dimanche 21 août 2016

- L’Eau qui chante, la pomme qui danse, l’oiseau de toutes les vérités. Un conte traditionnel de l'Ariège.



Il y a bien longtemps de cela, vivaient dans le château de Foix un prince avec sa mère qui était veuve. Cette femme était méchante et jalouse. Pour ne pas s'ennuyer, le prince allait quelquefois à la chasse.


Un jour qu’il passait par la forêt de Bassat au nord de Foix, il vit trois jeunes filles qui ramassaient du bois ; il s’approcha à pas furtifs, se cacha derrière un arbre et écouta ce que disaient les petites.

- Moi, dit l’une, je voudrais être, la cuisinière du prince.
- Moi, dit l'autre, je voudrais être sa servante.
- Et toi, Jeanne ? lui dirent ses compagnes, que voudrais-tu être ?
- Je voudrais être sa femme et je crois que j’aurais avec lui trois beaux enfants qui auraient le soleil et la lune sur le front.

Cette Jeanne était jolie, plus jolie que l'on ne peut dire. Le prince en tomba amoureux sur le coup, il sortit de derrière l’arbre et dit :
- Toi, Jeanne, tu seras ma femme, je te le jure. Retourne chez ton père et dans quelques jours je viendrai te chercher pour t’épouser.


Il s’en retourne au château et dit à sa mère :
- Maman, je voudrais prendre femme.
- C’est bien, répondit-elle, tu es en âge de te marier. Quelle princesse as-tu choisie?
- Aucune princesse.
- Eh bien ! Qui prends-tu ?
Je prends Jeanne la fille d’un métayer de Vernajoul, la plus jolie fille du pays.
La mère demeura abasourdie et se mit à crier :

- A quoi penses-tu de prendre une bergère?  Tu es fou, je crois, toi qui pourrais demander la main d’une princesse riche et belle !

- Jeanne, j’ai choisi, Jeanne j’aurai, qui est belle et sage, cela suffit. Je suis le prince, il en sera ainsi.
Ils se marièrent et furent heureux.

Quelques mois après, une grande guerre se déclara, le prince dut partir avec son armée pour aider son cousin de Perpignan dans sa lutte contre les Aragonais.
- Adieu, maman, dit-il le jour du départ, aie bien soin de Jeanne et des enfants qui vont bientôt naître.



Au bout de quelques semaines, la princesse accoucha de trois jolis enfants; deux garçons et une fille; chacun avait sur le front le soleil et la lune. La belle-mère qui n'aimait pas sa bru fut étonnée de voir une pareille chose et elle chercha comment elle pourrait se débarrasser de Jeanne et des petits enfants.

Dans le petit village de Ferrières, vivait une vieille sorcière ; la belle-mère s’en va la voir et lui raconte ce qui venait d’arriver.
- Je voudrais les perdre tous, dit-elle, je ne sais comment faire.
- j’ai une chienne, répond la sorcière, qui a fait cette nuit trois chiots qui portent chacun une étoile sur le front. Il vous faut prendre les enfants à la nuit et mettre à la place les chiots.

La princesse n’avait pas encore repris connaissance et les deux méchantes femmes firent avec facilité le changement. La sorcière prend les nouveau-nés, les enveloppe d’une couverture de laine, les met dans une caisse bien fermée, s’en va au bord de l’Ariège et jette la caisse au loin. Elle s’en retourne au château et raconte à la belle-mère ce qu'elle avait fait.

La pauvre Jeanne, quand elle fut remise, pleura en voyant trois chiots à la place de trois enfants. La belle-mère annonça au prince qu’il était père de trois chiots et non de trois petits chrétiens.

Il écrivit :
- Que ce soient des chiots ou des chats, j’ordonne qu'on ait bien soin de tous et que la mère aussi soit bien traitée.

Au bout de quelques jours, la belle-mère écrivit au prince que la princesse était morte. Tout peiné, il répondit qu’on lui fasse un bel enterrement. La belle-mère ne faisait que crier dans toute la ville de Foix que la princesse était morte et que tous devaient assister à l’enterrement.

La belle-mère et la sorcière tirent la princesse du lit et la mettent dans un cachot obscure au fond de l’une des trois tours  du château et lui donnent pour la nourrir du pain noir et de l’eau pure. Elles font un cercueil qu’elles remplissent de pierres et de terre. Les gens venaient au château et demandaient à voir une dernière fois la princesse qui était bien aimée dans le pays. La belle-mère disait qu’elle sentait trop mauvais. Enfin, l’enterrement se fit. On prit, comme le prince l'avait ordonné, bien soin des trois chiots qui grandissaient peu à peu.



Un jour, un pêcheur de Saint-jean-du-Falgas qui pêchait dans l’Ariège  voit une caisse qui flottait sur l’eau; il l’attrapa et l’apporta à sa femme.
- Regarde-moi ça, dit-il, c’est pesant, je crois qu’il y a dedans un trésor. Ils ouvrent la caisse, trouvent les trois petits enfants.
- Si j’avais su, s’écria le pêcheur, je les aurais laissés dans l’Ariège.
- Tais-toi ! malheureux, dit sa femme. Je les garderai et leur donnerai à téter comme à notre petit. Tu verras que Dieu nous récompensera !

L’homme ne dit plus rien. Les petits grandissaient. Quelque-fois, quand la femme du pêcheur les peignait, il tombait de beaux diamants de leurs cheveux. 
Le fils du pêcheur était méchant et il battait ses frères et soeur qu’il croyait ; ses parents le grondaient :
- Tu es un malheureux, lui disait sa mère, nous serions ruinés; si nous n’avions pas ces enfants, nous n'aurions pas de quoi gagner notre vie ; il te faut les laisser tranquilles, ce ne sont pas tes frères et soeurs.
- Quoi ?  répondit-il.
Elle lui raconta ce qui était arrivé. Le petit s’en va partout dans Saint-Jean-de-Falga crier que les enfants n’étaient pas ses frères.
On vous a trouvés dans une caisse en bois sur la rivière, on ne sait pas d’où vous venez !
Les enfants qui étaient près d’avoir huit ans n’étaient pas contents d’entendre tout cela. Ils demandèrent au pêcheur et à sa femme s’il était vrai qu’ils n’étaient pas leurs enfants.
- C’est vrai , dirent-ils.

Alors ils veulent partir. Et aussitôt les deux garçons et leur sœur s’en allèrent loin très loin vers le sud, là où l’on voyaient les montagnes couvertes de neige. Enfin, bien fatigués, ils arrivèrent dans une ville. Comme ils s'y plaisaient, ils firent bâtir une belle maison au pied du  château du prince.
Un jour, celui-ci voulut savoir à qui était cette jolie maison. Il se promène de ce côté et rencontre les deux garçons qui partaient à la chasse; il les regarde, les mange des yeux : « Mes enfants devraient être comme ceux-ci, pense-t-il. Non, ce n’est pas possible, les miens je les ai ici », dit-il en se tournant vers les trois chiens qui le suivaient toujours.



Le prince demande aux deux frères :
- Vous n’êtes que deux dans votre famille ?
- Non nous avons une sœur jumelle !
- Avez-vous un père et une mère ?
- Non, nous sommes des enfants trouvés sur la rivière.
- Demain soir, venez souper chez moi.
- Bien, répondirent-ils, si notre sœur le veut aussi, nous irons.

Ils partirent à la chasse, et le prince s’en alla devant la maison des garçons. Il frappe à la porte, une jolie demoiselle lui ouvre et le fait entrer. Le prince lui demande les mêmes choses ; elle répond comme eux.
- Demain soir, venez avec vos frères souper chez moi.
- je vous le promets ! répond-i-telle.

Quand il fut à son château, le prince dit à sa mère :
- Pour demain soir, il vous faut préparer un bon repas, mes trois enfants doivent venir.
- Tes trois enfants, tu les as ici; il n’y a pas besoin de préparer rien de plus que chaque jour pour ces chiens.
- Cela ne fait rien, tu verras si mes enfants ne viendront pas.

Tout en colère, la mère s’en va trouver la sorcière et lui conte l’affaire.
- N’ayez pas peur, dit-elle, ils ne viendront pas encore; laissez-moi faire.
La sorcière s’en vient à la maison des enfants et parle avec la jeune fille.
- Vous avez une belle maison, mademoiselle, mais il manque quelque chose pour qu’elle soit plus belle.
- Ah ! que manque-t-il ?
- L’eau qui danse.
- Où se trouve cette eau ? fait la jeune fille.
- Elle est en haut du Saint Barthélemy la montagne que vous voyez au sud.
- Prenez une cruche pour y verser l’eau si vous voulez en prendre.
Quand les deux frères s’en revinrent la sœur leur dit :
- Je veux ici l’eau qui danse, il vous faut en remplir une cruche.
Alors un dit :
- Je veux y aller. 
Il emporte de quoi manger et part.


En haut du saint Barthélemy , il ne voit rien. Alors apparaît un vieil homme qui lui demande où il allait.
- Dites-moi, vieil homme, s'il vous plaît, où est la fontaine de l’eau qui danse; je suis venu ici pour en remplir cette cruche.
- Ceux qui vous ont dit cela veulent vous perdre.
Le jeune homme invite l’homme à se rassasier. Celui-ci dit :
- Faites attention, il y a des gens qui vous veulent du mal à vous et à votre famille. Ne revenez jamais par ici. Comme vous êtes très courageux, je vous donne cette baguette, vous toucherez du bout une pierre qui est au pied de la montagne, aussitôt jaillira l’eau qui danse.
Cela dit, le vieil homme disparut.

Le garçon en descendant trouve la pierre, la touche et, quand l’eau jaillit, en remplit la cruche. A sa maison, il fit un bassin où il vida l’eau qui dansait tant et tant que c'était un plaisir de la regarder.
Au bout de quelques jours, le prince rencontre les deux garçons.
- Pourquoi, dit-il, n’êtes-vous pas venus souper chez moi ?
- Promettez-moi de venir demain soir avec votre sœur.
Ils racontèrent ce qui était arrivé.
- Demain soir, nous viendrons avec notre sœur.

Très content le prince se retire dans son château et dit comme l'autre fois à sa mère de préparer un bon repas :
- Mes enfants viendront manger.

La mère ne répond rien et se dépêche d’aller voir la sorcière.
- Ils n’y sont pas encore.
La sorcière revient se promener devant la maison des enfants où elle est reçue par la sœur; elle regarde l’eau qui dansait.
- C’est bien, mais si vous aviez la pomme qui chante et l’oiseau de toutes les vérités, la maison vous plairait encore plus.
Où sont, dit la jeune fille, cette pomme et cet oiseau ?
- Elle est en haut du Saint Barthélemy la montagne que vous voyez au sud.
La sorcière alors s’en va. 



Quand ses frères furent de retour, leur soeur  leur dit :
- je veux avoir la pomme qui chante et l’oiseau de toutes les vérités.
- Moi, répond l’autre frère, je n’y suis pas allé, j’irai cette fois.
Il partit. 

Un mois passa, le jeune homme ne revenait pas.
Son frère dit :
- Il me faut aller le chercher.
Il partit. Au bout d’un mois, lui aussi ne revenait pas. Leur soeur se désolait et tout en gémissant disait : 
- Ah pauvre de moi ! Quel malheur ! Mes frères se sont perdus pour me faire plaisir, je veux aller les chercher.
Elle partit. 

Quand elle fut au pied du Saint-Barthélemy , elle ne voit rien, qu’arbres et pierres. Très fatiguée, elle s’assied par terre et mange un morceau de pain. Alors apparaît un vieil homme qui lui dit :
- Où vas-tu, pauvrette, comme cela ?
- Je vais à la rencontre de mes frères qui se sont perdus pour trouver la pomme qui chante et l’oiseau de toutes les vérités.
- je vois bien, dit le vieillard, qu’il y a des gens qui vous veulent du mal à vous et à votre famille. 
Alors le vieil homme lui donne une baguette et lui dit :
- Tu frapperas sur les deux dernières pierres noires de la montagne et ensuite tu crieras : Pomme qui chante, viens ici sur ma main droite, toi, oiseau de toutes les vérités, pose-toi sur ma main gauche. 
- Tout se passera ainsi; quand tu descendras , tu entendras un grand bruit : ne te retourne pas, tu serais changée en pierre noire. 


Quand elle eut bien remercié le vieillard qui disparut la demoiselle s’écria :
- Pomme qui chante, viens dans ma main droite !
Et la pomme vint.
Ensuite elle cria :
- Oiseau de toutes les vérités, viens dans ma main gauche !
Et il arriva en voletant.
Ensuite la fille voulut toucher les pierres noires mais elle avait oublié lesquelles c'étaient. Alors, avec la baguette, elle se mit à toucher les pierres qu’elle rencontrait sur le chemin. Il en sortit un tas de gens, mais jamais elle ne voyait arriver ses frères. Enfin, aux deux dernières pierres, ce furent eux.
- Au moins, ne vous retournez pas en descendant! cria-t-elle.
- Oh! que non, nous savons bien ce qu’il en coûte de se retourner, nous ne voulons pas être changés en pierres une autre fois !

Arrivée à sa maison, la jeune fille posa la pomme sur un arbre du jardin et l’oiseau de toutes les couleurs sur un jonc. Le prince étonné que personne ne soit venu au château se rendit à la maison des enfants et demanda à la sœur pourquoi ils paraissaient mépriser son invitation.
- Non, mon prince, mes frères étaient allés chercher l’eau qui danse, la pomme qui chante et l’oiseau de toutes les vérités. Pendant le voyage ils furent ensorcelés, je suis partie à leur recherche et tous trois nous avons eu du mal à en réchapper.

Le prince répondit :
- Demain soir, venez souper avec vos frères chez moi ; apportez l’eau qui danse, la pomme qui chante et l’oiseau de toutes les vérités.
Il s’en revint au château et demanda à sa mère de préparer le repas pour le lendemain et lui annonça qu’elle serait étonnée de voir de jolies choses. Abasourdie, la mère court à Ferrière chez son amie la sorcière.
- Que faire maintenant ?
- Je ne sais pas, répond la sorcière, je ne peux faire taire l’oiseau de toutes les vérités. Allons-y tout de même.
Le lendemain, les deux garçons, leur sœur, le prince, sa mère ainsi que la sorcière se mirent à table et se rassasièrent. A la fin du souper, tout d’un coup, le prince dit ;
- Eau, danse et je te rendrai la liberté.
Et l’eau qui remuait dans un bassin de danser que tu danseras.
Le prince ordonna de la laisser jaillir.
- Pomme, chante et je te rendrai la liberté.
Et la pomme de chanter que tu chanteras. Le prince la laissa partir en roulant et dit :
- Oiseau, annonce toutes les vérités et tu seras libre.
L’oiseau, qui était sur un jonc, parla ainsi :
Prince, ces deux garçons et cette fille sont vos enfants et lorsqu’ils étaient petits ils portaient sur le front le soleil et la lune. Au moment de leur naissance ils furent enlevés par votre mère qui mit à la place trois chiots et qui jeta les enfants dans l’Ariège d’où ils sont sortis par le pouvoir des Ancantadas qui protègent votre famille. La pauvre princesse qui est dans un cachot d’une des trois tours du château est encore en vie.


Cela dit, l’oiseau s’envola. Le prince se dépêche de descendre au fond de la tour où la princesse était captive ; il enlève ses chaînes, la serre dans ses bras, lui fait mille baisers.
- Oh ! ma mie, maintenant que nous et nos enfants sommes réunis, nous serons heureux.
Hélas! quand la princesse vit le soleil, elle s’effondra sur le sol et mourut.
- Oh ! dit le prince, tu seras vengée. 
Le jour même il fit annoncer à travers toute la ville de Foix:
- Ceux qui voudront voir brûler vives la mère du prince et la vieille sorcière, qu’ils viennent tout de suite !
Sur la place Saint-Volusien , dans un grand feu, ces méchantes femmes furent brûlées pour punition de leurs crimes. Le lendemain, la princesse fut ensevelie avec tous les honneurs qu'elle méritait. Ensuite, le prince vécut heureux et les enfants aussi, et ensuite, bien fatigué...



Dans un pré,
Je suis passé,
Et cric crac,
Mon conte est achevé.



Dins un prat,
Son passat,
e cric crac, 
Mon comte et acabit.



Conte populaire relevé dans l'Ariège par « Janounet de Cadirac ».
« Janounet de Cadirac », in Almanac Patoues de l’Ariejo per l’annado 1899, Imprimario de Gadrat Ainat, Fouix.

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