mardi 20 septembre 2016

Histoires et récits du Pays Occitan, "Tougnet"


Aux Petits et aux Grands


Ces contes ne sont pas montagnards. Elisabeth Lacoste, Marie Solère, étaient de la Moyenne-Ariège. Elles ont vécu au 19 siècle dernier, leur humble existence paysanne dans un pays moins rude que la haute montagne, où la vie ramassée dans les villages, permet les réunions entre voisins et ces veillées au « caleil » (lampe à huile à trois becs) où l'on filait en mangeant des châtaignes. On dansait et on causait; on disait des «misquemiscaousos» (Devinettes) et surtout on écoutait conter les histoires du vieux temps.
Le montagnard lui, est solitaire. Il vit là-haut, là-haut sur la montagne avec ses bêtes et son chien.

Quand son cœur est lourd, il chante pour endormir son mal et se tenir compagnie. Il chante en soliste et l'écho répond à sa voix dans l’accompagnement des torrents. Quand il retrouve les siens, le groupe devient un chœur ; l'expression de sa peine, de sa joie, est un lyrisme mélodique.

Elisabeth Lacoste, Marie Solère, ne se connaissaient pas ; et pourtant les histoires qu'elles ont contées à leurs petites filles ont un air de parente. Comment s'en étonner d'ailleurs. Ces contes qu’elles ont animés de leur voix, de leurs gestes, qui ont pris le masque de leur visage tragique ou console, elles les puisaient au fonds commun de l'humanité. Le bestiaire occitan est le roman de Renard ; les histoires de Jean le Bête sont des variantes aux aventures de Jean le Sot, de Jean le Diot, du nègre Epaminondas, et de tous les « innocents » de notre planète ronde. Les sortilèges, les incantations ; les craintes que les tireurs «d’escumenge» (Excommunication) donnaient aux hommes et aux femmes renaissent de certaines de ces histoires. Il n’est pas sûr que les âmes des contemporains soient encore libérées de cette hantise du démon. La geste de Jean de l’Ours, c'est la descente aux entrailles de la terre ; le mythe orphéïque des épouvantements infernaux.

Car ces contes illustrent de très vieux thèmes.
Ils sont semblables d'un canton de l’univers à l’autre. Ils sont semblables et pourtant différents. Avec un air, un tour bien Ariégeois, et que nos aïeules oceitaniennes avaient si fortement maintenu que nous les croyions notre héritage spirituel et bien à nous, puisque bêtes et gens parlaient notre langue. 

Tric, trac, moun counte es acabat
Trie, tric, disen ne’ un pu poulit.
Tric, trac, mon conte est achevé.
Tric, crac. dites-en un, plus joli.

C'est en langue d'oc que ce sel de la terre aurait été vraiment conservé. Mais nous nous sommes tenues aussi près que possible de la version orale, ne voulant pas trahir ces humbles femmes qui enchuntèrent nos jeunes années, en nous ouvrant toutes grandes les portes de la grandeur tragique, de la gaieté malicieuse, et de la poésie.




Sans doute rien ne pourra rendre le charme de ces voix qui se sont tues, car les contes sont faits pour être entendus, non pour être lus. Mais la tradition des conteuses, contant des contes aux petits enfants de leur race est en train de mourir, dans I’Ariège comme ailleurs. C'est pour que ce message oral, ne soit pas perdu tout à fait, que nous l’avons écrit, et habillé à la forme française.

Tougnet.

Tougnet, un bon paysan simplet qui n’avait guère quitté son village montagnard de Suc en Vicdessos, s’en fut un jour à la foire vers les pays-bas (Pays de plaine. Aude et Hérault par rapport à l’Ariège). En passant devant un château, il vit de beaux oiseaux qui faisaient, de leur queue étalée, une superbe roue.
- Eh ! Quels sont ces beaux coqs, s’écria Tougnet, les yeux écarquillés. Ne pourriez-vous pas m’en donner un œuf afin de le faire couver, monsieur le jardinier ?
- Oui, oui, brave homme, se moqua le jardinier, comprenant qu’il avait affaire à un niais. Je vais vous en donner un.

Et il lui met dans les bras une belle courge bien rebondie.
- Le voila, cet œuf ! Mais pour en faire sortir ces beaux oiseaux qu'on nomme des paons, il vous faut le couver vous-même, assis dessus, jusqu’à ce que les poussins soient éclos. Et surtout, il ne faut absolument pas vous déranger, ni pour manger, ni pour... le reste, si vous ne voulez pas manquer la couvée.
- Bien ! Merci, monsieur le jardinier, bien, merci !
Et, très content, Tougnet reprend le chemin de son village.
- Jésus, mon Dieu ! s’écria sa femme quand elle le vit arriver tout suant, portant la courge dans ses bras. Et que veux tu faire de cela ?
- Tais-toi, tais-toi, femme ! Cela, c’est un bel œuf de paon que je vais couver ! Et tu verras quels beaux oiseaux il en sortira. Chaque jour, tu viendras me donner à manger, mais ne dis rien à personne, je te le défends !


Tougnet s’assied sur la courge et ne bouge plus.
Quand la pauvre femme venait le faire manger et voulait lui parler : « Lève-toi, Tougnet, tu deviens fou ! » — Tchou ! Tchou ! faisait Tougnet en étirant es bras comme s’il nageait, pour faire fuir sa femme. Tchunû, Tehuoû, Tchuoû !
Au bout de deux jours, la femme, très inquiète, s’en va trouver le curé.
- Monsieur le Curé, mon homme perd la tête.
Il s’est mis à couver un œuf énorme, et il prétend qu’il en sortira des oiseaux si beaux que jamais nous n’avons vu les pareils. Je le fais manger comme un enfant, mais il ne veut bouger de dessus son œuf. Il faudrait que vous veniez le voir.
- Oui, certes, je vais y aller ! C’est le diable qui s’est emparé de l’esprit du pauvre Tougnet ; il faut Peu faire sortir. J’y vais sur l’heure.
La femme s’en revient et le curé prend le goupillon, l’eau bénite, et, suivi de deux enfants de chœur, arrive chez Tougnet. Celui-ci (il faut bien le dire ! ) s’était fermé le derrière avec un robinet pour n’avoir pas à se déranger. Quand il vit entrer le curé tout chantant et priant, il fit un saut de surprise.... Et le robinet se mit à rouler, rouler à travers le grenier, si vite que Tougnet crut voir le poussin s’échapper de l’œuf.
- Créature de Dieu, attends le baptême, créature de Dieu, attends le baptême ! criait-il, désolé.

Mais le curé s’avançait.
- Asperges me Domine... Vade retro, Saâ-ta-nâs ! S’ès lé diable tiro-té en darré !
Furieux, Tougnet se lève.


Que Sâtanas vous emporte, moussu lé rittou, que m’abets feyt manqua la cougado ! (Que Sâtanas vous emporte, monsieur le Curé, vous m’avez fait manquer la couvée ! ).

Tric, trac, moun counte es acabat
Trie, tric, disen ne’ un pu poulit.

A suivre...

Mathilde Mir et Fernande Delampe
Histoires et récits du Pays Occitan
Editions Coquemard - Angoulême


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