vendredi 26 août 2016

- La petite rose de retour du passé.


Grand-mère habite une des belles maisons bourgeoises qui bordent le ruisseau du Saleix à l’entrée du village d’Auzat. Une de ces belles maisons construite pour héberger les cadres de l’usine Pechiney installée sur la commune. Mais, début 2003, l’usine a fermé et licencié son personnel, et beaucoup de ces belles maisons sont maintenant fermées. Grand-mère y vit seule, Grand-père aujourd’hui décédé était ingénieur chez Pechiney.


La branche d'héliotrope qui devait orner la belle tapisserie ne grandissait pas sensiblement ; grand-mère était un peu paresseuse ce jour-là, et le petit chat noir assis devant elle s'en était sûrement aperçu, car le regard malicieux de ses yeux verts, émeraudes enchâssées dans du jais, ne quittait pas la main souvent immobile de la travailleuse.
- Il  est quatre heures, dit, celle-ci en se levant, je ne travaille plus.
Et de plus, ce matin, sa fille lui a téléphoné pour la prévenir qu’elle passerait lui rendre une petite visite avec ses deux petites filles à la sortie de l’école.

Elle roula soigneusement son ouvrage tandis que le minois du chat exprimait parfaitement cette idée : « La tapisserie avancera tout autant. » L'aïeule s'approcha alors d'une de ces commodes antiques, dont les tiroirs ventrus laissent échapper lorsqu'on les ouvre une légère odeur de rose et sont de vraies mines à trésors surprenants, pour les petits enfants admis à y puiser. N'étant parvenue à ouvrir un de ces énormes tiroirs qu'avec beaucoup de difficultés, grand-mère l'enleva pour découvrir l'obstacle. Au fond du meuble, sa main rencontra un petit livre un peu froissé dont les pages jaunies, la couverture pâlie attestaient le grand âge, contes populaires de l’Ariège pouvait t-on lire sur la couverture…


Dès qu'elle eut tourné les premiers feuillets, elle tressaillit songeuse tourna les yeux vers le portrait de grand-père. Le sourire bienveillant du vieillard, si beau encore sous ses cheveux blancs, semblait répondre à ses propres pensées et longtemps elle s'attarda dans cette douce contemplation. 

Ensuite elle lut avec un intérêt incompréhensible pour Minet, qui trouvait ce vieux livre bien moins beau que ceux de la bibliothèque, les aventures de la Belle au Bois dormant, celles de Peau d'Âne et tous les autres contes qui avaient charmé son enfance.
Mais le jour baissait lentement et elle allait fermer le livre quand elle trouva entre deux pages une fleur fanée, séchée depuis de longues années.


- Que je suis heureuse, dit-elle doucement, la voilà cette rose que j'ai tant cherchée, un des plus précieux souvenirs de lui.
Grand-mère alors ferma les yeux pour mieux se rappeler le merveilleux temps passé avec grand-père et tout à coup il lui sembla qu'on parlait près d'elle. La voix fine et claire qui troublait le silence de la chambre venait de la pauvre petite rose flétrie.

«  Je suis bien laide, n'est-ce-pas maintenant ? dit la rose. Te souviens-tu de ma beauté qui a passé, comme la tienne du reste, ma chère Claire, mais beaucoup plus vite ? Tu es grand-mère et dans toute ta longue vie j'ai tenu une petite place. » 

« Veux-tu savoir mon histoire ? » 
« Oui ! alors écoute ! »

« Je naquis dans le jardin où tu t'es promenée tant de fois et où tes petits enfants jouent aujourd'hui. J'étais belle alors (je puis le dire sans orgueil, je suis si vieille), mes pétales rosés s'entr'ouvraient avec grâce, retenus par un mignon corset vert, une tremblotante perle de rosée étincelait sur mon sein, ma tige gracile n'avait que de petites épines brunes qui faisaient ressortir ma fraîcheur, trois feuilles d'un vert sombre délicatement découpées me protégeaient. »
« Je n'avais jamais vu le jardinier ; et l'arrivée d'un jeune homme dans l’allée m'étonna beaucoup, mais des fleurs presque fanées et très instruites m'apprirent que c'était M. Georges, le fils du propriétaire. »
« M. Georges s'approcha de moi, me regarda attentivement, puis d'un coup sec me sépara du rosier en disant joyeusement : »
« Je n'ai jamais vu cette espèce de rose, il n'y en a du reste qu'une, elle fera très bien dans mon herbier ; puis il m’emporta. »

« A peine née je quittais le beau jardin où j'aurais tant aimé à vivre, et à ma douleur venait encore s'ajouter la crainte, car sûrement je courais un grand danger. J'ignorais ce que c'était un herbier, mais les roses mes voisines, tout en se cachant affolées sous les feuilles, pour ne pas partager mon sort, m'avaient crié que c'était le plus effroyable instrument de supplice, que mon ravisseur, jeune ingénieur comme je le sus plus tard et féru de botanique, avait déjà été le bourreau de fleurs nombreuses dont on avait connu les souffrances grâce aux racontars d'un moineau qui avait volé sur les fenêtres du terrible M. Georges. »


« Au bout de quelques instants je sentis un certain bien-être, on venait de me placer dans un vase de cristal plein d'eau fraîche. J'étais sur une table couverte de livres dans une chambre simplement meublée. 

Le jeune homme lisait et paraissait m'avoir oubliée ; je commençais à me rassurer quand on frappa à la porte.
- Entrez ! cria-t-il avec un peu de mauvaise humeur.
Marie la domestique pénétra dans la chambre.
- C'est vous, Marie, que désirez-vous ?
- Monsieur Georges, n'est-ce pas vous qui avez cueilli une rose presque blanche dans l’allée ? Celle-ci, tenez, ajouta Marie à cette demande un peu brusque et en me désignant.
- Puisqu'elle est ici, ce ne peut être que moi ; quel inconvénient voyez-vous à ce que je cueille les fleurs qui me plaisent ?
- Aucun, monsieur, mais Mlle Claire l'avait vue ce matin en rendant visite à votre soeur et désirait la mettre dans ses cheveux pour le bal de la Saint-Anne . Elle m'envoie vous la demander.
- Je ne puis la lui donner, cette fleur est rare, je tiens à la conserver,  l’amie de ma soeur en prendra une autre.
- Mais, monsieur, toutes les autres sont rouges, et comme la demoiselle est blonde elle ne peut les mettre.
- A ce qu’on dit, elle est si jolie que tout doit être bien sur elle ; du reste elle peut choisir une autre fleur qu'une rose.
- Mais, monsieur...
- C'est assez discuté pour une telle babiole, je ne cherche pas à contrarier Mademoiselle Claire, mais je ne peux sacrifier une rose que je ne connais pas, pour un caprice. Expliquez-lui que c'est impossible.
Marie sortit en murmurant.

Alors, perdant tout espoir d'échapper à l'herbier, je détestai celui qui tuait les roses et faisait pleurer les jeunes filles, car certainement cette jolie Mademoiselle Claire (il avait dit qu'elle était jolie) allait beaucoup pleurer.
Je dois avouer aujourd'hui en toute sincérité, que la douleur de la jolie Claire me touchait, que j'étais tout simplement triste et irritée de rester dans cette chambre silencieuse, d'y mourir pour le plaisir d’un Botaniste amateur, quand j'aurais pu me faire admirer sur la tête d'une belle danseuse au bal de la fête du village.


Je passai une nuit pleine d'angoisse, craignant à tout instant de me sentir arracher un à un mes pétales si délicieusement rosés.
Le jour vint enfin, M. Georges se remit à travailler. Quel ne fut pas mon étonnement en voyant Marie si mal accueillie la veille entrer précipitamment sans frapper.
- Monsieur, dit-elle vivement, venez, votre soeur vous fait dire que son amie Claire est malade, elle a sans doute eu froid en entrant hier et depuis elle a la fièvre.
Georges pâlit et sortit immédiatement rejoindre sa soeur en posant à Marie de nombreuses questions sur l'état de la malade, j'en conclus qu'il était moins mauvais que je l'avais supposé.

Quand il revint, il paraissait préoccupé.
- La rose, la rose, dit-il tout haut, pourquoi répète-t-elle toujours ces mots dans son délire ?
Puis après un moment de réflexion :
- J'avais oublié ce détail. Pauvre enfant, elle a dû être bien contrariée, j'ai été souverainement ridicule ; jamais elle ne m'aurait rien refusé aussi brutalement. Mais cette rose est peut-être fanée.
Non, je n'étais pas fanée, mais plus ouverte encore que la veille, je lui paru plus belle encore. Il me prit et m'emporta. Comme j'étais heureuse d'échapper à l'herbier et de faire plaisir à la pauvre Claire ; puis, comme toutes les jeunes roses, j'étais très curieuse et désirais vivement la voir.
Elle me sembla bien plus jolie que je ne l'avais espéré, l’amie de la soeur de M. Georges, et je compris combien une fleur devait être fière d'orner ses beaux cheveux blonds.


- Clairette, dit le jeune homme en souriant, la voici cette rose, voulez-vous me pardonner ma sottise ?
- Je vous pardonne, méchant, mais avez-vous réellement l'héroïsme de sacrifier les intérêts de la science à un caprice ?
- J'arriverai certainement à trouver une autre rose semblable, et si je n'y parviens pas ce sera la juste punition d'avoir fait pleurer vos beaux yeux.
- J'accepte alors et je vous remercie.
Claire guérit rapidement et me mit dans le livre de contes que le M. Georges lui avait offert pour se faire pardonner, lorsque je fus un peu fanée. Je m'y desséchai, heureuse d'avoir contribué à faire plaisir à une créature aussi bonne que la jeune fille pour qui je n'ai cessé d'être un précieux souvenir.

Les années passèrent, Claire est devenue la femme de M. Georges, me regarda souvent en souriant. Un jour des larmes tombèrent sur moi tandis que je tremblais dans ses mains blanches, le compagnon de toute sa vie, cet homme
à qui j'avais donné mon estime après en avoir été tant effrayée, venait de mourir. Puis les visages roses des petits-enfants rappelèrent à l'aïeule le visage souriant du cher disparu, et de nouveau elle me revit avec joie.
Un domestique maladroit me fit tomber derrière ce meuble et c'est par pur hasard que...
A ce moment grand-mère, la jolie Claire de l'histoire racontée par la rose, s'éveilla. Un rayon de soleil entra par la fenêtre du jardin éclaira portrait de grand-père, celui-ci avait toujours son doux sourire, il avait sans doute entendu ; frêle souvenir du passé, la rose semblait sur le livre fané un papillon endormi. 


Grand-mère allait reprendre ses réflexions, mais des cris joyeux se firent entendre dans l’antichambre il était déjà 5 heures et les enfants arrivaient de l’école, la porte s'ouvrit violemment, deux blondes fillettes, tombèrent dans les bras de l'aïeule qui cru sentir s'effeuiller sur elle un bouquet de roses, fraîches comme celle offerte jadis à la mignonne Clairette.


Grand-mère regarda par la fenêtre l’allée qui conduit à l’escalier de la maison, après la grille d’entrée sur la droite, le rosier blanc est toujours là couvert de fleurs, les descendantes de la jolie rose offert par George à la jolie Claire.

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