lundi 17 octobre 2016

Il ne fallait pas oser hier Louise, vous n’auriez pas à oser aujourd’hui.


C’était aux environs des Bordes sur Lez , dans un endroit dont je ne sais |e nom. Il y avait là une auberge tenue par un homme et sa femme. Comme domestique, ils n’avaient qu’une jeune servante Louise, jeune fille de joyeuse humeur, prompte à rire et à se moquer.

Un soir, deux jeunes hommes de |a contrée de retour de la foire de Saint Girons vinrent s’attabler à |'auberge. Ils invitèrent à boire avec eux |hôtelier, sa femme et |a servante. On causa d’abord, comme entre gens de connaissance, puis que|qu’un proposa une partie de cartes, qui fut accepté. Quand on joue, |e temps passe vite.

Les deux jeunes gens furent désagréablement surpris d’entendre tout à coup sonner onze heures. Ils avaient bien une lieue de chemin à faire pour rentrer chez eux, et mauvaise route.

- Sapristi ! dit |un d’eux, nous allons nous trouver dehors à une heure peu chrétienne... Que penses-tu, Jacques ?
- Oui, Pierre, répondit |’autre, il n'est pas bon de se trouver sur les routes , à pareille heure. Pour ma part, je ne suis pas rassuré du tout.
- Eh bien ! intervient |’aubergiste, pourquoi ne restez-vous pas coucher ?
La servante de se récrier aussitôt. Elle se souciait probablement d’avoir encore à dresser un lit, avant de gagner le sien.




- Je voudrais bien voir pareille chose ! dit-e||e, sur un ton de moquerie acerbe. Comment ! Vous êtes deux, vous êtes lun et lautre à la fleur de lâge, vous avez la mine prospère, le poing robuste, et vous nosez pas voyager de nuit !  En vérité, vous avez eu, jusquà ce jour, la réputation d'être les plus fiers du pays à la lutte, mais je vois bien maintenant que vous n’en avez que la réputation.
À la lutte, repartit Jacques, on se mesure avec des vivants. Ceux-là, je ne les crains pas.
- C’est donc des morts que vous avez peur ? 
- Vous nous la baillez belle ! Soyez tranquilles ! Les morts sont bien où ils sont. Ce n'est pas eux qui viendront vous chercher chicane.
- Cela s'est vu plus d'une fois, dit Pierre.
- Oui dans les histoires de commères répondit Louise !
- Ne parlez pas ainsi, Louise, prononça la cabaretière, que l’incrédulité de sa servante scandalisait. Vous nous porteriez malheur.
- Moi reprit la jeune fille, grâce à Dieu, je n'ai pas de ces peurs stupides. Je marcherais dans un cimetière avec autant d'assurance que sur un grand chemin, et à toute heure de la nuit aussi bien que de jour.




Les deux jeunes hommes s’exclamèrent d’une commune voix :
- Cela se dit, mais quand il s'agit de le faire  !
- Tout de suite, si vous voulez ! riposta Louise, dont l’amour-propre fut piqué. Tenez, le cimetière n'est pas loin, puisquil ny a que la route à traverser. Gageons que je fais trois fois le tour de léglise, en chantant et sans presser le pas.
- Malheureuse ! dit la cabaretière, vous voulez donc tenter le Diable ?
- Non, je veux simplement montrer à ces deux imbéciles que moi, qui ne suis qu'une femme, j'ai plus de « tempérament » qu'eux.

- Nous tenons le pari, répondirent Jacques et Pierre, peu flattés de se voir traiter ainsi d’imbéciles. Nous tenons le pari, quoi qu'il advienne.
- Suivez-moi donc, tous. Vous resterez sur les marches de l’escalier du cimetière. De là, vous jugerez, et il n'y aura pas de tricherie possible.

- Pour moi, je ne sortirai point, dit la cabaretière. Ce que vous allez faire est contre la loi de Dieu.
Son mari, lui accompagna les deux jeunes hommes.

Tous trois grimpèrent les marches de |’escalier qui menait au cimetière, et ils demeurèrent là, en dehors, tandis que Louise, la servante, franchissait |’escalier et s‘acheminait vers |’église par |’allée de graviers, entre les tombes.




Dans la nuit claire, la lune montait. Arrivée près de |’église, Louise se mit à en faire le tour, en marchant du pas des gens dans une procession. On entendait sa voix, pure et fraîche comme une eau de source, qui chantait le joli cantique :

Ni ho salud, Rouanès ann Elé... (Nous vous saluons, Reine des Anges).

Elle fit ainsi le tour de l’église une première fois, puis une seconde.

L’aubergiste dit aux jeunes hommes :
- Elle a désormais gagné son pari. Allons boire une chopine, en attendant qu'elle revienne.
Ils rentrèrent à |’auberge.

Louise cependant commençait le troisième tour. Comme elle passait devant le porche, elle vit la porte de front large ouverte.
Elle glissa un coup d’œil dans l’intérieur de léglise. Le catafalque était au milieu de la nef, ainsi qu’aux jours d’enterrement ou de messe funèbre, et, sur le catafalque, un linceul était étendu. A l’entour, les cierges brûlaient, dans les grands chandeliers d’argent. Louise pensa aussitôt:
- Jacques et Pierre, dépités, ont imaginé de me faire peur. Ils ont allumé les cierges et jeté un drap blanc sur le catafalque.



La voilà de prendre le drap, d’achever son tour, et de revenir à |’auberge.
- Tenez, dit-elle, je vous rapporte votre drap. Je ne suis pas aussi facile à épouvanter qu’une mésange.
L’aubergiste et les deux jeunes hommes se regardèrent entre eux, persuadés que Louise avait perdu la tête.
- Oh ne faites pas les étonnées, reprit-elle. C'est vous qui avait jeté ce drap sur le catafalque et c'est vous qui avez allumé les cierges. On ne m'attrape pas avec de la glu.
- Louise, dit l’aubergiste, non seulement nous n'avons pas été à l'église, mais nous ne sommes même pas entrés au cimetière.
- Vous verrez que ceci tournera mal ! fit, de son lit la maîtresse de maison, qui était allée se coucher. Couchez-vous près de moi Louise, et demain si vous m'en croyez, vous vous rendrez au confessionnal.

L’aubergiste emmena les deux jeunes hommes dans leur chambre ; Louise partagea le lit de sa maîtresse. Elles ne dormirent ni lune ni l’autre. Chaque fois que Louise essayait de tirer les draps à elle, des mains invisibles la découvraient. Elle commençait à regretter son équipée. Elle attendait le jour avec impatience. Dès qu’il parut, elle se leva et courut à léglise. Le curé était dans la sacristie, entrain de revêtir son aube pour la première messe.
- Monsieur le curé, supplia-t-elle, veuillez me confesser sur le champ.
Le curé la fit agenouiller dans la sacristie même. Elle lui confia, sans omettre aucun détail, tous les événements de la nuit.
- A quelle heure, ma fille, demanda-t-il, avez-vous remarqué que le porche était ouvert ?
- Il pouvait être minuit ou proche.



- Trouvez-vous donc au même lieu, ce soir, à minuit. Vous rapporterez le linceul, et vous aurez soin de vous munir d’une aiguille et d’une pelote de gros fil. Vous étendrez le linceul sur le catafalque...
- Je n’oserai jamais, Monsieur le curé.
- Il le faut ma fille. Vous verrez un mort s’allonger sur le linceul 
- Oh !
- Vous ly envelopperez aussitôt et vous l‘y coudrez.
- Je n’oserai jamais, Monsieur le curé. J’aime mieux mourir.
- Ne dites pas cela, Louise. Si vous mouriez maintenant, vous seriez damnée. Il ne fallait pas oser hier, vous n’auriez pas à oser aujourd’hui. Dailleurs, prenez courage, vous ne serez pas seule, je vous assisterai.
- Merci, Monsieur le curé.
-Vous tâcherez de coudre très vite, très vite. Quand il ne vous restera plus que trois ou quatre coutures à faire, vous direz assez haut, pour que je vous entende : « J’ai fini ! » N’oubliez pas cette recommandation, cest essentiel.
-Je vous obéirai de point en point, Monsieur le curé.


Un peu avant minuit, Louise était dans l‘église. Comme la veille, le catafalque occupait le milieu de la nef, et, dans les grands chandeliers d’argent, les cierges se consumaient.
- Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura la pauvre Louise, donnez-moi force et courage.
Elle déplia le drap qu’elle rapportait et le disposa proprement sur le catafalque. Alors, seulement, elle s’aperçut que ce drap était vieux, qu’il sentait le moisit et que les vers serpentaient en guise de fil dans la trame. Il ne fut pas plus tôt déployé que Louise vit venir un cadavre décharné. Elle le vit se hisser jusqu’à la plateforme du catafalque et se coucher dans le linceul.
Louise, de relever les coins de la toile, et de coudre, de coudre. Le curé était là, enfermé dans son confessionnal, qui attendait. Il demandait de temps en temps :

- Approchez-vous de la fin, Louise ?

- Pas encore, répondit-elle.

Tout à coup, elle s’écria :
- J'ai fini !

- Dieu vous fasse paix prononça le curé.

Et il s’esquiva de l’église. Sur le seuil, il se retourna et dit:
- Maintenant c'est à vous et au mort de vous expliquer seule à seul.




Il est dans |’ordre que le jour se lève, même sur les pires choses. Lorsque, le lendemain matin, le sonneur vint sonner l’angélus, il trouva le catafalque au milieu de la nef, quoiqu’il fût certain de l’avoir rangé la veille, dans un des bas-côtés. A l’entour gisaient les membres en lambeaux d’un pauvre jeune corps. Les dalles étaient maculées de sang. Il en avait jailli des éclaboussures jusque sur les chapiteaux des piliers.

Le sonneur courut au presbytère. Il conta au curé ce qu’il venait de voir.


- Dieu soit loué ! dit le curé. Allez annoncer à ses patrons que Louise est morte, mais en même temps affirmez-leur de ma part qu'elle est sauvée. 

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