mardi 27 septembre 2016

La vache ensorcelée. Vallée d'Aston, octobre 1915.


L'histoire suivante fut racontée à M. Augustin Clairmont par un garçon de ferme  d’Aston qu’il connaissait bien, un homme qui n'avait jamais été à plus de quelques kilomètres de distance du village où il était né. M. Clairemont se doutait qu'en lisant ce surprenant récit peu le penseraient vrai, mais il affirmait qu'il était encore plus improbable de croire que le témoin, qu'il décrivait comme particulièrement ignorant et peu imaginatif, l'avait inventé.

Joseph Bordes était pâtre au village d’Aston, dans le canton il était réputé pour être un homme d'excellent caractère, sobre, travailleur et efficace. L'homme s’était occupé des vaches durant toute sa vie, il connaissait bien leurs particularités et il s'était toujours montré capable de surmonter les difficultés qui étaient survenues. D'ailleurs, personne n’était plus convaincu de sa valeur et de ses compétences, aussi le choc fut-il rude pour l’honnête homme quand la meilleure vache du troupeau refusa de donner du lait et qu'il se retrouva incapable de remédier au problème.



Les ennuis de Joseph commencèrent au début du mois d’octobre 1915, après le retour du troupeau de l’estive de la Jasse des Galis sur le massif de l’Aston. Bien évidemment, il fut d'abord plein d'espoir, et même d'assurance, que ses connaissances rustiques l'aideraient à redresser bientôt la situation, mais il essaya tous les remèdes Que ses aïeux lui avaient transmis.
A sa vache, il lui fit manger les restes de pain béni de Noël trempé dans de l’eau.

Mais en vain!

Il pensa que sa vache avait mangé avant son retour de l’estive de la Toro, cette plante vénéneuse couverte de fleurs bleues. Il lui donna à boire du lait comme contre poison et prononça la formule incantatoire :

Toro, je te conjure pour le mal
que tu pourrais me faire
Trois fois par notre sainte
Trinité
Qu’elle me protège de cette maladie.

Mais rien n’y fit !



Il demanda ensuite des conseils, non pas à ses voisins car il avait sa propre fierté , mais à des pâtres d’Axiat de l’autre côté de la vallée du Sabarthès, puis il appliqua toutes les techniques qui lui avaient été recommandées, malheureusement sans aucun effet. Alors, comme rien ne semblait être efficace, le découragement commença à le gagner. Pourtant, les hommes comme lui ne se laissaient pas facilement abattre et au moment du danger les Ariégeois étaient connus pour être les plus rusés et les plus fiables, mais cette fois Joseph avait été vaincu par quelque chose de plus fort que lui, et il le savait.

Peu de temps après, l'infortuné pâtre travaillait dans la cour de la ferme, l'air maussade, quand soudain une voix chevrotante l'apostropha. Un vieil homme le regardait depuis la porte, un individu d'une extrême faiblesse, vouté, appuyé sur son bâton de berger.

— Bonjour, lui cria le vieillard. Comment va ta vache ?
— Qui vous a parlé de ma vache ? répondit grossièrement Joseph. Je ne crois pas que ce soit vos affaires.

— Alors il semble que ce ne soit pas les vôtres non plus, lui répondit l'ancien, vu que vous n'arrivez à rien !

Joseph Bordes se tut, écrasé par cette vérité et l'absence de riposte appropriée.

— Si vous n'étiez pas un imbécile, vous m'écouteriez au lieu de m’agresser comme cela continua le vieil homme, qui parlait avec un accent prononcé où Joseph  reconnu l’accent Catalan du Biros. C’est seulement parce que votre grand-père et moi étions amis que je suis venu vous voir depuis le Couseran. Maintenant, faites ce que je vous dis. Ce soir, vous allez dans l’étable avec la vache, vous y restez toute la nuit et quoi que vous voyiez, vous l'attrapez et vous le plantez dans le fems. Rappelez-vous, quoi que vous voyiez attrapez-le et plantez le dans le fems.



En Ariège, le fems désigne un tas de fumier. Joseph avait parfaitement saisi le mot, mais il n'avait rien compris aux conseils du vieil homme qui avait déjà tourné les talons et commençait à s'éloigner sur le chemin. Troublé, il se mit à courir derrière le vieillard et une fois arrivé à sa hauteur il lui demanda humblement de lui expliquer ce qu'il avait voulu dire, mais malgré toutes ses suppliques, il ne put rien en tirer de plus. Le cœur lourd, Joseph retourna lentement à son travail, songeant avec amertume que tout le monde devait être au courant de son échec et s'imaginant son effet probable sur sa réputation son moral s'en trouva un peu plus affecté encore.

Puis, comme il réfléchissait à la question, il se dit qu'après avoir essayé tous les moyens orthodoxes il n'avait plus rien à perdre et qu'il pouvait bien se risquer à écouter le vieil homme.
Dans la région, beaucoup de gens considéraient le vieillard comme un sorcier, mais aucun n’avait jamais suggéré qu'il était un imbécile. En fait, de l'avis général, il était un escarrant, ce qui signifiait qu'il était un brigand, mais de la plus habile des espèces.

Alors, à la tombée de la nuit, Joseph succomba à la tentation de suivre les conseils apparemment absurdes du vieux sorcier et de les mettre à l'épreuve de l'expérience. Il fit son chemin vers l’étable où se trouvait la vache rebelle, prit son tabouret de traite, s'assit dessus puis il attendit patiemment que quelque chose se passe. Au début, la nuit était noire et il n'y voyait rien mais bientôt, la lune se leva et éclaira l’intérieur de l’étable à travers la fenêtre couverte de toile d’araignée, ce qui lui permit de distinguer la silhouette chétive du pauvre animal qui ne donnait plus de lait et quelques uns des rares objets qui se trouvaient dans l'étable. 

Au bout d'un certain temps, comme rien ne se passait, Joseph se rappela que le vieil homme lui avait dit de ramasser tout ce qu'il verrait et il se demanda s'il devait prendre la vache et tous les objets qui se trouvaient à portée de sa main pour les coller dans le fumier. Son idée, qu'il savait stupide, lui arracha un rire bref et amer. Quelques heures plus tard, constatant que rien ne bougeait dans l'obscurité de l’étable, Joseph réalisa brusquement que le sorcier l'avait trompé et il se leva lentement de son siège, somnolent, les muscles raidis par l'attente et profondément dépité. Toute cette histoire n'avait aucun sens. Comment avait-il pu se montrer aussi bête...



Soudain, un son retentit dans la cour, qui le fit sursauter. Cling-cling-cling ! Que diable était-ce ? Cling-cling-cling ! Le bruit se répétait, se rapprochant peu à peu, et ouvrant précipitamment la porte, Joseph regarda à l'extérieur. Cling-cling-cling ! La lune brillait maintenant, mais même si le mystérieux tintement continuait à se faire entendre, la cour conservait son aspect habituel. Cling-cling-cling ! Soudain, quelque chose sembla remuer dans l'ombre, qui paraissait se diriger vers l’étable, et Joseph se dit que s'il se rapprochait encore, alors le mystérieux visiteur se retrouverait éclairé par le clair de lune et qu'il pourrait le voir. Cling-cling-cling ! Il était presque là... Cling-cling-cling ! Soudain il s'avança dans la lumière et brusquement Joseph aperçut... une fourche à fumier qui marchait toute seule !

Le pauvre pâtre aurait couru s'il l'avait pu, mais la terreur le pétrifia pendant un certain temps puis brusquement une certaine bravoure sembla s'emparer de lui, et poussé par le vague sentiment que cette merveille avait un rapport avec ses problèmes, il se précipita en avant et saisissant la fourche, qui se débattit dans sa main comme si elle était en vie, il la planta profondément dans le fems. Après quoi, il courut sans se retourner jusqu'à sa maison, qui se trouvait à une certaine distance.

Le lendemain, Joseph Bordes retourna travailler à l’étable animé d'une profonde conviction, celle qu'il s'était endormi et qu'il avait rêvé tout cela. Cependant, en arrivant dans la cour, il avisa le tas de fumier, où aurait du être plantée la fourche, mais à sa place se trouvait une vieille femme, qui était profondément enfoncée dans le purin et il reconnut Jeanne Duroux une habitante de Larcat, village proche d’Aston. 

Alors la vache recommença à donner du lait comme à son habitude.




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