jeudi 29 septembre 2016

Au début du XX siècle en vallée du Vicdessos, l'agneau Pascal.



Dans le petit village de Niaux, la famille de Mathieu allait encore s'agrandir.

Pour les parents, cette nouvelle grossesse équivalait à une catastrophe : avec dix enfants vivants qui leur restaient à élever, un onzième n'était guère bienvenu. C'était une bouche de plus à nourrir, des vêtements à coudre, et neuf mois pendant lesquels Marie-Jeanne, la mère, se fatiguerait plus vite... Quant aux risques au moment de l’accouchement, il valait mieux ne pas y penser !
Le curé pouvait discourir sur la bénédiction de leur mariage, la sainteté de la Maternité, don du Ciel, la Volonté Divine, on voyait bien qu'il parlait en célibataire !

Après quelques jours d'incertitude, quand Marie-Jeanne avait compris qu'elle était grosse, elle avait bien essayé de « faire passer » l'enfant. De l'aube à la nuit tombée, on l’avait vue redoubler d'ardeur au travail, sauter les murettes des terrasses, d'un champ à l'autre : « cela me va mieux... » lançait-elle en riant aux voisins qui s'étonnaient.
Elle eut beau s'échiner au jardin, frapper de coups de bêche rageurs la terre féconde, épuiser d'un surcroît de fatigue son corps trop fertile, l'enfant tenait bon.



Elle avait même pensé, une nuit de désespoir, à utiliser une aiguille à tricoter. Cela se chuchotait, entre femmes... Et ce n'était presque pas douloureux disait-on...
Même la Françoise L..., de Lacourt, dans la vallée, avait fait comme ça pour se débarrasser du rejeton qu'un godelureau de passage lui avait laissé...
Marie-Jeanne s'était levée sans un bruit, avait pris son ouvrage dans le panier, sous l'escalier. Debout dans la pièce où mourait le feu, elle soupesait les baguettes de bois, jaugeait leur longueur. Ce serait si vite fait, et les soucis disparaîtraient !

« Oui, mais la Françoise L... est morte quelques jours plus tard ! »
Une image violenta sa tête en feu : du sang, partout du sang... Que deviendraient ses dix petits ?

Elle accepta donc son sort, fière malgré tout de cette quinzième grossesse.

Peu après la Toussaint, le chaudronnier de Saint-Girons arriva au village, sa mule bardée de chaudrons et de marmites à louer. Apprenant que la Marie-Jeanne attendait un enfant, il alla trouver Mathieu dans les champs, s'enquit de la date présumée de l'accouchement, posa des questions, puis déclara :
— Il nous faut parler affaires, Mathieu.
— Pour le chaudron, il faut voir Marie-Jeanne...
— Non, non... Il n'est pas question de chaudron, aujourd'hui. Voilà : ma femme aura un enfant fin mars, à Pâques sans doute. La tienne aussi. Il faudrait qu'elle vienne servir de nourrice à mon « pitchoun ». Tu comprends, la Marie-Jeanne est robuste, elle a l'habitude des enfants. La mienne, c'est une « dame » élevée chez les nonnes. Ce n'est pas là qu'elle pouvait apprendre à s'occuper de nourrissons !

Le marché fut conclu. Dès la naissance de l'héritier, on viendrait chercher Marie-Jeanne et son nouveau-né. Elle pourrait revenir une fois par mois parmi les siens. Les filles aînées s'occuperaient des plus jeunes, la mère de Mathieu viendrait diriger la maisonnée. Quant au salaire, payé en bonnes pièces d'argent, il serait important, les chaudronniers n'étaient pas avares...



Le sourire revint aux pauvres gens. Finalement, cette grossesse se révélait une aubaine !

Marie-Jeanne se mit à coudre de petits vêtements, taillés dans de vieilles chemises de lin, bien douces au toucher. A chaque coup d'aiguille, son esprit s'envolait :

« Avec une pièce d'argent, j'achèterai à la foire un beau drap de laine épais pour habiller les filles... Jupes et «casabets» (veste de femme, citée à la taille), il m'en faudra... voyons... vingt mètres ! Je prévois davantage : les deux aînées auront ainsi un costume pour se marier.
Pour les garçons, je pense à des culottes, solides mais élégantes. Le dimanche, pour aller à la messe, puis pour jouer au « tecou » (jeu de quilles) sur la place, ils nous feront honneur...
Qui sait ? Je pourrai peut-être acheter des chaussures en cuir à toute la maisonnée ? Une autre pièce d'argent devrait suffire.
Et un mulet, à la place de l'âne...

Et pourquoi pas un cheval ? Un solide Mérens qui aurait « de la sanquette » (ardeur, vigueur)

Penché sur sa terre, Mathieu, de son côté, économisait :

« Une pièce d'argent chaque mois, ce n'est pas beaucoup. Mais si ma femme allaite ce « pitchoun » pendant longtemps, nous aurons une coquette somme à la fin...
Le champ du Midi qui touche le nôtre, Jean-Baptiste ne peut plus le cultiver. Peut-être que je pourrais le lui acheter ? Pour le seigle, il n'a pas son pareil. Bien tenu, il rapporterait... trente, trente cinq sacs. Si j’en vends la moitié, je peux gagner chaque année… voyons… »

Plusieurs mois passèrent ainsi. Puis les jours s’allongèrent, les gelées s’espacèrent, les pousses vert tendre du blé d’hiver saupoudrèrent la glèbe d’un rêve de moisson.
Marie-Jeanne s'alourdissait.

Le matin du Vendredi Saint, le facteur apporta une lettre. Mathieu la tourna, la retourna. Il déchiffrait bien son nom, écrit sur l’enveloppe, ce courrier était bien pour lui. Mais qui pouvait lui écrire ? Et comment savoir ce que disait ce message ?

Dans la montagne, les gens parlent peu. Mais les yeux de Marie-Jeanne, pressentant une catastrophe, interrogeaient, s’alarmaient, suppliaient Mathieu. Il alla donc consulter le Curé, et revint avec sa tête des mauvais jours :

— Le chaudronnier a écrit. Sa femme a fait une fausse couche, ils n’ont plus besoin de nourrice.
La nouvelle coupa les jambes de Marie-Jeanne. Elle s'assit près de l'âtre, de grosses larmes coulaient sans bruit sur ses joues. Dans cet accablement, Mathieu retrouvait ses propres craintes, ses angoisses, sa désespérance devant ce coup du sort.



Le curé cogna à la porte et entra.

— Je sais les soucis que vous pose l'arrivée de cet enfant. Je pensais que ma présence vous apporterait quelque soulagement, et je fermais la porte du presbytère pour venir ici lorsque le Seigneur m'a inspiré. Ecoutez : le chaudronnier n'a plus besoin de nourrice, mais à Foix, l’Assistance Publique confie des enfants sans mère aux foyers qui veulent bien les accueillir. Bien sûr, le salaire n'est pas très élevé, mais ce serait mieux que rien !

Le couple écoutait sans mot dire. Le « ritou » (prête) reprit :

— Si vous êtes d'accord, il faudra dire à l’instituteur d'écrire à la Préfecture le plus vite possible, car Marie-Jeanne est près de son terme, et il y a certainement des dispositions à prendre.

Le mari regarda sa femme, opina de la tête.

— A la bonne heure. Vous verrez : les choses vont tout de même s'arranger...»

Le lendemain fut très pénible : Mathieu et Marie-Jeanne étaient rejetés de la révolte au contentement, puis au doute. De gros soupirs ponctuaient leur cheminement intérieur : au lieu d'un « maïnatgé » (petit enfant) à élever, ils en auraient deux ! Pour tant, quelques sous par mois valaient bien la peine de se décarcasser un peu...

Le jour de Pâques, à l'aube, Marie-Jeanne accoucha d’une petite fille qui fut prénommée Pascaline. Mais la nouvelle-née apparut si malingre, si indolente, que le père, d’une pincée de sel, traça vite un signe de croix sur son front. Puis il envoya l'aînée, Marie-Louise, quérir immédiatement le curé pour le baptême.
A midi, l'enfant mourut.

Donner aux bêtes, aller à la messe, veiller au repas de la fin du Carême, chacun s’activait en ce jour particulier. Dans la maison aux volets clos, Marie-Jeanne, tourmentée, vaqua à ses occupations le cœur lourd, la tête ailleurs.

« Pour Pâques en Mars, cent tombes fraîches »... Le dicton allait encore une fois se vérifier.

Mais n'était-ce pas un signe de Dieu ? Que cette enfant naisse le jour de Pâques, et qu’aussitôt elle meure... Sans doute avait-il puni ainsi cette mère qui avait d'abord refusé la venue d'une de Ses créatures ; puis l'avait acceptée contre argent ; et de cet argent ne voulait retirer que plaisir et vanité...



Les commères du village vinrent à tour de rôle se lamenter sur ce nouveau malheur.
Vers le soir, Marie-Jeanne constata que ses mamelles gorgées de lait durcissaient, devenaient douloureuses et violacées. Si elle n’allaitait pas dans les prochaines heures, elle risquait un abcès, et n'aurait plus de lait. Dans ces conditions, il lui faudrait aussi renoncer à prendre un enfant de l’Assistance...

Mathieu ne savait que faire pour la soulager. Ces affaires de femmes, il n'y connaissait rien ! Il se contentait de tourner autour d’elle, inutile et désolé... Mais elle :

- Arrête, tu me donnes le tournis. Tu devrais plutôt aller « apasturer » (nourrir le bétail) les brebis, ça te changerait les idées.
— Oui, je crois que je vais le faire. C'est un peu tôt, mais tant pis.

En entrant dans la bergerie, il sut qu'un événement se préparait. Une de ses bêtes préférées, une belle « bessouière » (brebis qui donne souvent des jumeaux) immaculée, allait agneler. Elle se tenait à l'écart des autres, protégée par le bélier. Mathieu la fit entrer dans le « parssou » (petit enclos à l’intérieur de la bergerie), pour qu'elle soit tranquille, et attendit.

Tout se passa bien. Une heure plus tard, selon ses prévisions, des jumeaux naissaient. Bien conformés, tout frêles sur leurs pattes énormes, ils annonçaient le profil élégant de la mère et sa toison sans tache. Pourrait-elle les nourrir tous les deux ? Sans doute pas, à cette saison où le pâturage verdissait à peine...

— Je préparerai des biberons d'appoint. Sûr que Jeanne et Marguerite, et les plus jeunes garçons, se disputeront le privilège de nourrir les agnelets !

Il sourit en imaginant la scène, s'attarda dans la touffeur de la bergerie. La brebis parlait doucement à ses petits, roucoulait d’aise...

Allons, il fallait rentrer...

Marie-Jeanne avait profité de son absence pour pleurer un bon coup. Devant son mari, elle ne pouvait se laisser aller de la sorte ! Les commères partirent à leur tour. La maison se trouva vide.

Machinalement, elle s’activait, essuyant de temps à autre une larme furtive, prenant garde de ne pas seulement effleurer sa poitrine douloureuse.
Elle rangea définitivement les vêtements d'enfant dans le coffre du grenier...
Puis elle s'occupa de la soupe, qui finissait de cuire, et à laquelle elle devait rajouter quelques pommes de terre…




Quand Mathieu poussa la porte, Marie-Jeanne était assise sur la chaise basse, près du feu. La peine, la souffrance, avaient creusé sur son visage des cernes gris. Il s’approcha d'elle, gauche et maladroit. Comment lui dire ? Il voyait dans son regard tant de détresse...

— Ecoute, Marie-Jeanne, tu ne peux pas rester comme ça ! J'ai pensé à quelque chose...

Comme elle ne répondait pas, il s'approcha encore. Sous l'épaisse cape de bure, un gémissement se fit entendre. Mathieu pressait contre lui l'un des deux agneaux nouveaux-nés.

— La « bessouière » vient de mettre bas. Mais elle ne pourra pas nourrir ses deux petits, d'autant que celui-ci n’a pas beaucoup de force. Si tu voulais...

Elle dégrafa son casabet, découvrit sa poitrine et approcha l'agneau de son sein. Il se mit à téter avec force. Soulagée, elle sentit enfin que tout allait mieux. Elle pourrait attendre quelques jours que l'Administration lui confie un nourrisson.
Elle ferma les yeux.

Dans la maison endeuillée, Marie-Jeanne, résignée, berçait en pleurant son petit agnelet…

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Cette histoire est inspirée d'un fait réel, survenu dans les premières années de ce siècle à la mère de Mme Solas, de Niaux. Quelques cas similaires d'allaitement d'animaux ont été signalés en France. Mais cette pratique qui nous surprend aujourd'hui n'était sans doute qu'un recours naturel a une époque plus lointaine. . .

Denise DEJEAN
Veillées Ariégeoise







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