dimanche 25 septembre 2016

Le fantôme de Louis Barrail.


Le 13 novembre 1841, une tempête commença à souffler sur le Couseran, qui dura trois jours et recouvrit les vallées et les montagnes d'une épaisse couche de neige. Le Couseran resta ainsi figé dans le froid pendant presque deux mois puis le 7 janvier 1842 un soleil éblouissant vint illuminer le petit village d’Engomer, au grand soulagement de ses habitants qui crurent voir dans ce ciel dégagé un signe du dégel de janvier. Pourtant, depuis plus de vingt-quatre heures, Monsieur Lenotre instituteur d’Engomer, répétait à qui voulait l'entendre que la pression de son baromètre à mercure s'était effondrée, atteignant un niveau qu'il n'avait jamais vu auparavant.
Malheureusement, ses mises en garde ne semblèrent inquiéter personne.



En début de matinée Louis Barrail, un fermier qui habitait Alas, petit hameau à l’ouest d’Engomer, et deux de ses voisins décidèrent de profiter de cette journée prometteuse pour aller chercher du bois dans la forêt de l’Estelas, à trois kilomètres de là. Quelques heures plus tard, une légère pluie commença à tomber, qui se transforma rapidement en neige, mais l'air était chaud et humide avec un léger vent du sud et leur voyage ne s'en trouva guère affecté. Vers midi, les deux voisins ayant fini de remplir leurs traîneaux ils se mirent en route pour retourner chez eux et Louis, qui avait eu besoin d'un peu plus de temps pour charger le bois sur son chariot à bœufs, les suivit à trois kilomètres de distance.

A quinze heures, les trois hommes étaient toujours en chemin quand soudain un vent glacial commença à se lever, qui se transforma rapidement en ouragan, puis les températures s'effondrèrent brutalement pour atteindre dix-huit degrés au-dessous de zéro et l'air se remplit d'une neige aussi fine que de la farine. Elle tourbillonnait dans le vent violent et s'infiltrant dans tous les orifices elle aveuglait les voyageurs, masquant le paysage au-delà de cinq mètres de distance. Louis Barrail finit par atteindre sa propriété mais il en fit deux fois le tour sans parvenir à trouver sa maison et complètement désorienté il repartit vers le sud sans s'en douter. 


Il erra dans le blizzard pendant un certain temps puis il détacha les bœufs de son charriot, qu'il abandonna sur place, et il continua à avancer à pied. Il parcourut environ quatre à cinq  kilomètres avant de s'effondrer le visage dans la neige. Ses deux compagnons eurent plus de chance que lui. L’un d'eux parvint à retrouver sa maison durant la nuit, et l'autre fut découvert au petit matin, toujours en vie.

Le lendemain, avant même que la tempête soit terminée, M. Pierre Pérat, l'un des voisins et le meilleur ami de Louis Barrail, rassembla quelques volontaires puis il partit à sa recherche. En inspectant les alentours de sa maison, les hommes remarquèrent des traces de roue dans la neige, qui faisaient deux fois le tour de la maison de Louis avant de s'éloigner vers le Sud, et ils réalisèrent avec effroi que le malheureux avait réussi à retourner chez lui sans jamais parvenir à trouver à sa maison.
Suivant les empreintes du chariot, ils découvrirent les cadavres des bœufs, qui s'étaient étranglés eux-mêmes avec leur attelage, puis le chargement de bois, mais malgré tous leurs efforts ils ne purent trouver aucun signe de Louis.



M. Pérat retourna chez lui peu avant le coucher du soleil puis, comme il devait donner à boire à ses mulets, il prit le seau dans l'étable et se dirigea vers le puits. Il se trouvait à mi-chemin quand soudain il eut la surprise de voir Louis Barrail qui venait à sa rencontre en souriant, les mains cachées sous la cape de son grand manteau noir, et stupéfait il s'écria:

— Hé Louis! Et bien, je pensais que tu étais perdu dans la tempête.
— Je l'étais, lui répondit Louis. Et tu trouveras mon corps à quatre  kilomètres au sud d’Engomer !

Alors peu à peu, l'image de Louis Barrail commença à s'estomper, un peu comme de la fumée qui se dissipe et disparait, et réalisant brusquement qu'il venait de parler à un fantôme, Pierre Pérat se mit à trembler. Il resta un long moment debout sur le chemin sans parvenir à bouger puis recouvrant brusquement ses esprits il courut raconter l'histoire sa femme, laquelle s’empressa d'en parler à ses voisins et bientôt tout le monde sut que le fantôme de Louis Barrail était apparu à son meilleur ami.

M. Pérat était un homme d'excellente réputation, intelligent, peu superstitieux et respecté de tous, aussi ses amis et ses proches supposèrent-ils qu'il avait été d'une mauvaise plaisanterie.
Cependant, comme il s'entêtait dans son histoire, de nouvelles équipes de recherche furent formées, qui fouillèrent la forêt de Castéra sans succès. Alors, comme la neige semblait avoir englouti le corps du malheureux Louis, il fut décidé d'attendre le printemps pour reprendre les recherches. En avril, après la fonte des neiges, Louis Barrail fut finalement retrouvé en bordure du ruisseau d’Astien, à quatre kilomètres exactement au sud d’Engomer, exactement comme son fantôme l'avait indiqué. Avant de mourir, ses mains avaient creusé la neige et plusieurs brins d’herbe arrachés furent retrouvés entre ses doigts.



Marie Barrail, la femme de Louis, n'avait rien osé dire sur le moment, mais le jour où le fantôme de son mari avait visité leur voisin, il était aussi venu la voir, et il s'était présenté à elle d’une étrange manière. Cette nuit-là, elle dormait depuis un moment quand soudain un gros coup avait été frappé contre la porte, qui l'avait brusquement réveillée. La jeune femme s'était redressée dans son lit et elle avait écouté le silence pendant un moment mais comme le coup ne s'était pas répété, elle avait fini par se rendormir. Alors brusquement, un autre coup avait retenti et soudainement effrayée, elle avait crié depuis son lit:

— Qui est là ? Que voulez-vous
— Sais-tu que Louis est mort de froid ? avait alors été la réponse qu'elle avait entendue. 

D’une étrange manière, la voix ressemblait à celle de son frère Claude, qui vivait non loin de là, et son fils l'avait également reconnu.
— Mère, est-ce que mon oncle a bien dit que papa était mort de froid ? avait alors demandé le jeune garçon.

Troublée, la pauvre femme avait rapidement sauté hors de son lit, elle avait allumé la lampe à huile puis elle avait couru vers la porte d'entrée et l’entrouvrant prudemment elle avait jeté un coup d'œil à l'extérieur mais au lieu de trouver son beau-frère sur le perron, comme elle s'y attendait, elle n'avait vu que la neige immaculée. Plus tard, elle raconta que la voix ressemblait étrangement à celle de son beau-frère Claude, mais qu'elle était parvenue à déterminer qu'il se trouvait bien chez lui au moment des faits. Marie pensait que le fantôme de son mari avait imité la voix de son frère pour ne pas l'effrayer, un dernier geste plein de prévoyance et de tendresse pour celle qui avait partagé sa vie pendant de longues années.



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