samedi 3 septembre 2016

La foire de Saint-Matthieu de mon enfance.


Vicdessos, 21 septembre 1930.

A une époque où les distractions à la campagne étaient rarissimes, les foires de Vicdessos le 1 jeudi du mois présentaient pour toute la population du canton une source d’intérêt et un attrait particulier.
Celle de la St Matthieu, fixée au 21 septembre et consacrée à la vente des moutons, amenait au foirail de Vicdessos une foule considérable, venue de tous les villages du canton, pour participer à cette journée exceptionnelle.

La veille, un grand branle-bas animait toute la maisonnée ; à maman, incombait le soin de préparer le repas froid pour le lendemain : jambon et saucisson familial, poulet rôti et fromage de même fabrication.
Mes frères et moi-même tournions autour d’elle en nous querellant, cependant que mon père, parti de bonne heure, assumait la plus rude des besognes, secondé par mon grand-père maternel, Paï, comme nous l’appelions.
Le troupeau, en effet, avait quitté les pâturages de la haute montagne pour être conduit dans des granges à proximité du village.





Il s’agissait alors, pour mon père, de choisir et de mettre à part les quelques 70 bêtes qu’il avait l’intention de vendre : les brebis et les moutons les plus anciens, ainsi que les agneaux de l’année.
Restaient donc pour l’hivernage le bélier, les brebis nourricières et une partie des moutons. Il convenait donc de trier ces ovins, les uns après les autres, pour un équitable partage. Jugez l’ampleur de la difficulté !
Cette nuit de septembre s’avérait donc courte et angoissante pour tous les bergers concernés. Levés avant l’aurore, encapuchonnés dans leur pèlerine noire, ils prenaient avec leurs bêtes le chemin de Vicdessos, le bâton dans une main et la lanterne à bougie dans l’autre.
Cousins et amis groupaient leur troupeau pour le déplacement jusqu’au foirail: un berger prenait la tête du troupeau, les autres surveillaient les bêtes récalcitrantes et les agneaux plus lents.
A 7 heures, tout était en place, et le foirail de Vicdessos retentissait des bêlements de tous ces ovins rassemblés.

Point de barrières entre eux à cette époque; mais chaque éleveur avait sa place traditionnelle dans le foirail; chaque éleveur avait souvent ses clients habituels : commerçants de la plaine, certains venus du Roussillon — c’était le cas pour mon père. Très tôt, dans la matinée, commençait pour lui une séance de « bonimenteur » extraordinaire qui amenait autour de son troupeau une foule de spectateurs.
Devant ces maquignons à grande blouse bleue, il saisissait par les cornes les plus belles de ses bêtes et commençait aussitôt une géniale promotion : il fallait examiner la coupe de la bête, tâter sous la toison de laine son échine opulente, scruter la dentition , et en conclusion, exprimer l’admiration qu’elle suscitait.
Spectateur visiblement intéressé, mais impassible après ce dithyrambe, le maquignon, brusquement, lançait une offre et un prix...



Exclamation tonitruante de mon père, qui reprenait une autre bête pour manifester sa réprobation à l’égard de l’acheteur qui méconnaissait la qualité de « sa marchandise ». Et c’est vrai que son troupeau suscitait l’envie des acheteurs et l’admiration des badauds !
Commençait alors un marchandage interminable. Mon père baissait son prix, le maquignon augmentait le sien, mais pas d’entente possible.
D’un geste coléreux, mon père renvoyait alors au milieu du troupeau la bête expertisée.
Le commerçant s’éloignait alors, discutait avec un de ses amis et revenait bientôt pour un dernier marchandage qui se soldait par un accord. Une tape énergique sur la main stigmatisait la fin de la discussion.
Mais attention ! une réserve importante attendait les acheteurs.
Pas question pour eux de choisir dans le troupeau les plus belles bêtes : il fallait amener pour le prix convenu, soit tous les moutons, soit toutes les brebis, ou les agneaux et les agnelles.
Dans la poche intérieure de sa blouse, le commerçant extrayait un carnet noir à élastique et commençait ses calculs.

Les yeux mi-clos et immobile, mon père, presque aussitôt annonçait le résultat.
Ah ! les regards admiratifs de l’assistance devant cet étonnant berger si doué en calcul mental.
L’affaire conclue, il prenait le temps de « casser la croûte » tout en surveillant ses bêtes jusqu’à ce que les commerçants acheteurs donnent l’ordre de les conduire vers leurs camions respectifs.
S’ensuivaient alors des commentaires entre bergers pour savoir celui qui avait obtenu le meilleur prix. Certains n’avaient pas vendu tout le cheptel, ils seraient dès lors obligés de les amener à la foire de St-Michel, le 29 Septembre à Tarascon.
A ma connaissance, ce ne fut jamais le cas de mon père.
Lorsqu’en août 1932, une congestion cérébrale le terrassa, les acheteurs habituels cherchèrent son troupeau dans le foirail.
Aidé par des parents: et des amis, mon frère François, âgé de 20 ans; assura tant bien que mal sa succession dans la vente qui s’avéra moins satisfaisante.




Moutons et brebis partis vers le Roussillon dans leurs camions, mon père redevenait le « bon vivant » qu’il était.
La journée avait été rude, mais fructueuse.
Il convenait de la terminer jovialement. A la boucherie Maury, maman avait acheté deux magnifiques tranches de veau, pour les apporter à l’aubergiste de Vicdessos. Rôties par ses soins dans une grande poêle agrémentée d’une superbe persillade, elles faisaient le bonheur de la famille et des amis, vers 2 ou 3 h de l’après-midi. Vin et limonade coulaient à flots.
Nous nous régalions des fruits achetés à la foire : raisins juteux, pêches odorantes et figues violettes, inconnus dans nos régions de montagne.

Sur le chemin du retour, Maman effectuait quelques achats en vue de la rentrée scolaire : nos tabliers d’écoliers, les sabots de bois vernis et autres accessoires.
Car le premier octobre approchait. 
Dans les prairies de Sauzeil, les Colchiques mauves nous rappelaient, avec un pincement de cœur, la fin des grandes vacances. 
Ma Grand-mère paternelle, restée à la maison, guettait notre retour. Avec les échos de la foire, nous lui apportions la coque traditionnelle et les fruits de la plaine.
Elle attendait un peu plus tard, avec inquiétude, le retour de mon père.
Sur la grande table de chêne de la cuisine, il comptait le gros paquet de billets qui remplissaient son portefeuille.
Ils étaient la principale source de revenus pour toute une année de travail, un travail rude et sans relâche.
Ranges dans le secrétaire de la chambre, ils assureraient, douze mois durant, les dépenses de la famille. . .
C’est pourquoi je me souviens encore, qu’un soir de la St-Matthieu, ma grand-mère dont je partageais le lit, m’a réveillée au milieu de la nuit et m’a fait lever. . . pour voir s’il n’y avait pas un voleur dans la maison.

Ainsi se passait la Foire de Saint-Mathieu dans notre beau pays d’Ariège au début du XX° siècle.

La Mandrette, mémoire d’Ariège.


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