, aubergistes, notaires. . . les habitants de l'enclos de Vic, peu aimés par ceux des autres villages, drainaient vers leurs coffres la totalité du revenu de la Vallée.



Après les paroles de Vincent Ville, les trois autres Consuls s’interrogèrent du regard : leur problème était différent, les populations qu'ils administraient n’avaient guère de biens pouvant souffrir d'un pillage, ceux d’Auzat pouvaient facilement éparpiller leurs troupeaux dans la montagne, ceux de Suc pouvaient faire de même avec les mulets qu'ils utilisaient pour le trafic avec le Couserans, ceux de Goulier, mineurs à Rancié, n'avaient que la mine pour tout bien, leurs dettes vis-à-vis des gens de Vic dépassaient largement le volume de leurs biens propres. Et d'ailleurs, ils étaient assez rassurés car il y avait très peu de chances pour qu’Audou les attaque, sa cavalerie ne pouvait grimper les sentiers de chèvre conduisant à leurs villages.

Archibald Dengerma «Cagosol» Conseiller Politique de Vic, aubergiste, trafiquant de minerai, un des hommes les plus riches du bourg, brisa le silence : «Le mieux est par conséquent de n'offrir aucune résistance, Audou nous en saura gré et nous nous en tirerons sans doute avec le versement d'une rançon; nous sauverons nos vies et la plus grande partie de nos biens.»

Le Sergent de ville Jean Soler, vieux soldat des Guerres espagnoles, le considéra avec mépris : «Il est trop tard pour discuter avec le Huguenot; nous avons tué deux de ses casaques noires, Audou les vengera; pour un de ses hommes il exécutera dix des nôtres. Et n'oubliez pas que nous sommes catholiques, ce sera la conversion ou la mort pour nous tous !». Le Premier Consul intervint : «Alors, Jean, quelle solution nous proposez-vous ?». . .



Jean Soler se leva : «Il n'y en a qu'une, il nous faut abandonner le bourg, et il nous reste peu de temps pour le faire !» - «C'est bien aisé pour vous, répliqua aussitôt Archibald Dengerma, vous n'avez que votre solde et portez tout votre bien sur le dos ! Nous ne pouvons fuir dans la montagne avec nos maisons et leur contenu. Vous voulez nous ruiner plus sûrement que ne le ferait Audou !»

Le Sergent de ville se pencha vers la table du Conseil : «Il est vrai que ma seule fortune réside dans mon épée et mon bassinet, mais elle est au service de votre Communauté et de la vraie Religion. Je n'ai pas dit que vous deviez fuir dans la montagne avec votre seule peau pour bagage; je vous propose de nous réfugier tous à Montréal. Le chemin est aisé pour y parvenir, les murailles, bien qu’égrenées, encore hautes et solides, les accès faciles à défendre. . . le donjon et le «Campanal» offrent encore un toit et les grottes peuvent abriter vos femmes et vos enfants. De plus, si nous nous cachons bien, Audou peut ignorer notre présence si près de notre bourg. Sans rien à piller, sans provisions, il ne restera pas sur place et redescendra vers Tarascon. Décidez-vous vite, ce n’est pas avec deux arquebuses et quelques arbalètes que je pourrai défendre l'enclos de Vic !»

Vincent Ville n'hésita pas : «Messieurs du Conseil, dit-il, je crois que Jean Soler a raison. Nous allons quitter nos maisons en les vidant de tout ce que nous pourrons emporter. Notre vieille forteresse de Montréal nous offrira l'asile le plus sûr et le plus secret. Messieurs les Consuls, rejoignez vos villages, je ne pense pas que vous ayez à y craindre quoi que ce soit. Monsieur le Greffier assurera la sauvegarde des archives de la Communauté ; quant à vous, Monsieur le Curé, faites sonner la grosse cloche en tocsin d'alarme. Que chacun informe la population d'avoir à réunir ses biens et à partir pour Montréal. Tout Vic-de-Sos y dormira à l'abri la nuit prochaine, la séance est levée, que Dieu nous garde !».

Montréal de Sos
Quelques instants plus tard, ébranlée par les bras puissants d'Antoine Claret «Cantamessa», le carillonneur-bedeau, la grosse cloche de l'église de Vic, faisait résonner la vallée de son puissant bourdonnement. Dans la sacristie, Arnaud Varilhes, vicaire général du Prieuré, emballait avec précautions ses maigres affaires aux-quelles il joignait le calice, les chandeliers d'argent doré de l'autel, et la précieuse châsse contenant la relique de la Vraie-Croix. Sur la place du Bès les mulets étaient rassemblés, certains déjà chargés de coffres et de sacs; sans trop d'affolement, les bourgeois de Vic-de-Sos vidaient leurs demeures, vieillards, femmes et enfants passaient le pont et prenaient le chemin du roc d’Olbier. Vincent Ville, Antoine Rousse et Jean Soler essayaient avec bonheur de mettre un semblant d'ordre dans cette évacuation précipitée. L'après-midi était fort avancé lorsque les derniers fuyards se préparaient à quitter l'enclos; certains avaient pu faire deux voyages entre leur maison et Montréal; il ne restait guère plus sur place que quelques meubles intransportables. Les derniers mulets chargés évacuaient les registres de Maître Antoine Barbe, et de son confrère Maître Jean Delescazes, notaires du bourg ; et Archibald Dengerma priait silencieusement pour que rien de fâcheux n’arrivât à ces documents qui lui étaient particulièrement chers parce qu'ils recélaient les preuves des nombreuses reconnaissances de dettes et ventes «à réméré» dont il était créditeur.

Les larmes aux yeux, Antoine Claret «Cantamessa», lâcha la «corde du gros bourdon qui continua à battre librement son lugubre tocsin; il s'apprêtait à fermer le lourd vantail de l'église lorsque le curé Varilhes arrêta son geste : «Non, lui dit-il, ne ferme pas, la maison de Dieu doit rester ouverte, même aux hérétiques» - «Mais ils vont tout brûler, gémit le bedeau» - «La porte ne les arrêterait pas, ils mettront le feu quand même, mais, ne crains rien, il n'y aura pas de sacrilège, j'emporte avec moi les saintes hosties et nous dirons un office là-haut.»



Jean Soler, l'arquebuse au poing, fut le dernier à passer le pont de bois sans même jeter un dernier regard vers l'enclos où ne vivaient plus que quelques volailles égarées. Sur le Roc d'0lbier, le soleil couchant faisait rougeoyer les murailles de l'antique forteresse refuge de Montréal qui allait, une dernière fois, jouer son rôle protecteur.

Le lendemain matin 29 septembre, la longue colonne des cavaliers noirs s'étirait sur le chemin de Vicdessos ; en tête, reconnaissable à sa coiffure écarlate, Audou, brûlant de désir de vengeance; en fin de colonne deux mulets traînaient un fauconneau de 120 livres, de petit calibre certes, mais suffisant pour venir à bout des faibles fortifications des résistants de Vicdessos; derrière suivaient, à pied, quelques ribauds tarasconnais espérant recueillir les miettes d'un pillage fructueux.

Au carrefour du chemin de Siguer, Audou détacha deux éclaireurs qui revinrent pour signaler que la barricade avait disparu et que la voie était libre. A hauteur des masures d’Arconac, sur la rive gauche de la rivière, les huguenots mirent pied à terre et se regroupèrent à l'abri des bâtiments désertés de la forge catalane de Cabre. Prudent pour la seconde fois, Audou envoya un petit groupe de cavaliers en reconnaissance vers le bourg de Vic-de-Sos. A leur retour, ceux-ci précisèrent que tout paraissait calme à l'intérieur de l’enclos et que l'entrée du pont était libre.

Audou fit traverser la rivière, basse à cette saison, à quelques-cavaliers, puis il entraîna le gros de la troupe en ligne de combat vers le bourg. A distance d’assaut, il lança un ordre et, l'épée et le pistolet aux poings, il prit le galop vers le pont suivi, de ses casaques noires poussant leur sinistre clameur : « d'Aoudou... ôou...oôu ».



La cavalcade guerrière passa l'eau d'une seule traite sans que se manifeste la plus petite résistance et les soudards se retrouvèrent, décontenancés, sur la place de Vic derrière le fortin… Sous les arceaux, les galeries étaient désertes, les maisons laissaient voir leur intérieur à travers portes et fenêtres largement ouvertes; au centre de la place, sur son socle, le carcan de fer pendait au pilori.

«Les chiens de catholiques. ...! ils ont pris la montagne, cria Audou, fouillez partout, brûlez tout, pas de quartier !»

Les torches furent vite allumées et les huguenots se précipitèrent dans les habitations... vides... désespérément vides... rien à piller, rien à boire, presque rien à livrer aux flammes. Quelques misérables meubles entassés firent un bûcher, de la paille prise dans les granges permit de mettre le feu à l'église, au prieuré, au fort. Audou songeait à prendre le chemin du retour vers Tarascon, furieux de dépit.

Soudain, des hurlements de femme que l'on assaille jaillirent de l'Auberge près de la place. Par le portail de la remise sortit un grand gaillard traînant après lui une harpie échevelée, les vêtements en lambeaux, criant, pleurant, se débattant, lançant des coups de ses pieds
nus dans les bottes du cavalier.

«Regardez, Monseigneur, la belle chatte sauvage que je viens de trouver dans la paille, dit-il à Audou en jetant à ses pieds la prisonnière.»

La forcenée se releva aussitôt et s’agrippa à l’étrier du chef huguenot en gémissant : «Pitié, Monseigneur, pitié…!» Audou la repoussa du pied et dit sèchement : «Qui es-tu ?» Elle se redressa avec une curieuse fierté et, ramenant les débris de son corsage sur sa poitrine, répondit : «Je m'appelle Margarida «La Gascona», mais ici, on me nomme Margot «La -Puta»… Je suis servante à l'auberge d’Archibald Dengerma «Cagosol»; et toi, Monseigneur, n'es-tu pas la «Bounèto-Roujo ?» - «Si fait, la belle, s’esclaffa Audou, pour te servir, et j’ai cent hommes vigoureux prêts à le faire après moi ! Mais, dis-moi, pourquoi n'as-tu pas suivi les autres dans la montagne ?». La fille cracha : «Je les hais, ils me traitent pis qu'une chienne ! D'ailleurs, ils ne sont pas dans la montagne.» Très intéressé, la «Bounèto-Roujo» se pencha sur l'encolure de son cheval et fixa son regard sur celui de la servante : «Ah bah ! et où sont-ils donc cachés ?» Margot leva le bras vers le haut du roc d'Olbier que l'on apercevait au-dessus des toits à travers la fumée des incendies : «Ils sont là-haut, dit-elle, cachés derrière les murailles, avec tous leurs trésors.» .... «Les chiens ! grinça Audou, cette vieille forteresse du Diable est imprenable !» - «Mais non, répliqua Margot, ils ne sont pas trente hommes valides, avec deux arquebuses, quelques pistolets et arbalètes, tous les autres sont des vieillards, des enfants et des femmes apeurées. Je connais les sentiers secrets qui mènent sur le roc, de l'autre côté les murailles sont en plus mauvais état, je t’y conduirai avec tes casaques noires !» - «Tu mérites bien ton nom de Margot «La puta», ricana d’Audou, montre-nous donc le chemin. Notre Seigneur Jésus a été vendu pour trente deniers, ta trahison en vaut bien douze, tiens !» Et, fouillant dans sa bourse, il y prit un douzain d'argent tout neuf et tout brillant que Margot attrapa au vol et serra avidement dans son poing.

Ruines château Montréal de Sos.

Pendant que se déroulaient ces événements, Vincent Ville, Amaud Varilhes et Jean Soler, abrités derrière les créneaux du Campanal de Montréal regardaient avec horreur flamber le bourg. Derrière eux, dans l’immense  basse-cour de l'antique forteresse, à l'ombre des murailles ruinées, hommes, femmes et enfants attendaient avec résignation cependant que les mulets paissaient tranquillement le gazon ras.

Soudain, Jean Soler s'exclama : «Regardez, j’avais bien jugé, ils partent !». De leur position privilégiée, ils pouvaient voir les cavaliers noirs, en colonne par deux, traverser le pont de bois et quitter l'enclos. «Dieu soit loué, nous sommes sauvés», murmura Arnaud Varilhes en tombant à genoux. - «Non, nous sommes perdus, dit Vincent Ville, ils ne prennent pas le chemin de Tarascon, ils viennent ici, voyez !» Passée la rivière, les Huguenots mettaient pied à terre et se regroupaient dans une vaste prairie bordée de frênes. Au milieu d’eux, la tache rouge de la coiffure d'Audou se distinguait aisément. Près de lui s'agitait une forme féminine à laquelle les yeux exercés de Jean Soler ne tardèrent pas à mettre un nom : «La Puta, murmura-t-il, Margot la Puta… elle nous a trahis ; que le Diable l'emporte !» - «Connaissant les chemins qui mènent au sommet du roc, les Huguenots vont faire de Montréal une souricière; leur canon chargé à mitraille ne nous laissera aucune chance, dit le premier Consul, Monsieur le Vicaire, je crois que vous pouvez commencer à donner une absolution générale.» — «Il nous reste une chance, répliqua Jean Soler, dans le quart d'une heure, je peux être à Goulier. Avant l'heure passée, si j'arrive à les décider, je peux être de retour à la tête des minerons de Rancié ; ils sont nombreux et courageux, prenant à revers les casaques noires lorsqu'elles monteront à l'assaut, ils peuvent nous sauver.»

- «Allez, Sergent, et revenez vite. Nous résisterons de notre mieux et vendrons chèrement notre peau», approuva Vincent Ville. Jean Soler lui passa son arquebuse, descendit l'échelle, franchit une brèche de la courtine et dévala les rochers avec agilité.

Sur la place de la Rente, à Goulier, la foule se pressait; plus de deux cents mineurs de Rancié et leurs familles étaient unis dans une joyeuse farandole scandée par les sons rustiques d'une flûte de bois et d'un tambourin. Ce jour du 29 septembre, fête de Saint-Michel, était celui de la plus grande réjouissance annuelle des habitants du village, et ceux qui n'étaient pas dans la farandole participaient à la joie générale en se passant de main en main, et de gosier en gosier, les gourdes pleines de vin d’Espagne.

Rue Major à Goulier.

Lorsque, à bout de souffle, Jean Soler parvint à l’église de Goulier, il resta sidéré par cette gaieté, alors qu’il venait de quitter la vision de Vic-de-Sos en flammes. Il écarta brutalement la foule, fit taire du geste les deux ménétriers, grimpa sur un escabeau et cria aux danseurs stupéfaits : «Gens de Goulier, Audou brûle Vic-de-Sos et massacre ses habitants, laissez-là vos réjouissances et suivez-moi pour combattre les huguenots maudits !»
- Antoine Seguelas «Bentrenegre», légèrement éméché, lui répliqua aussitôt : «Que nous importent les gens de Vic, ils boivent notre sang depuis toujours. Ils peuvent tous crever ! Aujourd'hui, c'est Saint Michel, nous ne devons pas travailler, et encore moins nous battre. Retourne d'où tu viens, Sergent !»

La foule manifesta véhémentement son approbation, et Jean Soler, désespéré, redescendit de son escabeau. Une main se posa sur son épaule, il se retourna, les yeux pleins de larmes, et reconnut le Consul de Goulier, Amaud Auge «Généret» qui avait assisté la veille au Conseil. «Attends, Sergent, lui dit-il, je sais, moi, comment il faut leur parler.» - Le vieux Consul monta sur l'escabeau; aussitôt un silence respectueux s'étendit sur la place. «Minerons mes frères, clama Amaud, n’ayez pas d'illusions, sitôt maître de Vic-de-Sos, Audou viendra prendre votre mine !» - Il ne put poursuivre plus avant son discours, une clameur immense jaillit de cent poitrines : «Foc dal cel ! La Mina nostra ! L’auran pas !»
- «Alors, ordonna Amaud Auge, que les gourbatiers emplissent leurs hottes de scories de fer, que les pierriers prennent leurs pics, et courons tous chasser de la Vallée ceux qui veulent prendre votre Mine !»

La «Bounèto-Roujo», sur les renseignements de Margot, avait divisé sa troupe en trois groupes; les deux premiers avaient gagné le petit hameau d’Olbier, déserté par ses habitants cachés dans la forêt proche; ils s'apprêtaient, en deux colonnes séparées, à prendre à revers à travers les fortifications éboulées, la tour du Campanal qui interdisait l'accès du plateau formant la basse-cour de la forteresse. Le troisième groupe, le plus important, conduit par Audou auprès de qui se tenait Margot, s'apprêtait à attaquer de front la barbacane qui protégeait la Grande-Grotte et la base du Campanal. Une dizaine d’hommes, halant et poussant, faisaient avancer le fauconneau à travers les rochers.

Soudain, une rumeur profonde naquit et s’amplifia rapidement. Inquiet, le chef huguenot se retourna et ce qu'il vit le cloua sur place : dévalant de Goulier par Massoc, par le torrent, par les champs et par les prés, une population immense, hommes, femmes et enfants mêlés, s'élançait vers les casaques noires. Et de cet assaut irrésistible jaillissait un cri : et Foc dal cel ! la Mina nostra ! La Mina nostra !… En quelques instants, la meute hurlante fut sur les Huguenots, chacun d'entre eux fut entouré par quatre à cinq forcenés, lapidé à coups de «carrals», déchiqueté à coups de pic. Margot «la Puta», assaillie par une dizaine de femmes, frappée d'une scorie à la tête, tomba morte sans cesser de serrer dans le poing son douzain d'argent.



Audou n'était pas un vulgaire chef de bande, mais un homme de guerre expérimenté et possédant cet art des décisions rapides sur le terrain qui fait les grands Capitaines. En quelques instants, il comprit que l'attaque qu'il subissait était une véritable insurrection populaire et échappait ainsi aux règles normales de la guerre. La moitié de ses hommes, d'ailleurs, gisait déjà sans vie à travers les rochers, certains affreusement mutilés, et les assaillants continuaient à surgir de toutes parts. Avant que le désastre ne soit total, la rage au ventre, le chef huguenot ordonna la retraite. Et ce fut essentiellement la stricte discipline de ses soldats qui leur permit d'atteindre les chevaux sans autre perte. Moins de cinquante casaques noires, la «Bounèto roujo» en arrière garde, prirent le galop sur la route de Tarascon, poursuivies par une grêle de pierres fermes.

Talonnés par la foule vociférante des mineurs de Rancié jusqu'à la borne de Laramade, qui marquait la limite de la Communauté de Sos, contusionnés et meurtris, ils prirent le parti de se réfugier à Signer.

Avant de disparaître au tournant du chemin, les Huguenots purent entendre la voix puissante de Barthélemy Franc «Tousquiraïre», Jurat des Mines, qui leur criait : «N'y reviens jamais, Audou, ou nous te ferons rôtir au creuset d'une forge ! La Mine est nôtre !»


Le souvenir du passage d’Audou est resté vivace dans la Vallée, il n'y a pas si longtemps que les mères menaçaient leurs enfants désobéissants de la formule : «Si tu n'es pas sage, la « Bounèto-Roujo » viendra te prendre».


Histoires et Légendes du Vicdessos.






mercredi 23 novembre 2016

Le procès de Pampi.


Tout en dégustant un Saint-Raphaël à l’ombre des platanes, sur la place centrale du village des Cabannes, M. Purgote, l’estimé médecin de Verdoulet, conta à son ami Bardène, la désagréable aventure qui venait de lui arriver devant le juge de paix de Labarre.

Comme pour le « Sanctus » la sonnerie du tourne-broche de l’auberge entrecoupait parfois son récit.

Place centrale des Cabannes.

Lorsque je te dis que nous sommes mal administrés dit M. Purgote. je pense à ce nigaud de juge de paix de Labarre, un ancien marchand d’escargots de Provence que la politique… « Sans même m’écouter, il donna raison à Pampi Pampi ! pour lequel tout l’hiver dernier je me suis dévoué, pour lequel mille fois j'ai risqué le mortel rhumatisme en allant soigner sa pauvre femme, la-haut, près de la cime du Saint-Sauveur, à sa métairie, perdue à plus d’une demi-heure de chemin. Ah ! que le feu du ciel lui clouât les yeux à la plante des pieds et le fit marcher sur le poivre ! »

  • Displicuit nasus tuus... parbleu ; mais je ne me souviens pas que tu m’aies raconté ce coup-la, dit le vicaire en ôtant le verre de ses lèvres, voyons ? »

« L’hiver dernier, après une lessive au ruisseau de Ste Hélène, la femme de Pampi prit un bon rhume. Ce rhume, hélas ! devint mauvais et la pauvre malheureuse s’alita bien atteinte, bien malade. Son mari vint me trouver: « M. Purgote, dit-il ; il vous faut venir, vous seul pouvez me la sauver car je n’ai pas confiance en tous ces petits docteurs de Foix. »

Mon ami, à Foix comme partout ailleurs, vous avez des médecins savants et sûrement vous feriez mieux, de voir l'un d’entre eux... et puis, voulez-vous que je vous le dise, j’ai su que vous n’étiez pas trop bon payeur... Pampi, surpris protesta :
« Je ne suis pas bon payeur, disait-il, je ne suis pas bon payeur ! mais vous plaisantez, qui a dit cela ? je ne suis pas bon payeur ? Je veux que le bon Dieu m’écrase, tenez si cela est vrai ! Venez soigner ma femme et vous aurez cinq pistoles ; vous entendez, M. Purgote, cinq pistoles ! Que vous la tuiez ou que vous la guérissiez, vous aurez cinq pistoles.
Tuez-la, guérissez-la, mais venez la soigner et vous aurez cinq pistoles ! »
Pitié ! je me suis laissé toucher le coeur et j'y suis allé.
Ita diis placuit, murmura M. Bardène, le nez tourné vers la cuisine d’ou venait une bonne odeur de Mounjetade qui chatouillait agréablement le l’odorat et mouillait les lèvres de salive.
Ah ! je la connais la métairie de Pampi ! ah j’y suis monté souvent de jour et de nuit ! Ah ! pauvre ami, à travers ces sentiers obscurs, parmi les rochers, sous le souffle glacé de la bise qui faisait tourbillonner les flocons de neige et claquer les dents ! Que veux-tu, elle était bien malade la femme : de rhume en fluxion, de fluxion en congestion, malgré un mois de bataille contre la mort… un mois, tu entends, je ne pus la sauver ? La femme de Pampi mourut. Eh bien ! mon ami, elles n’étaient pas volées ces cinq pistoles, je pense. Qu’en dis-tu . ?

Manibus et pedibus descendo in tuam sententiam, fit le vicaire, simplement en remuant la tête de haut en bas.

Les Cabannes vers Ax les Thermes

« Et quand j’ai voulu me faire payer, il y a un mois ah bah ! Peine perdue ! Rien, il n’y eut rien à gratter. J’ai porté mes plaintes devant la justice de notre beau pays de France, le juge de paix de Labarre. Là, plus fort !… j’ai perdu mon procès !

Pampi dit : M. Purgote, quand j’allai vous quérir, il fut convenu que si vous tuiez ma femme ou si vous la guérissiez, vous auriez cinq pistoles. Est-ce vrai, oui ou non ?

« C'est bien vrai, en effet, répondis-je. » Le juge, alors, d’un air modeste, le gueux, en promenant la main sur sa barbe me demanda : « Alors, M. Purgote, vous reconnaissez avoir tué la femme de Pampi ? »
- Tonnerre ! non, criai-je, je ne l’ai pas tuée !
- Et alors, l’avez-vous guérie ?
- Pauvre homme, non, malheureusement !
Alors, prononça le juge, si vous ne l’avez pas tuée et si vous ne l’avez pas guérie, Pampi ne vous doit rien ! Et Pampi, ce malotru me criait en français avec son air moqueur:

« ...Que réclamez-vous a présent ?
Si vous ne l’avez ni guérie
Ni tuée, et, j’en suis certain,
Je ne vous dois pas un rotin. »



Voyons, toi, que penses-tu des balances de notre justice ? termina M. Purgote en se hâtant de vider son verre de Saint-Raphaël. Et comme la sonnerie du tourne-broche les invitait à aller allonger les jambes sous la table, M. le vicaire eut un geste comme s’il voulait chasser les mouches de sa tête et il dit :
- L’homme vois-tu est fait pour se tromper puisque… Errare humanum est... aussi je te conseillerai d'oublier au plus tôt ces misères. A présent, mon estomac réclame, si nous allions dîner, veux-tu mon vieil ami ?




mardi 22 novembre 2016

Le Char des Ames.


Ce soir...
C’était ce soir ou jamais...
Ce soir enfin, il saurait.

Le vieux rémouleur, assis devant un feu mourant, attendait minuit. Qu’importait au vieillard de ne posséder ni horloge ni montre : l’heure venue, il saurait. Une intime et douloureuse satisfaction, trop longtemps contenue, le délivrait de sa peur. Un chien jaune et maigre dormait à ses pieds. Dehors, l’immense nuit montagnarde, éprise de silence, se recueillait. Tout reposait. Enfin, une lune de cérémonie se leva sur les Trois-Seigneurs, cisela les ombres, broda d’argent clair la forêt.

Il l’avait tant attendu, cet instant magique ! Depuis le jour où sa jolie femme s’était éteinte, voilà près d’un an... Il savait bien, le pauvre rémouleur, qu’elle ne reviendrait pas, mais il la verrait au moins une fois, une demière fois, sa Finette ! Il s’était apprêté comme pour une fête. Son habit démodé sentait le renfermé, et il avait délaissé sa grosse casquette de lapin pour un large béret. Ainsi vêtu de presque neuf, il se sentait rajeuni de plusieurs décades, le cœur léger, heureux pour cet ultime rendez-vous comme au jour de ses noces.

Oui, il avait épousé Finette. Mais quelle vie ne lui avait-elle pas faite ! À Beaucaire, le mari bafoué était vite devenu la risée de la ville. Et quand ce «parisian» un original, qui habitait dans un moulin délabré ! Comment s’appelait-il déjà ? Alfred ? Non, Alphonse avait écrit l’histoire de son infortune, il avait quitté sa Provence natale pour s’installer ici, dans le village de Suc, en Pays de Foix... Dans une vallée si âpre, si fermée, un village si loin de tout que jamais personne ne viendrait plus troubler son ménage… Du moins le croyait-il.



Finette n’était plus repartie. Mais des bribes de conversation, des regards narquois, des rires étouffés avaient eu raison de sa quiétude. Le doute n’était plus permis : la gourgandine reprenait ses frasques, et perdait de nouveau la tête pour tout ce qui portait pantalon.

Le forgeron de Vicdessos le premier, avait succombé à ses œillades, toisant le mari d’un air suffisant, faisant chanter haut son enclume au passage de la belle...
La rémouleuse aimait les jolies toilettes : les dentelles et les rubans ne lui faisaient jamais défaut, car elle savait, disait-on, le moyen de faire s’ouvrir, sans bourse délier, la marmotte du colporteur...
Un berger de Santenac avait eu son moment de faveur. Un matin, Finette lui avait apporté le ravitaillement dans sa cabane d’altitude au Roc de Paillères. Elle en était revenue transfigurée, plus charmante encore des parfums de gentiane et de réglisse sur sa peau, les joues roses de plaisir. Le jour de son départ, il lui avait donné un petit chien jaune, elle l’appela Adonis… mais c’est le rémouleur qui avait pris toutes les puces !

On prétendait même que le curé, dans le confessionnal, la retenait plus longtemps que nécessaire, pour mieux régaler ses yeux de cette appétissante paroissienne !


Il n’avait plus voulu la laisser au village, quand son travail l’entraînait dans la plaine, vers Foix et Pamiers : l’occasion aurait été trop belle. Il la poussait devant lui, l’obligeant à marcher sur les mauvais chemins, à crotter ses petits pieds mignons dans la boue des cours de ferme. Elle ne se plaignait jamais, posant partout son regard moqueur, provoquant les plaisanteries salaces, attirant le chaland ce qui attristait davantage à chaque voyage le rémouleur, c’était de devoir à cet humiliant manège de ne jamais manquer de clientèle !

Il aurait pu, il aurait dû partir, planter là sa jolie garce et refaire sa vie ailleurs. Seulement, il l’aimait tant, sa Finette ! Incapable de lui faire le moindre mal, il aurait plutôt étrangle de ses propres mains celui qui lui aurait brisé le cœur...
Et elle ? Elle que fascinaient les musiciens, les officiers, les forgerons, elle qui s’enflammait pour une moustache aguichante, un uniforme doré, pourquoi revenait-elle sans fin près de son vieux mari ?

Pourquoi?

Chaque jour, chaque heure, avaient fait de cette question sans réponse une torture. Même l’an passé, quand une fièvre sournoise l’avait trop vite terrassée, elle n’avait rien dit. Lui n’avait rien demandé.

Mais ce soir, il saurait.

C’était la nuit de la Toussaint. Ici, en Ariège, on racontait qu’à minuit précise passait dans les rues le Char des Âmes. Il ne s’agissait point d’étoiles, comme à Beaucaire, mais d’un chariot maudit qui, une fois l’an, promenait à travers hameaux et villages les âmes des défunts, avant de les rendre aux Enfers.



Malheur aux vivants qui posaient leurs yeux sur lui !

Les montagnards se tenaient. Dès le crépuscule, chacun avait fermement ajusté fenêtres et volets pour ne pas risquer d’entrevoir le convoi maléfique. Lui, le rémouleur, était résolu: il ouvrirait grande sa porte. Il verrait bien, sur la charrette diabolique, ceux qui accompagnaient Finette, et qu’elle avait choisis pour partager son éternité de douleur...

L’heure approchait. Dans l’étrange paix de cette nuit terrible, l’homme caressa Adonis son chien, se leva, et sortit. Il faisait froid, mais lui transpirait. Il n’avait pas vraiment peur. Juste envie d’en finir au plus vite.

Soudain, en haut du village de Suc, un grincement déchira le silence.
Le bruit grandit, se fit tumulte. Un souffle puissant et glacé descendit des ruelles du village et parvint jusqu’au rémouleur : le Char des Âmes approchait.

Le vieil homme fit quelques pas. Là-bas, à la croisée des ruelles, il vit disparaître une ridelle de bois; Il se précipita pour surprendre le char, n’aperçut, une fois de plus, qu’un montant fantomatique. . .

Il allait lui échapper !

Il coupa à travers les jardins, tomba, s’agrippa à une haie d’aubépine pour se relever. Au loin, le char atteignait déjà les dernières maisons. Bientôt, il serait trop tard !

Il courut plus vite. le cœur affolé…
Sans comprendre comment, le rémouleur faillit buter sur ce char infernale, arrêtée devant lui. Il leva la tête. Finette se tenait au centre d’un groupe ricanant, grande et magnifique. Une Finette irréelle et rieuse, et si belle, et si jeune...

Autour d’elle, ils étaient tous là, le musicien, le marinier, le marchand de chocolat... Et le forgeron ! Et le curé ! Et le colporteur ! Et le berger ! D’autres encore... À côté d’elle, pressé contre elle, il se vit, lui, le rémouleur.

Ou plutôt son âme ?

Non ce n’était pas possible ! Ses yeux l’avaient trahi ! Il devait absolument regarder une dernière fois. Mais le char, tiré par la Mort ricanante, s’ébranla, accéléra l’allure, fit jaillir sous ses roues insolentes de somptueuses et fantastiques gerbes d’étincelles. Le rémouleur bondit, les yeux fous.

Quand la charrette flamboyante s’élança dans le vide, il la suivit...

Au matin, les villageois retrouvèrent son corps disloqué dans la pente de Rive d’Aygue. L’affaire fit grand bruit. Il y avait ceux qui croyaient au suicide, et ceux qui penchaient pour l’accident. Chaque parti voulant persuader l’autre, ils discutaient, démontraient, ergotaient. Le ton montait...

Seule, une vieille aveugle apaisa la discorde :

A genoux, tous, et priez : son âme a été volée par le Char de la Mort.



jeudi 17 novembre 2016

La belle endormie.


Le petit village de Marc en Ariège se situe au creux d’un vallon à l’intersection des vallées de l’Artigue et de Mounicou et comptait à ce temps là seulement quelques foyers. Il y avait le sabotier qui vendait le fruit de son travail lors de la grande foire annuelle de Tarascon à une journée de marche de là. Il y avait aussi un apiculteur qui était aussi l’instituteur du village, pour le reste des villageois ils étaient tous agriculteurs.

Le village de Mounicou


Les enfants étaient peu nombreux et la préoccupation principale de leurs parents était la main-d’œuvre qu’ils représentaient pour l’aide qu’ils apportaient aux travaux des champs et à la garde du bétail.

Et puis il y avait Pascalou le berger, le pâtre, celui qui gardait les brebis confiées par le village. Pascalou était aussi le conteur du village de Marc. Aussitôt l’hiver passé il partait vers les hauteurs du pic du Montcalm à l’Orris de Pujol suivit de son troupeau et secondé par ses deux fidèles chiennes, Bergamote et Ficelle.

Là haut son refuge l’attendait c’est là qu’il passait plusieurs mois de l’année. Pendant les longs hivers, alors que ses brebis étaient bien au chaud pour la nuit, il passait de foyer en foyer et là il faisait le conteur. Sa réserve d’histoires mystérieuses, effrayantes ou cocasses semblait inépuisable. Certains soirs, il se bornait à parler des étoiles, des constellations, des planètes et aussi des plantes et des animaux  de la montagne.

Cette année là l’hiver avait été clément et Pascalou était monté un peu plus tôt que d’habitude. Il avait retrouvé ses occupations quotidiennes. Le soir il aimait par dessus tout assister à la descente du soleil derrière la crête du Pic de Midi de Siguer. La nuit ne tardait pas à survenir après le spectacle.



Un de ces soirs, alors que le soleil amorçait sa descente il entendit un grondement qui annonçait l’imminence d’un orage. En montagne les orages surviennent très vite et ils peuvent être d’une rare violence. Le ciel prit une couleur étrange et envoûtante, les brebis se serraient les unes contre les autres, les chiens étaient inquiets.

Soudain, le berger aperçut là-bas une femme qui courait vers lui à «jambes, aidez-moi», elle paraissait terrifiée. Pascalou se porta à sa rencontre et elle tomba dans ses bras. Un coup de tonnerre ébranla la montagne et un éclair déchira le ciel. Lorsqu’ils furent à l’abri dans l’Orris, il la fit asseoir et fut subjugué par sa beauté. Comme dans les contes de fées, la jeune femme portait de très longs cheveux et ses yeux étaient les plus beaux qu’il eu jamais vu.

Lorsqu’elle lui parut apaisée il lui demanda qui elle était et la raison de sa terreur.

—  Mon nom est Arialle et je suis l’esprit de ces montagnes. 
— Pourquoi donc as-tu si peur ?
— L’esprit de l’orage veut m’anéantir parce que je lui refuse ma main. C’est un être violent et je ne l’aime pas.

La nuit passa et à l’aube Arialle s’en alla.

Orris de Pujol


Le berger pensa à elle toute la journée ; il craignait de ne plus la revoir. Comme chaque soir, il s’installa pour contempler le coucher du soleil et à l’instant où le disque d’or s’apprêtait à glisser derrière la cime des montagnes, la belle apparut, encore plus jolie que la veille. Il se leva et lorsqu’elle se jeta dans ses bras ce ne fut pas par crainte d’un orage. Ils passèrent la nuit ensemble, puis la nuit suivante et toutes les nuits après.

La saison passa trop rapidement et le moment de redescendre dans la vallée fut bien vite arrivé. Le dernier jour, bien que la température soit devenue plus fraîche, le soleil brillait de tous ses rayons. Pascalou et ses deux chiennes réunirent le troupeau.  Arialle l’avait quitté douloureusement avant que le jour se lève.

Il prit son long bâton en main et donna le signal du départ lorsqu’il entendit sa bien aimée l’appeler. Il se retourna vivement et l’aperçut qui courait vers lui sa belle chevelure au vent. Posant son bâton pour la rejoindre, il entendit un terrible grondement et vit le ciel si clair s’obscurcir. D’un nuage gris acier jaillit un homme vêtu de noir dont les yeux lançaient des flammes. Avant que les deux amants aient eu le temps de se rejoindre, l’individu s’approcha d’Arialle et de sa poitrine sortit un éclair qui transperça la jeune femme et la terrassa. L’homme disparut aussi soudainement qu’il était apparu. Pascalou hurla sa douleur et se précipita sur le corps de sa bien aimée.

Dans le hameau les gens scrutaient le chemin par lequel tous les automnes le berger et son troupeau rejoignaient la bergerie. Les premiers flocons commencèrent à tomber sur le village mais Pascalou ne réapparaissait pas. Il était trop tard pour aller à sa rencontre, les chemins étant devenus impraticables. Personne ne comprenait ce qui avait pu se passer d’autant plus que quelques jours avant que le moment de rentrer ne soit arrivé, Bastien un enfant du village, était venu lui rendre visite et tout semblait bien aller.

Bastien était un orphelin de l’assistance confié à une famille qui vivotait en se louant chez l’un ou chez l’autre. Il était très attaché à Pascalou qui l’avait pris en affection et lui avait enseigné bien plus de choses que n’avait pu le faire l’instituteur du village.

Les beaux jours revenus, Bastien n’y tenant plus, partit un matin son baluchon sur le dos pour retrouver son ami à l’Orris de Pujol. Lorsqu’il arriva, l’endroit était désert. Point de Pascalou. Mettant ses mains en porte-voix, il cria le nom des deux chiennes, mais n’obtint pas de réponse. Il porta ses pas jusqu’au bord du précipice si dangereux et ne vit rien au fond de celui-ci. La journée était proche de sa fin et il décida de passer la nuit sur place.

Pic de Midi de Siguer


Le soleil commençait à disparaître derrière la cime des montagnes là-bas lorsque Bastien se frotta les yeux devant ce qu’il vit. Au sud, le Pique d’Estats avait pris la forme d’une silhouette de femme allongée et endormie. Bastien s’était figé, il n’osait pas détourner son regard de peur de voir disparaître cette apparition. Dans le ciel dégagé survint un groupe de plusieurs nuages nimbés de couleurs lumineuses. Quelques-uns de ces nuages se rapprochèrent les uns des autres pour finir par former un corps d’homme dont le visage très net était  familier à l’enfant. L’homme nuages vint doucement s’allonger près de la femme montagne et ils s’enlacèrent. Bastien partit se coucher quand la nuit fut totalement tombée sur la montagne. Au petit matin, il fut réveillé en sursaut par des jappements. Quelqu’un grattait à la porte. Il se leva précipitamment pour ouvrir et fut assailli par deux chiens débordant de joie et de bonne humeur.

— Bergamote ! Ficelle !

Les deux chiennes de Pascalou venaient de rejoindre Bastien. Si les chiennes sont là, se dit Bastien c’est que leur maître et le troupeau ne sont pas loin. De fait, les chiennes l’entraînèrent derrière la cabane où le troupeau paissait paisiblement. Pourtant, de Pascalou, point ! Pendant toute la saison, l’enfant s’occupa avec toute la science nécessaire du troupeau du berger aidé en cela par Bergamote et Ficelle. Chaque soir au coucher du soleil le même fascinant spectacle se reproduisait. L’homme nuages rejoignait la belle endormie au sommet du Pique d’Estats.

Pique d’Estat


Le dernier jour, avant de redescendre de l’estive avec le troupeau, alors que Bastien regardait les nuages se rassembler pour devenir un homme, il vit celui-ci se diriger vers lui en lui tendant la main. Quand il fut tout prés, Bastien ne pu retenir des larmes d’émotion. Pascalou s’assit près de lui et lui raconta toute son histoire. C’est ainsi qu’il apprit, surpris et émerveillé que le berger qui l’avait accompagné pendant toute son enfance était en réalité l’Esprit des nuages. Sa bien aimée qu’il rejoignait chaque soir était l’Esprit des montagnes. L’Esprit de l’orage croyait l’avoir tuée mais il se trompait car chaque fois que la nuit avait étendu son long manteau sur la montagne elle se réveillait et partait avec son amant dans une contrée bien cachée.

— Bastien, je te confie le troupeau et mes deux amies, Bergamote et Ficelle. Je sais que tu en prendras toujours soin. Je ne serai jamais loin de toi. Dorénavant c’est toi qui seras le berger et le conteur de la vallée. Tu connais mes histoires car je t’en ai raconté bien plus à toi qu’aux autres. Tu pourra s raconter ma véritable histoire, je te la donne.

Montcalm


Cet hiver-là, Bastien dû raconter des fois et des fois encore l’histoire véridique de la belle endormie. Lorsque la neige tomba sur ses cheveux, le vieux Bastien racontait toujours la même histoire mais les gens ne savaient plus s’il s’agissait d’une histoire vraie ou d’une légende.