vendredi 23 septembre 2016

Le Port de Siguer été 1943, en chemin vers la Liberté. (+)


C'était une journée d'été torride. Le vent d'autan n’en finissait pas de rôtir le jardin. Flétris, jaunis, pommes de terre et haricots avaient piètre allure. Même les oignons supportaient mal cette chaleur étouffante...
Assise à l'ombre, devant sa porte, Yvonne soupira, et reprit son ouvrage, un instant abandonné. Son travail n'avançait pas vite, les mailles passaient mal sur ses aiguilles moites...

« Décidément, tout va mal, pensa-t-elle. Cette laine mal dessuintée se tricote difficilement. Enfin, nous aurons au moins des chaussettes, cet hiver. Qui sait de quoi demain sera fait ? »

Deux mailles à l'endroit, deux mailles à l'envers.

Le bruit des bottes, devenu familier, annonçait le passage de la patrouille allemande. Elle se leva de sa chaise et entra dans la maison. Question de principe.
Elle s'occupa de la cuisine. Avec Nestor, son mari — Toto comme on l'appelait — ils avaient pour habitude de manger à midi précises, juste à son retour de l'usine. Elle mit les pommes de terre dans le « toupin » (pot de terre) empli d'eau, et revint à son ouvrage.

Deux mailles à l'endroit, deux mailles à l'envers.

Yvonne pensait au quotidien devenu difficile, aux cartes de rationnement, à la méfiance entre voisins, à la milice, aux dénonciations... La tête lui tournait un peu. Malgré les bourdonnements d'insectes et les trilles d'oiseaux, des chuchotements à peine audibles lui parvinrent.

« Cette chaleur ne me vaut rien : j'entends des voix ! »

Niaux
Elle voulut en avoir le cœur net et se leva. Là, au-dessous d'elle, en bordure de la route, deux inconnus gisaient dans l'herbe. Elle les épia derrière la haie, gênée de son indiscrétion.

« Tant pis ! Par les temps qui courent, mieux vaut être prudente... Qui sont-ils ? Sûrement pas des gens d'ici... Peut-être des réfugiés ? »

Elle se pencha pour mieux les voir. Ils avaient l'air de vagabonds, sales et en guenilles. Elle s'avança.

- Bonjour, Messieurs . Vous semblez bien fatigués, n'est-ce pas ?
Pas de réponse.
— Etes-vous de la région ?
Visiblement, ces hommes ne comprenaient pas seulement ce qu'elle leur disait. Ils ouvraient des yeux ronds, totalement inexpressifs.
— Etes-vous... Français ? 
L'un d'entre eux au moins avait saisi le sens du mot. Il regarda son compagnon, cherchant son approbation muette.
Pouvaient-il faire confiance à cette jeune femme ? Elle continuait : .
— ...Espagnols, peut-être ?

Ils se décidèrent :
— No... English...
— Des Anglais ! Et les ouvriers qui vont sortir de l'usine !
Si quelqu'un vous voit, vous êtes perdus. Venez vite à la maison. Avec Toto, nous aviserons plus tard...

A l'évidence, les deux étrangers étaient exténués. Elle ne parlait pas un mot d'anglais, eux pas un mot de français. Comment leur faire comprendre qu'ils devaient se mettre à l'abri rapidement ?
La sirène des Forges de Niaux déchira l'air. Dans deux minutes, il serait trop tard !
Elle prit le premier par le bras, le secoua, le tira, véhémente. Ils la suivirent enfin, au moment où les premiers ouvriers apparaissaient au bout de la route.

« Pourvu qu'ils ne les aient pas vus ! Non, je ne crois pas... Et puis, d'habitude, Victor sort toujours le premier. Je pense qu'on peut avoir confiance en lui... A présent que ces deux-là sont hors de danger, que vais-je en faire ? Les cacher, oui, mais où ?
La cave, le grenier ? Trop risqué.
La buanderie ? Trop malcommode.
Pourquoi pas derrière les loges à cochons ? Notre maison est loin du village, personne ne les surprendra. Jusqu’à ce soir au moins, ils y seront tranquilles. »

Elle leur montra l'endroit. Yvonne avait accompli spontanément ce qu'elle estimait être son devoir, mais elle en pressentait maintenant les conséquences. Au moindre incident, c'était la dénonciation, la torture, la déportation peut-être. Des bruits couraient sur les atrocités commises à Foix même, au château de Lauquié, par la Gestapo…

Château de Lauquié.
Enfin, son mari arriva de l'usine, elle put se décharger sur lui de cette lourde responsabilité.

— Deux officiers anglais chez nous, derrière les loges à cochons ? Tu plaisantes ?

Pas de colère, il était si fier qu'elle ait fait ce choix...
— Ils étaient à bout de forces, au fond du chemin. Je ne pouvais pas les laisser là...
— Nous les garderons ici en attendant que j'aie un jour de repos. A ce moment-là, nous leur ferons franchir la frontière.
— Oui ça, « nous » ?
—- Mon frère Pierre et moi. J'irai le prévenir sitôt le repas expédié : nous en discuterons tous ensemble.

Ils parèrent au plus pressé, firent déjeuner leurs hôtes clandestins, puis leur proposèrent une bassine d'eau et du savon de Marseille. Les vêtements posèrent un problème : il n'y avait pas de superflu chez Yvonne et Toto. Pourtant, ils réussirent à leur trouver des affaires correctes à leur taille, avant de brûler les autres, grouillantes de vermine.
Puis, Toto alla chercher son frère et sa belle-sœur Maria.
Les fugitifs ne pouvaient s'exprimer que par gestes. Ils firent comprendre aux Ariégeois qu'ils étaient officiers de la R.A.F., mais que leur parachutage s'était mal passé. Des jours et des jours de marche, sans manger, sans dormir, traqués comme du gibier... Ils avaient dû traverser la France, à pied, depuis le Nord, pour tenter de rejoindre l'Espagne.
Toto repoussa son béret. L’Espagne ? Ils en étaient bien loin, une journée de marche au moins pour des montagnards entraînés…


— Nous pourrions les conduire par la vallée d’Auzat, proposa Pierre.
— Elle est très surveillée en ce moment, les Allemands patrouillent même la nuit !
— Alors le Port de Siguer. La route est plus longue, mais elle est moins fréquentée.
— Et puis, nous pourrons toujours dire que nous allons pêcher à Peyregrand... Nous devons profiter de nos jours de repos pour cette escapade, sans déranger nos habitudes pour ne pas éveiller les soupçons.
— Partir samedi après le travail, vers midi et demie, et rentrer avant lundi matin ? Pour nous qui connaissons la montagne, pas de problème. Mais tes Anglais ?
— Ils ont quelques jours pour se remettre. Après, il faudra bien qu’ils nous suivent..

Ces trois journées d'attente passèrent très vite. Les Anglais se tenaient derrière les loges à cochons. La nuit, ils occupaient une chambre à l'étage. Pour les repas, ils entraient dans la maison et mangeaient rapidement, tandis qu'Odette, la fille d'Yvonne et Toto, faisait le guet devant la porte, côté route : il arrivait que les Allemands installent là un barrage de contrôle d'identité...

***
Siguer.

Le samedi suivant, à l'heure dite, les deux frères se retrouvèrent, bardes de pied en cap de leur matériel de pêche. Le moment semblait favorable : tout le village était à table, et nul ne remarqua les hommes qui les accompagnaient.
Ceux-ci étaient méconnaissables. Lavés et rasés de frais, leurs « battle dress » troqués contre des vêtements civils, avec leurs cheveux blonds et leurs yeux bleus, ils pouvaient passer pour de jeunes Ariégeois.

Ils prirent la route de Siguer, prêts à sauter dans les buissons à la première alerte.... En fin d'après-midi, ils étaient arrivés au pied du massif.
Courte halte.
Les Anglais levèrent la tête vers les cimes :

— Spain ? Là ?
— Derrière... Plus loin... Demain…

L'escalade commença. Heureusement, à cette heure tardive, le soleil ne brûlait plus le flanc de la montagne. Mais des buis jetaient leurs racines en travers du chemin, les faisaient trébucher. Ils avançaient, courbés sous leurs sacs à dos, sans un mot. Les uns pensaient à leur liberté prochaine, les autres épiaient les voix de la forêt. Un glapissement de blaireau, le cri d'une chouette... Jusque là, tout semblait normal.

Au bout d'une heure, ils atteignirent les Escales, une gorge étroite, presque verticale, où le torrent écume et mugit. Le sentier le longeait de près, rive gauche. Vaporisées par les embruns, ses dalles de granit titanesques glissaient et les Anglais, peu habitués à de tels escarpements, craignaient à chaque pas de dégringoler. L'allure se ralentit. A mi-hauteur des Escales, pris de vertige, ils ne pouvaient plus bouger. Tétanisés, ils restaient immobiles, cramponnés à un arbuste, hypnotisés par le vide et le fracas de la cascade... Ils tombèrent à genoux, et, les yeux fermés, avancèrent à quatre pattes.

Pierre et Toto se regardèrent : à ce train-là, ils n'atteindraient pas le Port de sitôt !

Ils mirent une heure encore pour rejoindre l'étroite passerelle de bois, suspendue au-dessus du précipice, qui fermait ce « malpas » (passage mauvais). L'un des officiers parvint à la franchir sans trop de mal ; mais le second refusait obstinément de s’y engager. Il fallut que le premier secoue son compagnon, le réconforte et l'accompagne... toujours à quatre pattes ! Au moins, il ne voyait pas tout ce vide, sous lui...

La lune se leva, découvrant le chemin familier, dansant avec la nuit d'inquiétantes figures. Tant qu'ils y voyaient, les Ariégeois préféraient prendre de l'avance : la frontière était encore loin. De plus, leur progression était freinée par les précautions qu'ils devaient prendre. S'arrêter souvent pour scruter l'obscurité, déceler le moindre bruit anormal, surprendre le roulement d'une pierre sous des pas ennemis...

Ils traversèrent le pla de Broucanat. Des vaches dormaient, en liberté, sur une « jasse » près du ruisseau. De minuscules crapauds noirs sautaient sur le sentier comme des sauterelles. Les aviateurs, épuisés, s'allongèrent... dans une mouillère !

— Ils n'ont pas peur d'attraper une congestion chuchota Pierre.
— Tu vois bien qu'ils n'en peuvent plus. Il vaudrait mieux nous reposer quelques heures dans le refuge abandonné, à Broucanat-d’en-haut.
— D'accord pour une halte. Tâche de leur faire comprendre où nous allons. Je pars devant pour m'assurer que la cabane est libre.
— Dis... Portons leurs sacs jusque-là. Nous, nous avons l’habitude.

Couchés à même le sol, dans la pénombre, les quatre hommes ne bougeaient pas. Les Anglais dormaient en toute confiance ; les Ariégeois se reposaient seulement, l’oreille aux aguets.

— Pierre, tu sais que cette vallée est très surveillée, en ce moment ?
— On le dit.
— Tu sais pourquoi ?
— Non.
— Moi, je le sais.

Etang de Peyregrand.
Appuyé sur un coude, l'aîné regardait le cadet. La clarté lunaire creusait des rides prématurées sur son visage. Le regard était grave.
— Un Allemand a été tué par ici.
— Quoi ?
— Un soldat Allemand a été tué, il y a trois semaines. Là, derrière la cabane. Il parait que son corps a été retrouvé, caché sous un amas de pierres.
— Tué par qui ? Des maquisards ?
— Il y a tant de bruits contradictoires qui circulent. En tout cas, depuis cette histoire, des patrouilles sillonnent le secteur plus souvent.
— Pour l'instant, nous n'avons vu personne. Espérons que ça va continuer : je ne sais pas ce que nous ferions si les Allemands nous surprenaient...
— Oui, il vaut mieux ne pas être repérés dans les parages.
Nous devrons revenir par un autre chemin.
— Tu as raison. Nous passerons plus à l'est, par le Pas du Bouc, le Pas du Chien, l'étang de Larnoum et la montagne de Miglos. La balade te convient ?

— Parfaitement. Nous pêcherons quand même quelques truites au Larnoum : Yvonne sera contente d'avoir le repas pour demain.

Ils se remirent en route lorsque la lune, déclinant vers le Pic des Redouneilles, ménagea des zones d'ombre entre les rochers. Ils progressèrent de l'une à l'autre. Les Anglais, mal réveillés, se traînaient, tête basse.


Port de Siguer, étang de Blaou.
A l'aube, ils se trouvaient à Peyregrand. Le soleil leur révéla la flamboyance des épilobes, la douce fragilité des Campanules, miraculeusement épanouies sur d’âpres rochers... A partir de là, il n'y avait plus que la roche, et l’a végétation rase d'altitude. Ils pouvaient être repérés à des centaines de mètres à la ronde !

Manger un morceau, boire à peine. Surtout, ne pas se déchausser, ne pas se refroidir. Repartir.

Avant midi, ils étaient sur les rives de « l’Estang Blaou ». Inspection des crêtes.
Ecoute scrupuleuse du moindre bruit de pierre roulant sous des pas...
Départ.

En fin d'après-midi, les quatre hommes atteignaient le Port de Siguer. Sans mots pour dire leur fatigue, leur angoisse.
Etang de Larnoum.

Derrière eux, la France.
De l'autre côté, l’Andorre, puis l’Espagne, l'Angleterre, le monde libre où De Gaulle poursuivait la lutte…

— Is it Spain ?
—Andorre... Espagne...
— Here ?
— Oui…

Les Anglais riaient et pleuraient à la fois.

— The freedom ! Freedom !
— La liberté...
— Laissons-leur un message : en écoutant la radio, nous saurons s'ils ont réussi…

Il griffonna quelques mots.

Puis les Anglais redescendirent vers l’Andorre, se retournant souvent pour leur dire adieu, cherchant leur chemin au milieu des rocailles... Les deux frères avaient réussi leur mission : avec eux, avec d'autres, la Résistance était en marche...

***


Pierre et Toto longèrent les crêtes pour revenir à Niaux. De là-haut, ils balayaient du regard le moindre repli du terrain, prêts à se cacher en cas de mauvaise rencontre. Plus ils s'éloignaient du Port de Siguer, plus leurs craintes s'apaisaient, et plus leur fierté grandissait.

Miglos.
Dans la nuit, le vent d'autan apporta la pluie. Avec le rafraîchissement, il leur assura une retraite plus tranquille : s’aventurer en montagne sous ce déluge relevait de la folie !
De plus, s'ils flairaient leur trace, les chiens de la patrouille ne pourraient la suivre longtemps…

Au village, la vie reprit son cours. L'usine, le jardin, la veillée chez Pierre…
Pourtant, à compter de ce jour, les deux familles écoutèrent plus assidûment encore la radio.
En vain...
Un mois passa.

Et puis, un soir :

« Ici Londres. Les Français parlent aux Français. Voici quelques messages personnels : 

« Des fleurs bleues poussent sur la montagne... »
Nous répétons : 
« Des fleurs bleues poussent sur la montagne... »

Les fleurs bleues de l'espérance !

Durant la Seconde Guerre mondiale, passeurs officiels ou improvisés mirent en place une véritable chaîne de l'évasion a travers les Pyrénées. Le 27 septembre 1986, le Monument National de la Liberté, inauguré à Tarascon, rappelait leur formidable courage.

Monument National de la Liberté à Tarascon.

Veillées Ariégeoise , Denise Déjean.

Le chemin de la Liberté.



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