lundi 31 octobre 2016

Vous m’avez fait perdre une heure : c’est un mois que chacun de vous me devra.


Trois jeunes gens, les trois frères Barrier, du village d’Axiat, revenaient d’une veillée d’hiver chez des amis du village de Lordat. Pour rentrer, ils avaient à suivre quelques temps la route des Corniches au dessus de la vallée du Sabarthès.
Il faisait temps sec et claire lune, mais le vent d’est soufflait avec violence dans la vallée.



Nos gars, que le vin avait égayé, chantaient à tue-tête, s’amusant à faire résonner leurs voix plus fort que le vent.
Soudain, ils virent quelque chose de noir au bord du chemin. C’était un vieux sécot de chêne que la tempête avait déraciné du talus.

Yvon Barrier, le plus jeune des trois frères, qui avait l’esprit enclin à la malice, imagina un bon tour.

- Savez-vous ? dit-il, nous allons traîner cet arbre en travers de la route, et, ma foi, s'il survient quelques attelages après nous, il faudra bien que son conducteur déplace l'arbre s'il veut passer.

- Oui, ça lui fera faire de beaux jurons, acquiescèrent les deux autres.

Et les voilà de traîner le sécot de chêne en travers du chemin. Puis, tout joyeux d’avoir inventé cette farce, ils gagnèrent le logis. Ils ne couchaient pas à l’étage mais au rez-de-chaussée de la ferme avec les bêtes.



Pour être plus à portée de soigner les bêtes, tous trois avaient leurs lits dans l’étable avec les animaux. Comme ils avaient veillé assez tard et qu’ils avaient en plus la fatigue d’une journée de travail et le vin aidant, ils ne furent pas longs à s’endormir. Mais, au plus profond de leur premier sommeil, ils furent réveillés en sursaut. On heurtait avec bruit à l’huis de l’étable.

- Qu’est-ce qu'il y a? demandèrent-ils en sautant à bas de leurs couchettes.

Celui qui frappait se contenta de heurter à nouveau, sans répondre.

Alors l’aîné des Barrier courut à la porte et l’ouvrit toute grande : il ne vit que la nuit claire, n’entendit que la grosse haleine du vent. Il essaya de refermer la porte, mais ne put. Les forces de ses frères réunies aux siennes ne purent pas d‘avantage. Alors, ils furent saisis du tremblement de la peur et dirent d’un ton suppliant :



- Au nom de Dieu, parlez ! Qui êtes-vous et qu'est-ce qu'il vous faut ?

Rien ne se montra, mais une voix sourde se fit entendre, qui disait :

- Qui je suis, vous l’apprendrez à vos dépens si, tout à l'heure, l'arbre que vous avez mis en travers de la route n'est pas rangé contre le talus. Voilà ce qu'il me faut. Venez.

Ils allèrent tels qu’ils étaient, c’est-à-dire à moitié nus, et confessèrent par la suite qu’ils n’avaient même pas senti le froid, tant l’épouvante les possédait tout entier. Quand ils arrivèrent près de la souche de l’arbre, ils virent qu’une charrette étrange, basse sur roues, attelée de boeufs sans jougs, attendant de pouvoir passer. Croyez qu’ils eurent tôt fait de replacer le sécot de chêne à l’endroit où ils l’avaient trouvé abattu. Et le conducteur du char des morts - car c’était lui - toucha les boeufs, en disant :

Parce que vous aviez barré la route au "Carre", vous m’avez fait perdre une heure : c’est un mois que chacun de vous me devra. Et si vous n’aviez pas obéi incontinent à mon injonction, vous m’auriez dû autant d‘années de votre vie que l’arbre serait resté de minutes en travers de mon chemin. 



Le chemin libéré, la charrette et son conducteur continuèrent vers le village d’Appy poursuivre leur triste besogne.

Carre : Charrette des morts.



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